Arte Magazine n°2016-34 20 aoû 2016
Arte Magazine n°2016-34 20 aoû 2016
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°2016-34 de 20 aoû 2016

  • Périodicité : hebdomadaire

  • Editeur : Arte France

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 28

  • Taille du fichier PDF : 2,4 Mo

  • Dans ce numéro : la reine Comaneci.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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BELA ET MARTHA KAROLY'EN COUVERTURE LES PETITES GYMNASTES DE CEAUȘESCU En 1976, à 14 ans, Nadia Comaneci ˘ entrait dans la légende aux JO de Montréal. Quarante ans après, dans un documentaire de Pola Rapaport retraçant l’histoire de cette athlète d’exception, Gabriela Geiculescu, une ex-coéquipière, évoque le revers de la médaille. Entretien. Comment avez-vous intégré l’équipe Nadia Comaneci ˘ suscitait-elle la jalousie des nationale de gymnastique roumaine ? autres gymnastes ? Gabriela Geiculescu  : En 1978, à 13 ans, j’ai Au sein de l’équipe, elle était simplement l’une remporté un championnat national et la Fédération des nôtres, une camarade avec qui rire et pleurer. C’était une jeune fille modeste, que son statut roumaine de gymnastique a demandé à mon club de Bucarest de m’envoyer à Deva, rejoindre l’équipe d’idole encombrait. Le fait de souffrir et d’apprendre olympique entraînée par Béla et Márta Károlyi. ensemble, de s’encourager, faisait de nous une J’étais terrifiée à cause de ce qu’on racontait des famille très solidaire, dans laquelle chacune était conditions là-bas, mais je n’ai pas eu le choix. C’est partie prenante de l’évolution des autres. là que j’ai vu Nadia pour la première fois. Avec son incroyable victoire aux JO, deux ans plus tôt, le Étiez-vous heureuse, malgré tout, d’appartenir régime de Ceauşescu s’était mis à investir beaucoup à une élite admirée dans le monde entier ? dans la gymnastique et exigeait en retour des résultats immédiats et constants. Notre équipe devait et la gymnastique régissait chaque minute de ma vie. Comme Nadia, j’avais commencé dès l’âge de 6 ans, rester la meilleure du monde. L’entraînement était Avant son « 10 parfait », les championnes étaient des donc d’une exigence et d’une intensité extrêmes, jeunes femmes. Elle a prouvé qu’une enfant pouvait environ quarante heures par semaine. J’avais l’impression que mon corps était essoré jusqu’à l’os. ration de petites filles qui était en train de changer montrer la voie. J’étais fière d’appartenir à cette géné- On n’avait jamais de jour de repos, et les temps de la gymnastique. La considération énorme dont nous récupération étaient beaucoup trop brefs. Certains jouissions dans tout le pays nous portait aussi. Mais jours, j’avais envie de mourir pour que ça s’arrête. à vrai dire, le plus précieux pour moi, c’étaient nos 4 N°34 – Semaine du 20 au 26 août 2016 – ARTE Magazine
voyages fréquents à l’étranger. Parce qu’alors on nous donnait un peu d’argent de poche et que je pouvais le dépenser intégralement en bubble gums. Je collectionnais les emballages, pour pouvoir respirer l’odeur quand il ne m’en restait plus. C’est ça, mon meilleur souvenir ! Et le pire ? Je n’ai jamais éprouvé un sentiment d’accomplissement, je ne me suis jamais sentie à la hauteur, pas même en grimpant sur la première marche du podium. Rétrospectivement, je crois que le moteur qui me faisait avancer, c’était la peur. Quelle était l’atmosphère d’une petite ville de Roumanie, à l’époque ? Nous sortions très peu, mais quelquefois, le weekend, on nous autorisait à aller chercher des timbres à la poste pour écrire à nos familles. À la place, on filait à la pâtisserie s’acheter des sucreries, puis on allait se cacher dans un cinéma pour les manger. Les gens savaient que nous étions « les gymnastes » et rapportaient à Béla nos moindres faits et gestes. On ne pouvait se fier à personne, mais on rêvait tellement de ces bonbons qu’on prenait le risque. Combien de temps êtes-vous restée dans l’équipe ? Peu de temps après les Jeux de 1976, j’avais commencé à avoir très mal au dos. Il s’agissait d’une hernie discale, mais pendant trois ans, aucun des médecins qui nous suivaient n’a jugé bon de me prescrire une radio, ou même simplement du repos. Ils affirmaient que mes douleurs étaient normales. Au printemps 1980, je me suis retrouvée complètement incapable de marcher après un exercice aux barres parallèles. On a découvert alors ce dont je souffrais. J’ai eu de la chance, j’aurais pu rester paralysée. C’est là que j’ai pris ma retraite. À 14 ans, blessée et épuisée. Comment avez-vous vécu cet arrêt ? Je suis passée d’un extrême à l’autre. Sans la gymnastique, je n’étais plus personne. Je n’avais aucune amie en dehors de l’équipe, je connaissais à peine ma propre sœur ! Pendant huit ans, chaque seconde de mon temps avait été planifiée par d’autres. Je n’avais pas eu le droit de prendre la moindre décision. Du jour au lendemain, je me suis retrouvée avec une liberté dont je ne savais pas quoi faire. Il m’a fallu me construire à partir de là. J’ai découvert alors le plaisir d’être gosse. J’ai appris à jouer et à être heureuse. Propos recueillis par Irène Berelowitch En 1989, peu de temps avant la chute de Ceauşescu et, par hasard, quelques jours avant Nadia Comăneci, Gabriela Geiculescu a obtenu l’asile aux États-Unis. Elle y dirige depuis vingt ans un centre d’entraînement pour jeunes gymnastes à Nashville. BELA ET MARTHA KAROLY'N°34 – Semaine du 20 au 26 août 2016 – ARTE Magazine Mardi 23 août à 22.20 NADIA COMĂNECI, LA GYMNASTE ET LE DICTATEUR Lire page 19 5



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