Artichaut n°3 2012
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artichaut | 14 arts visuels | peinture | chasse | Mathieu Rolland Un conteur à la chasse : portrait du peintre Nicolas Ranellucci Mathieu Rolland La première fois que j’ai vu le travail de Nicolas Ranellucci, c’était à l’exposition des finissants de l’UQAM, Entre deux feux. Quatre grandes toiles s’accaparaient littéralement l’espace et sortaient de leurs cadres pour se prolonger sur le mur par le biais du dessin. Trois tableaux illuminés et illuminant qui projetaient une force complexe et riche. Il y avait de la vie, de la mort, c’était sauvage. J’étais resté marqué par ces toiles sans exactement comprendre pourquoi. Au cours de la soirée, Nicolas et moi avions échangé quelques mots en italien dans une ambiance cacophonique et confuse, typique des vernissages. Sans plus. Cependant, son œuvre avait laissé en mon esprit une marque bien distincte. Ce n’est que quelques mois plus tard que je l’ai revu pour m’entretenir avec lui de son travail. Nous nous étions donné rendez-vous à son atelier rue Masson. J’étais en partie excité à l’idée d’entrer dans l’antre du peintre, mais surtout curieux de connaître l’homme derrière la peinture. Nicolas Ranellucci a terminé en 2011 son baccalauréat en arts visuels et médiatiques à l’UQAM. En tant que finissant, il a pris part à l’exposition étudiante Entre deux feux et y a présenté une série de tableaux intitulée Quand le chasseur revient de la chasse avec des champignons, on ne lui demande pas de nouvelles de la chasse. Il a participé à d’autres expositions collectives comme La nostalgie du présent au centre d’exposition Circa, l’évènement Peinture fraîche et nouvelle construction de la galerie Art Mûr ainsi qu’à l’exposition Paramètre, présentée à la galerie de l’UQAM l’année dernière et pour laquelle il a obtenu la bourse d’excellence en peinture de la fondation McAbbie. Du 9 novembre au 4 décembre 2011, c’est à la galerie Dominique Bouffard qu’on a pu admirer ses dernières créations dans une exposition nommée Mourir pour des miettes. Armé d’une bouteille de vin et d’une enregistreuse, je me suis rendu à l’atelier du peintre. L’endroit, plutôt grand, est parsemé d’images de toutes sortes; affiches de westerns italiens, livres d’histoires, d’art et de contes, ainsi que de nombreux croquis étalés un peu partout. Des tableaux sont empilés dans le coin de la pièce et des petits soldats de plomb montent la garde sur le bord de la fenêtre. Nicolas ouvre la radio, me demanda si j’aimais le hockey. La deuxième période commence. Une demibouteille de vin plus tard, l’entrevue commence… [Artichaut] À l’exposition Entre deux feux, tu as présenté une série de tableaux dont le titre était Quand le chasseur revient de la chasse avec des champignons, on ne lui demande pas de nouvelles de la chasse. Pourquoi le thème de la chasse? [Nicolas Ranellucci] L’idée provient d’un livre. C’est l’origine de toute cette série. En réalité, c’est basé sur un dessin lombard, du treizième siècle, qui s’appelle Scène de chasse. C’est là que j’ai découvert qu’il existait des peintures qui avaient été faites sur le thème de la scène de chasse. Je suis un amant de la peinture et de tous les genres, mais je n’avais jamais réalisé qu’il y avait déjà eu un constat fait par un peintre à propos de la chasse. J’étais intrigué, je me demandais comment un peintre se devait d’interpréter, de représenter la chasse. J’ai alors beaucoup regardé les œuvres de plusieurs peintres
artichaut | 15 arts visuels | peinture | chasse | Mathieu Rolland comme Courbet et Rubens pour en venir à la conclusion que, dans la chasse en soi, il y a quelque chose de très intéressant par rapport aux éléments qu’on peut en retirer. C’est-à-dire que dans la chasse il y a un territoire, un paysage, des personnes qui sont là pour chasser des animaux dans une nature. Il y a un silence, un climat d’attente. En fait, c’est tous ces éléments pensés de cette façon qui m’ont intéressé ainsi que le côté un peu mystique de la chose; d’attendre dans la forêt dans l’espoir de pouvoir manger. Tous ces éléments m’ont donc intéressé en tant que peintre parce qu’il y avait de tout, tout ce dont j’avais besoin pour lier l’univers que j’avais déjà créé en peinture (mon langage) avec la nature. En réalité, je désirais faire évoluer ma peinture vers un contexte plus immersif. La personne qui regarde le tableau est dans cet instant, celui de la chasse, elle est témoin de ce moment. Je me suis aussi beaucoup intéressé à la peinture chinoise, dite orientale. L’homme y est souvent sous-représenté, et ça, au profit du paysage qui le prédomine. Alors qu’en général, dans l’art occidental, l’homme est souvent plus grand que nature, il s’accapare cette nature. J’aimais bien lier l’idée du paysage de la philosophie orientale, à un contexte occidental. C’est-à-dire, créer un hybride, une forme de panorama avec des personnages mis dans un état d’attente, d’explosion… [A] De survie? [N. R.] De survie… On peut le voir de cette façon… Chaque interprétation est bonne au final, mais j’y vois plus de la vie, plutôt que de la survie. [A] Et cette réutilisation de la scène de chasse, la scène de genre, amenée dans un contexte contemporain, est-ce que tu vois cela comme une sorte de détournement? [N. R.] Non, pas vraiment. C’est en fait une démarche beaucoup plus personnelle, plus proche de la réappropriation peut-être. C’est de l’interprétation en fait. Pour moi, ça fait partie de mon évolution. Le fait d’avoir trouvé un style en tant que peintre ne constitue pas un absolu. Il ne faut pas rester sur place et stagner. C’était beaucoup plus une manière de repousser mes limites, de faire évoluer mon travail. De prendre mon langage, mon bagage et mon expérience de peintre, ce qui constitue mes fondations en fait, et de voir comment je pouvais les adapter à ce contexte bien défini qui est celui de la scène de chasse. C’est de trouver une nouvelle façon de raconter, de narrer et ne pas uniquement montrer quelque chose d’unidimensionnel. Il faut avoir un dialogue avec le spectateur. C’était important pour moi que la peinture porte en elle une narrativité, une fiction, plus que la représentation d’une simple scène de chasse. [A] Est-il juste de dire qu’à travers tes œuvres on dénote une forme de violence, non pas au sens sanglant du mot, mais bien une forme d’énergie brute. Quelque chose de cruel? [N. R.] Dans ce que je fais, il y a toujours quelque chose d’à la fois très alléchant et brut. Je trouve qu’au quotidien, on est souvent soumis à des images très romancées, très propres. Le lion par exemple, on le perçoit comme le roi de la jungle, avec sa crinière, c’est magnifique. Mais en fait, un lion, lorsqu’il arrive à sa tanière avec une gazelle dans la gueule, le sang qui coule de sa proie, c’est ça la véritable image du lion. Il y a donc deux côtés au réel qui existent parallèlement. J’aime l’idée de représenter ce côté souvent caché, le côté animal, l’animosité de l’homme. Tous les jours ont tue des animaux pour se nourrir, c’est la réalité… [A] Est-ce qu’il y a chez toi une volonté de rendre cette cruauté dans la peinture, cette animosité omniprésente chez l’homme? [N. R.] De la rendre? Je trouve le mot fort, mais d’une certaine façon, oui. J’essaie toujours de donner un côté caché à mes œuvres. Je ne veux pas faire des tableaux sanglants, je ne vois pas mon travail comme nécessairement violent. J’aime que ça soit subtil, une sorte de malveillance… [A] Quelque chose qui se dégage de la peinture, qui n’est pas plaquée… [N. R.] Oui, exactement. Et j’aime à penser que la peinture que je fais a cette dimension-là. J’utilise souvent la couleur, la couleur chaude, à vif, mais je ne veux pas que ça soit uniquement accessoire. Il faut que cette couleur soit porteuse de quelque chose qui, d’une certaine façon, donne une profondeur à la peinture.



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