Athena n°338 sep/oct 2018
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ANNE-CATHERINE DE BAST SOCIÉTÉ » s’écoulent en moyenne entre l’identification d’une substance et la réglementation de son utilisation. Une dizaine de substances chimiques sont réglementées chaque année dans le cadre de REACH, dont une poignée sont des perturbateurs endocriniens. « En parallèle, on a toujours la crainte qu’une substance soit remplacée dans un produit par un autre substitut, tout aussi toxique, souligne le Pr Bourguignon. Trouver une alternative n’est pas simple. » L’exemple du glyphosate Le sujet fait débat. Le Sénat se penche sur la question depuis des mois sans pour autant aboutir à une décision ferme à l’heure actuelle. « L’exemple du glyphosate est typique, on voit la difficulté de prendre des décisions au niveau politique, précise l’endocrinologue. Les points de vue sont différents entre les pays membres de l’Union européenne, qui n’arrive pas à prendre position. Les pouvoirs publics se tournent vers les scientifiques. Dans le cas du glyphosate, ceux investis par l’OMS l’ont déclaré "cancérigène potentiel" sur base de la littérature scientifique indépendante. D’autres scientifiques mandatés par l’EFSA ont invalidé cette conclusion après avoir surtout pris en compte les études anciennes menées par l’industrie et communiquées aux organes réglementaires. C’est un débat tronqué selon les données scientifiques prises en considération. Mais le législateur a un rôle important à jouer. Il est temps de clarifier la situation, ne fût-ce que sur l’étiquetage des produits. Imposer l’application d’un pictogramme serait légitime lorsqu’une substance est reconnue comme perturbateurs endocriniens. Il est temps de passer à l’acte  : actuellement, quand on synthétise une substance, on en teste sommairement la toxicité, on l’utilise puis on se demande si c’est un perturbateur endocrinien > UN PLAN D’ACTION NATIONAL potentiel. Il faudrait travailler dans l’autre sens, n’accepter une substance que si son innocuité est démontrée. » Pas si simple, pourtant, d’arriver à de telles conclusions, vu la difficulté de prouver formellement les nuisances dues à l’utilisation de certaines substances. « Mais l’impact sur la santé, on peut le mesurer, insiste Jean-Pierre Bourguignon. Il faut se projeter à moyen ou à long terme. Les enjeux se jouent ici sur un siècle. On sait que si on continue à utiliser ces substances, c’est pour des raisons économiques. L’industrie chimique représente des centaines de milliers d’emplois. Bannir une substance, c’est aussi remettre en question de l’emploi. Mais prendre en charge tous les troubles induits par les perturbateurs endocriniens, comme l’obésité ou le diabète, coûte bien plus cher à la société ! Un chercheur américain a estimé le coût annuel minimum des perturbateurs endocriniens à plus de 160 milliards d’euros pour l’Union européenne ! L’impact économique brandi par l’industrie se joue aussi sur des délais beaucoup plus courts. Les pouvoirs publics y sont très sensibles. L’industrie exploite tout ce qui est possible pour retarder les décisions réglementaires. » Pour l’endocrinologue, mettre en place un task force réunissant toutes les parties pourrait permettre de dégager des pistes de travail communes. « Je ne suis pas défaitiste mais constructif, conclut-il. Vu l’invisibilité de la menace et les enjeux pour les différents pôles concernés, il faut un travail de concertation. C’est peut-être irréaliste, mais je crains qu’on aille à la catastrophe et qu’à ce moment-là, on se demande quoi faire. Je ne voudrais pas que mes petits-enfants disent "Ils savaient, mais ils n’ont rien fait" ». Le Sénat a adopté en mars un rapport d’information sur la prévention et l’élimination des perturbateurs endocriniens présents dans les produits de consommation. Ce rapport, qui invite les pouvoirs politiques à élaborer un plan d’action national commun en collaboration avec les scientifiques, la société civile et les entreprises, comprend 72 recommandations portant sur la sensibilisation et la prévention en matière de perturbateurs endocriniens. Il s’agit de les éliminer dans les produits auxquels des groupes très vulnérables sont exposés (femmes enceintes, enfants jusque 3 ans et adolescents) et de favoriser la recherche scientifique. Il préconise la création d’un « Institut du futur », qui devra se pencher sur la problématique, de manière à coordonner la concertation entre les autorités compétentes. À l’échelon local, le sujet interpelle également de plus en plus. Un exemple  : le Conseil communal de Liège a voté en mai une délibération visant à favoriser les circuits courts et à bannir les perturbateurs endocriniens des assiettes dans les services communaux à destination des enfants (écoles, crèches.). Athena Mag 338 34 Septembre-Octobre 2018
> ESSENSCIA  : « UN CRITÈRE PRIS EN COMPTE DANS LE DÉVELOPPEMENT DE NOUVEAUX PRODUITS » Tine Cattoor, vous êtes responsable du département produits politiques chez Essenscia, la fédération belge des industries chimiques et des sciences de la vie. Quelle est votre position par rapport aux perturbateurs endocriniens ? Il faut savoir que ces substances possèdent des propriétés utiles. Dans certains cas, leur utilisation découle d’une demande de la législation, comme dans le cas de retardateurs de flammes dans les textiles. Mais depuis que certaines substances ont été définies comme perturbateur endocrinien, on cherche bien entendu à les remplacer. C’est souvent difficile à appliquer dans le cas de produits commercialisés depuis longtemps. Mais ce critère est plus facile à prendre en compte dans les nouveaux développements  : avant de commencer à travailler sur une nouvelle molécule, les industriels font du screening. Ils intègrent le critère de dangerosité dans leurs recherches dès le départ. De votre côté, vous suivez la définition de l’OMS, l’Organisation mondiale de la santé, qui précise qu’un « perturbateur endocrinien est une substance ou un mélange de substances qui altère les fonctions du système endocrinien et de ce fait induit des effets néfastes dans un organisme intact, chez sa progéniture ou au sein de (sous-)populations ». Oui. Il y a un cadre réglementaire très strict en Europe pour tout ce qui concerne les produits chimiques, et donc les produits dangereux. L’Union européenne a notamment mis en place le programme REACH (réglementation qui vise à protéger la santé humaine et l’environnement en favorisant la compétitivité de l’industrie chimique, NDLR). Via ce programme, les industriels génèrent des informations qui permettent de définir quelles sont les substances préoccupantes, et parmi celles-ci, celles qui sont des perturbateurs endocriniens. Lorsque les experts des pays membres identifient certaines substances, il convient d’en informer en premier lieu les utilisateurs avant de procéder à une substitution desdits produits. Actuellement, toutes les substances identifiées comme perturbateur endocrinien dans REACH font l’objet d’une réglementation stricte. Des restrictions sont mises en place, notamment via l’interdiction de l’utilisation dans des articles de puériculture pour les enfants. Le cadre légal est déjà là pour gérer leur utilisation et prévoit la mise en place de nouvelles interdictions. Athena Mag 338 35 Les scientifiques et les industriels ont des points de vue très différents sur la question. Pour les scientifiques, quand une substance interagit avec une molécule de l’organisme cellulaire, elle est qualifiée de perturbateur endocrinien. Pour nous, il faut en outre que cette interaction implique un effet néfaste pour l’organisme ainsi qu’un lien causant. C’est là que réside parfois notre désaccord ! La procédure de reconnaissance de certaines substances comme perturbateur endocrinien est-elle adaptée, selon vous ? Certains la trouvent trop longue ou trop peu approfondie. Mais un consensus doit se développer, cela prend du temps. Des tests sont actuellement en développement au niveau de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique). Définir qu’une substance est un perturbateur endocrinien n’est pas aussi évident que démontrer des critères d’inflammabilité ou de toxicité, par exemple. Des plateformes de concertation existent. Avant de demander une nouvelle législation, nous pensons qu’il faut d’abord mettre en place une procédure de contrôle efficace  : nous avons des préoccupations par rapport à l’importation des articles venus de pays extérieurs à l’Europe et ne respectant pas la législation européenne. Le contrôle doit être approfondi. Aux autorités à prendre leurs responsabilités et à faire en sorte que tout le monde soit soumis aux mêmes règles. Que faites-vous lorsqu’un produit est soupçonné d’être un perturbateur endocrinien ? Toutes les substances identifiées à ce jour comme perturbateur endocrinien sont déjà soumises à des restrictions pour d’autres raisons. Lorsque de nouveaux produits sont soupçonnés, le cadre légal actuel permet de réglementer l’usage de ces substances et de mettre en place ces mêmes restrictions. Septembre-Octobre 2018 ANNE-CATHERINE DE BAST SOCIÉTÉ



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