Art de Ville n°36 oct/nov 2012
Art de Ville n°36 oct/nov 2012
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°36 de oct/nov 2012

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Chicxulub

  • Format : (205 x 271) mm

  • Nombre de pages : 24

  • Taille du fichier PDF : 2,7 Mo

  • Dans ce numéro : Zaha Hadid, la "starchitecte" livre Pierre Vives, la Cité des savoirs et du sport pour tous.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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* littérature La rentrée du Diable Sous l’égide de Marion Mazauric (photo), la maison d’édition plantée au beau milieu de la campagne gardoise ne cesse de miser sur des titres audacieux. En cette rentrée littéraire, l’actualité du Diable Vauvert est d’enfer. Par Géraldine Pigault Attention ! Gros matou alangui sur canapé. Semble s’embourgeoiser paisiblement. Dit des histoires à dormir debout dans L’amour est déclaré, son dernier roman. Y paraphrase ma Mère l’Oye, dans un merveilleux débridé. Ce dernier n’est autre que Nicolas Rey, la quarantaine plus sereine que les décennies qui ont précédé. Littérairement parlant, le sens de la formule est toujours là, mais le texte a perdu de son sel. Tout avait pourtant dignement commencé, en 1998, avec le grinçant Treize Minutes, autofiction prolixe quant à comment rater sa vie. En 2000, Mémoire courte raflait le prix de Flore grâce à son odieux narrateur, appliqué à saccager ses fiançailles, en opposant instinct et installation en ménage. Les pages teintées d’humour noir et désillusions ont ainsi fait la lie de Nicolas Rey et ont, par la même occasion, décomplexé nombre de lecteurs. Le succès d’Un léger passage à vide illustre à cet égard l’affection dont bénéficie l’auteur auprès d’un public à l’empathie alors décuplée, quand il s’agit de ses malheurs. Clairement, Rey raconte mieux que personne la mauvaise foi et confère aux chutes qu’elle engendre une teinte joyeusement grotesque. Mais les choses se gâtent considérablement quand le chantre de l’autofiction tombe amoureux au point de dédicacer son dernier opus à la fille du « grand comédien » (ndlr : Luchini), qu’il ne se prive pas de paraphraser au fil des pages. La fascination pour sa bien-aimée et son célèbre papa constitue l’épicentre de ce qui flirte incontestablement avec le récit. Dans L’amour est déclaré, Rey prépare donc un film avec sa belle, prend un café avec beau-papa, distille des leçons de vie à son fils… avec grâce, bien sûr, parce que le dandy parisien met un point d’honneur à signer ses pages avec un style racé. Mais avec un ronronnement jusque-là resté inédit : sa mise en abyme rencontre ses limites, puisqu’il s’agit désormais de l’enchaînement des banalités d’un quadra mondain, dont l’enthousiasme nouveau rejoint l’ascèse des ménagères passionnées de nourriture bio et de yoga. Le cabri se meut de découverte en découverte, ébloui par les plaisirs simples d’un thé au Ritz ou d’une paire de Converse « couleur or massif ». Pourquoi pas. Si ces points de suspension, reliant chacun, étaient le principe même de la littérature ? Le choix éditorial de Marion Mazauric laisse peu de doutes : publier une mélodie du bonheur pour faire contrepoids au mastodonte de douleur signé David Foster Wallace. Publication posthume, Le Roi pâle n’est autre qu’une toile d’araignée à la fibre vénéneuse, dont la narration emprisonne dans un monde à l’ennui infini. L’auteur américain, proche de Jonathan Franzen, s’était fait une spécialité de restituer, sur papier, l’absurdité de la société américaine. Véritable éponge, il absorbait la mélancolie des petites villes, les habitudes de ses résidents, les ballets monotones de leurs allées et venues. Partout, Wallace procédait à une longue mastication du quotidien. Son cycle aurait pu ne jamais prendre fin, grandir encore, se nourrir de particules postindustrielles… s’il n’était pas devenu sa propre proie, née d’un processus littéraire en forme de piège. Pour construire l’univers de ce dernier roman, l’écrivain s’était mis à suivre des cours de compta bilité et à placer le curseur de sa narration en 1985, l’année où il a soutenu sa thèse de philosophie au Amherst College. Faut-il en déduire que Wallace poussait l’immersion jusqu’à imaginer sa vie au beau milieu du Centre régional de contrôle de Peoria, véritable entité de la structure de son roman et dans lequel arrivent les nouvelles recrues destinées au traitement des déclarations d’impôts ? L’hypothèse est probable lorsque l’on plonge dans le maillage foisonnant du Roi pâle : l’apprenti qui observe ses collègues asservis par le joug de l’entreprise et de la technologie n’est autre que Wallace. C’est lui qui tourne en dérision les vedettes du contrôle de gestion, justifiant sa présence en leur sein, par une admiration teintée d’ironie : « Je crois que depuis tout petit dans mon imagination, les hommes du fisc sont un peu comme ces autres espèces de héros de la collectivité, des héros bureaucratiques, avec un petit h […] Le genre qui paraît d’autant plus héroïque que personne ne l’applaudit ou pense même à lui, ou alors comme un ennemi. Celui qui est dans l’équipe de nettoyage du bal au lieu de jouer dans le groupe ou de venir avec la reine de la promo, si vous voyez ce que je veux dire. Le genre discret qui nettoie et fait le sale boulot. Vous voyez. » [1] Quand l’héroïsme ne consiste plus qu’à décortiquer des formulaires, l’écrivain s’adonne à une ingurgitation boulimique et s’empoisonne. Il laisse derrière lui une narration fabuleuse, empreinte d’altérité et d’anecdotes qu’il était l’un des rares à savoir capturer. Son traducteur français, Charles Recoursé, s’est peut-être arraché les cheveux au fil des 633 pages, tant le texte s’avère complexe et truffé d’expressions propres à l’auteur. Le résultat est salutaire et préserve la 22
Malgré les apparences (sur une charrette), Marion Mazauric présente à l’heure les livres phrares de sa rentrée littéraire. Photo Fabrice Massé vérité tant poursuivie par Wallace, ici éloquente : « Vous êtes un observateur entraîné et il n’y a rien à observer. » Au Diable Vauvert, la littérature étrangère se taille donc une part que l’on pourrait dire sacrée. Publié quelques semaines après les attentats du 11 septembre outre-Atlantique, The Cyclist, de Viken Berberian, vient tout juste d’être traduit en version francophone par la maison d’édition. Dans ce roman au titre banal, un narrateur libanais explicite souvenirs, appétences et appréhensions. Il digresse, en de longues phrases ciselées dont les épithètes sont légion. En somme, pétrir les mots pour mieux broyer la chair, puisque l’homme est chargé de livrer une bombe et de générer le massacre. La découverte de ses pensées bat en brèches le stéréotype de la brute épaisse, inhumaine et animale. Le terroriste est ici un homme élégant, doué de traits sensibles. Dans le texte, Viken Berberian permet d’envisager l’envers du décor et d’explorer le psychisme, plutôt ordinaire, d’un citoyen décidé à rompre le silence. Par le pouvoir de destruction, son anti-héros donne à voir le signifiant, demeuré jusqu’alors inaudible. Entre revendication politique et désir mortifère, l’esprit de l’étrange cycliste constitue une preuve manifeste quant à l’« humanité » de celui qui décide de nuire à la vie d’autrui. L’autre, c’est justement le sujet choisi par Régis de Sá Moreira. Dans La Vie, on vogue ou rebondit d’un paragraphe à l’autre, grâce à une narration dont l’omniscience, poussée à l’extrême, permet de saisir les consciences au gré d’un parcours vraisemblablement aléatoire. Mais la ronde en question ne doit rien au hasard et s’avère moins naïve qu’elle n’y paraît : chaque locuteur est relié, d’une façon ou d’une autre, à celui qui le précède ou le suit, de la sorte : « C’est pour ça que j’adore les films policiers, j’ai beau en voir des tonnes, je ne devine jamais rien à l’avance, c’est comme si on m’enlevait mon cerveau […] Mon pauvre mari comprend tout au bout de cinq minutes… Je préfère lire. Et encore, seulement des livres inadaptables. Le dictionnaire, l’annuaire, le manuel d’ornithologie que m’a offert un collègue à mon pot de départ à la retraite… Quelle cuite, j’ai vomi dans l’ascenseur en repartant. Personne n’a su que c’était moi, encore heureux, mais je n’ose plus regarder le portier en face… Il évite mon regard, je ne comprends pas, il était si aimable avant. C’était le seul à me demander des nouvelles de ma fille… » [2] Et si De Sá Moreira détenait la clé ? Si ces points de suspension, reliant chacun, étaient le principe même de la littérature ? Cette activité, par essence solitaire, isole autant qu’elle fédère. Au fil des kilomètres de pages, quotidiennement scrutées et tournées, il ne s’agit aucunement d’un passe-temps. Dans ce silence que la lecture requiert, se joue surtout une histoire sans fin, en forme de quête perpétuelle : celle de l’altérité. n [1] Le Roi Pâle, David Foster Wallce, page 159. [2] La Vie, de Régis de Sá Moreira, page 109. Nicolas Rey, L'amour est déclaré, 183 pages, 17,50 € David Foster Wallace, Le Roi pâle, 645 pages, 29 € Viken Berberian, Le Cycliste, 286 pages, 20 € Régis de Sà Moreira, La Vie, 120 pages, 15 € 23



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