Arte Magazine n°16 11 avr 2020
Arte Magazine n°16 11 avr 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°16 de 11 avr 2020

  • Périodicité : hebdomadaire

  • Editeur : Arte France

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 28

  • Taille du fichier PDF : 1,8 Mo

  • Dans ce numéro : dans le sillage d'Ulysse avec Sylvain Tesson.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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ARTE MAG N°16. LE PROGRAMME DU 11 AU 17 AVRIL 2020. 8 Le critique de cinéma Michel Ciment est l’un des rares journalistes en qui Stanley Kubrick avait confiance. Ses entretiens avec le cinéaste constituent le fil directeur de l’envoûtant documentaire de Gregory Monro. Interview. Le frisson Kubrick Dimanche 12 avril à 20.55 Film Barry Lyndon Suivi du documentaire Kubrick par Kubrick 5/4 10/6 Lire page 14 I Michel Ciment Sur combien d’années s’est déroulé votre dialogue avec Stanley Kubrick ? Michel Ciment  : Il a débuté en 1971 et s’est achevé à sa mort en 1999. Au départ, il m’a choisi, avec deux autres journalistes, pour venir à Londres l’interviewer sur Orange mécanique. On lui avait traduit un long article paru dans Positif, à la sortie de 2001  : l’odyssée de l’espace, en 1968, où je m’efforçais de montrer l’unité de son œuvre. À l’époque, la critique était hostile à Stanley Kubrick car la diversité de ses films la déroutait. Peut-être que ce texte a joué, c’est une supposition. Quand Kubrick accordait un entretien, il fallait lui en envoyer la transcription et il faisait tout retraduire en anglais. Il a peut-être apprécié mon professionnalisme et mon respect de ses propos, car ensuite, il a accepté de me recevoir pour Barry Lyndon. C’est le seul entretien au monde qui existe sur ce film, sans doute parce que son échec aux États-Unis avait ébranlé Kubrick. On s’est revu pour Shining, puis une dernière fois pour Full Metal Jacket en 1987. Entre deux interviews, il m’appelait pour me demander des renseignements sur un technicien ou un film, car il aimait découvrir de jeunes cinéastes. Je ne l’ai pas interviewé sur Eyes Wide Shut, car quatre jours après avoir montré le film aux patrons de la Warner et aux acteurs, Tom Cruise et Nicole Kidman, il est mort, ce qui m’a bouleversé. Comment se passaient vos rencontres ? Les entretiens avaient lieu dans une auberge ou les studios mais le dernier s’est déroulé – une marque de confiance – dans son immense cuisine. Il vivait dans un manoir de quatre-vingts pièces, dont trente étaient dédiées au cinéma. C’était un homme, je ne dirais pas chaleureux, mais ouvert, précis et loquace dans ses réponses, souhaitant vous donner satisfaction. Ce n’était pas un boute-en-train comme Billy Wilder mais il avait un grand sens de l’humour, qu’on retrouve dans ses films. Face à lui, je ressentais le frisson de recueillir des propos rares, d’avoir une exclusivité, un privilège. Il ne fallait pas que le magnétophone tombe en panne ou que je bafouille ! J’avais une heure pour parler avec lui. Je ne devais pas passer à côté car il détestait les interviews. Dès qu’il avait l’occasion de vous poser des questions, il le faisait pour éviter de répondre aux vôtres. Il craignait de diminuer l’intérêt de ses films en parlant d’eux, un peu comme si Léonard de BRIDGEMAN IMAGES
1976 BY WARNER BROS. INC. WORLD RIGHTS RESERVED ; KUBRICK ESTATE Vinci avait déclaré  : «Mona Lisa sourit parce qu’elle a trompé son mari cet après-midi.» Pourquoi se méfiait-il des journalistes ? Il avait souvent été trahi par des confrères peu scrupuleux qui lui faisaient dire des choses qu’il n’avait pas dites. Il m’a aussi confié un jour qu’il avait perdu confiance en la critique lorsque les journalistes américains avaient descendu 2001  : l’odyssée de l’espace. Les snobs new-yorkais, infatués de Godard, le trouvaient pompeux et commercial. Ils démolissaient ses films. Même en France, j’ai dû batailler pour le défendre. Mon livre * sur Kubrick est sorti en 1980 en même temps que Shining. Lorsque je suis venu au Masque et la plume, certains de mes camarades se sont moqués de moi. Ils ne comprenaient pas que je puisse aimer ce film à ce point. Pour moi, s’il s’agissait bien sûr d’un film d’épouvante, remarquable d’ailleurs, l’histoire de cet écrivain en panne d’inspiration qui devient fou dans cet immense hôtel pouvait aussi se lire comme une grande œuvre personnelle. J’y voyais un autoportrait de Kubrick vivant dans ses quatre-vingts pièces avec sa femme et ses filles, avec la hantise de ne plus pouvoir créer. À la fin du documentaire, son œuvre conserve une part d’opacité… La gloire de Kubrick vient du fait qu’on ne peut pas tirer de conclusion définitive sur ce qu’il a voulu dire, de même qu’il existe un mystère Kafka. Pour moi, ses trois plus grands films sont Barry Lyndon, 2001  : l’odyssée de l’espace et Eyes Wide Shut. Moins mystérieux, le premier séduit par sa perfection, sa précision chirurgicale, tandis que les deux autres fascinent par leur caractère énigmatique. Pourquoi cette chambre à la fin de 2001… ? Pourquoi le verre se brise-t-il ? Eyes Wide Shut, lui, se tient à la lisière entre la réalité et le fantasme. On peut multiplier les lectures à l’infini. Certains ont même relié Shining et l’Holocauste car l’hôtel se situe sur l’emplacement d’un cimetière indien, sur le lieu d’un génocide. Partisan d’une œuvre ouverte aux interprétations, Kubrick se méfiait des analyses qui ne laissent pas d’échappatoires. Propos recueillis par Noémi Constans * Kubrick, paru aux éditions Calmann-Lévy. Également au menu de la soirée Kubrick, la BO de Barry Lyndon en concert symphonique. ARTE MAG N°16. LE PROGRAMME DU 11 AU 17 AVRIL 2020 9



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