Aïki Mag n°6 juin à nov 2003
Aïki Mag n°6 juin à nov 2003
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°6 de juin à nov 2003

  • Périodicité : semestriel

  • Editeur : FFAAA

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 24

  • Taille du fichier PDF : 2,9 Mo

  • Dans ce numéro : le réalisme Aïki d'Arnaud Waltz.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 18 - 19  |  Aller à la page   OK
Pages suivantes >
18 19
aïkido solidarité UN AUTRE REGARD « Un jour Pascal Marcias m’a parlé de sa fille Camille « autiste », nous dit Yamina Khodja, Camille n’allait plus à l’école, le seul endroit qu’elle fréquentait était un centre spécialisé. Il souhaitait qu’elle pratique une activité. Comme le dojo où j’enseigne l’Aïkido est proche de leur domicile. Nous avons convenu de faire une expérience avec Camille… » Ainsi est née une application remarquable de la voie de l’harmonie. Entretien avec Yamina Khodja et Marie-Françoise Lipp. J’IMAGINE QUE L’INTÉGRATION D’ENFANTS COMME ANTONIN ET CAMILLE REQUIERT UNE EXPLICATION AUX ENFANTS DU GROUPE, QUELS PROPOS LEUR AVEZ VOUS TENUS ? Yamina Khodja : Nous avons commencé l’expérience d’abord avec Camille, puis nous avons accueilli Antonin, quelques mois plus tard. Le choix du groupe a été important, nous avons choisi le groupe d’adolescents d’emblée, pour moi ce groupe était plus mûr pour recevoir des enfants « différents ». Dans le groupe des enfants (6 - 9 ans), le contrôle aurait été permanent, car à cet âge tout est sujet à moquerie. Tout s’est passé simplement, Marie Françoise Lipp, la maman de Camille, pratiquait déjà l’Aïkido dans mon dojo. Le premier jour, nous avons demandé aux adolescents s’ils savaient ce qu’est l’autisme ? Certains d’entre eux ont répondu oui, d’autres non, alors nous avons expliqué ce qu’est l’autisme en tant que maladie neurologique, nous avons surtout insisté sur leur comportement imprévisible. Puis j’ai expliqué pourquoi nous voulions mettre Camille dans ce cours, j’ai demandé également s’ils étaient d’accord pour qu’on fasse cette expérience, car au début nous avions convenu que si l’expérience échouait, on arrêterait. Je souhaitais que les adolescents contrôlent leurs réactions, j’ai donc suggéré de rester neutres, de ne pas avoir des réactions de recul, car Camille peut pousser des cris, ou bouger sans prévenir et s’arrêter devant une personne. De cette manière on pouvait travailler normalement ou presque. Il était entendu que Marie- Françoise s’occuperait également de Camille pendant le cours, je pense que cela a rassuré les adolescents, et nous avons commencé le cours. QUELLES CONSIDÉRATIONS ONT MOTIVÉ LA DÉCI- SION D’AMENER CAMILLE ET ANTONIN À LA PRA- TIQUE DE L’AIKIDO ? Marie-Françoise Lipp : Nous étions dans une impasse. Camille était dans un centre spécialisé et nous souhaitions qu’elle garde des liens avec le monde « normal ». L’intégration des enfants avec handicap en structures sportives ou culturelles ordinaires à l’initiative des parents est difficile. J’avais arrêté l’Aikido depuis 4 ans. J’ai repris mon kimono, j’ai été voir Yamina Khodja qui enseigne 18 dans notre ville à Fontenay-sous-bois, je lui ai demandé si elle accepterait de faire un essai et de nous accueillir Camille et moi dans son cours pour adolescents, elle a accepté. Notre objectif n’est pas que Camille soit la digne fille de ses parents aikidokas, ni qu’elle devienne une aikidokate à part entière. Notre objectif est qu’elle ait une pratique continue d’un art ou d’un sport, et qu’elle occupe une place dans un lieu d’enfants ordinaires. L’intégration commence par la cohabitation. Antonin est autiste mais contrairement à beaucoup de personnes avec autisme, il est coordonné, n’a pas de réticence à avoir un contact physique avec les autres. Il évite du regard la plupart du temps, ne parle presque pas et souvent hors contexte. Il possède une certaine excentricité de comportement. Mais il fait du rollers, de l’escalade, du vélo et il aime chahuter avec les autres. C’est pourquoi avec Pascal, nous avons pensé que ce serait bien qu’Antonin, par ailleurs camarade de « centre » de Camille nous rejoigne sur le tatami avec l’accompagnement de quelqu’un, Pascal en l’occurrence. COMMENT LES PARENTS DES AUTRES ENFANTS ONT-ILS RÉAGI ? Y.K. : Les parents nous ont étonnés, ils ont très bien réagi, nous n’avons pas eu à expliquer l’autisme mais l’expérience qu’on souhaitait faire. Du fait que Marie-Françoise participait au cours, cela rassurait les parents, je crois que les gens sont très sensibilisés aux maladies orphelines, à l’autisme etc., ils ont approuvé cette démarche dès le départ, et certains nous ont proposé leur aide. APPLIQUEZ VOUS UN TRAVAIL SPÉCIFIQUE À ANTONIN ET CAMILLE ? Y.K. : Le démarrage a été laborieux, demander à des enfants autistes de retenir leur attention durant un long moment entre autre. Un travail spécifique leur est adapté, mais sans que ce soit un travail restrictif, la technique est la même pour tous je ne fais pas vraiment attention, cela m’arrive de faire certaines techniques pour faire plaisir à Camille, car je sais qu’elle arrivera bien à les faire, cela la stimule en même temps. Je privilégie les saisies aux attaques, les attaques pourraient être dangereuses pour le partenaire mais Marie-Françoise y veille. Comme pour tous les enfants, quand je demande « katate dori », je leur demande de saisir le poignet, le partenaire peut également prendre la main de Camille ou Antonin et la placer sur le poignet, et pour « shomenuchi » on va parler de frappe sur la tête, donc je ne suis pas très regardante sur les entrées pour moi j’essaye de voir s’ils sentent une résistance un non. Les explications verbales n’ont pas de sens pour eux. On insiste également sur le regard du partenaire. Pour finir la technique, ils ont compris Réelle complicité avec Yamina Khodja et parfaite maîtrise des suwari waza pour Antonin. À droite, Camille pratiquant après avoir suivi attentivement, entre ses parents, la démonstration du professeur.
qu’il faut descendre le partenaire au sol, et bien ils emmènent le partenaire au sol, ils ont vraiment un sens inné du centrage, l’un comme l’autre sans le vouloir, ils poussent vers le bas. Je suis très admirative et les connaisseurs en Aïkido, le sont également, pour une technique comme shiho nage, une fois que la saisie est faite, ils lèvent les bras, passent en dessous, pivotent et descendent vers le sol… L’AIKIDO DEMANDE AUX PRATIQUANTS UN SENS DE LA COMMUNICATION ÉLEVÉ. COMMENT LES ENFANTS DU GROUPE ONT-ILS REÇU CAMILLE ET ANTONIN ? M.-F.L. : Le respect des autres enfants vis-à-vis des difficultés de Camille et Antonin est une des choses qui m’a le plus étonnée. Pas de rires et pas de retournements de têtes devant les franches excentricités de nos enfants. Notre présence sur le tatami sert de référence aux autres enfants, leur permet de comprendre comment être et agir avec eux. Finalement communication verbale ou pas, les mouvements se font. Pas de paroles inutiles pour eux. Pas de moralisation, pas d’affects. J’imprime le mouvement à Camille qui le poursuit. Certains autistes dits de haut niveau de fonctionnement ou Asperger ont appris à parler et disent qu’ils pensent en image et non pas en mots. Ils ont un autre fonctionnement. Pratiquer avec eux, c’est d’abord le DEHAÏ, la rencontre de centre à centre. Sans DEHAÏ, il n’y a de pratique avec personne encore moins avec nos enfants. Avec les enfants autistes, il y a un problème de la fonction contenante. J’ai bâti ma propre stratégie avec Camille sur le tas, en fonction de ce qui marche et ne marche pas : je suis sa limite pour qu’elle construise sa propre limite, qu’elle devienne autonome sans moi. Je suis centrée sur elle pour qu’elle se centre à son tour, qu’elle ressente sa propre cohérence. Le problème de l’inversion du TU et du MOI a disparu. Elle est ELLE, même si elle a encore besoin de moi pour servir d’interprète ou s’initialiser dans sa pratique. Elle pratique seule avec les autres selon la technique abordée. Je m’éloigne de plus en plus. Pour Antonin les choses sont plus faciles. Il en est à un stade où il n’a plus besoin de nous. Nous sommes juste là pour le recadrer à distance quand il commence à se disperser. Il choisit ses partenaires et pratique correctement. Du point de vue des déficiences des personnes avec autisme, TED, et celles dites « psychotiques », la pratique de l’Aikido est structurante : un dojo rectangulaire, des marques au sol, un mur auquel on fait face avec une distance (pas de collage), des règles de sociabilité simples, une mise en relation avec un salut, une pratique en face à face avec une distance, la distance de ses propres membres, organisée par rapport à la distance des autres pratiquants, le rôle de chacun et l’inversion des rôles, le face à face en miroir, l’enchaînement des mouvements avec le rythme 1 : j’attaque, 2 : je fais une technique, 3 : je chute, le rythme 2 X 2, la mémorisation de la séquence des mouvements… J’IMAGINE QU’IL Y A POUR EUX UNE LIMITE A L’AÏKIDO, QUELLE EST –ELLE ? Y.K. : Le but n’est pas de trouver une limite à leur pratique mais de développer le sens de la relation avec les autres. je ne réfléchis pas à la technique proprement dit, mais au plaisir qu’ils ressentent lorsqu’ils pratiquent, on travaille sur l’acquisition du sens de l’Aïkido, sur le développement des sensations et voir s’ils ont de bonnes réactions. Cependant, il y’a une limite, la technique est simplifiée, la limite est dans la restitution de la demande, ce ne sont que des enfants, la technique est globale. Comme l’Aïkido est une discipline avec des règles, ni Camille ni Antonin n’y dérogent. Lors du salut ils sont en ligne et font le salut comme tout le monde, et lorsque je montre une technique, ils sont également en ligne à regarder et écouter ce que je montre, à la fin de la démonstration, ils se lèvent et saluent un partenaire pour travailler avec lui. OBSERVEZ VOUS UNE ÉVOLUTION PARTICULIÈRE CHEZ LES ENFANTS DANS LEUR RELATION AVEC ANTONIN ET CAMILLE ? Y.K. : Pour moi il y’a une évolution certaine, d’autant plus que c’est une évolution à deux sens. Au début Camille ne travaillait qu’avec sa mère ou son père, les autres enfants n’osaient pas aller vers elle, lors des jeux ils ont essayé de l’intégrer mais elle ne répondait pas. Maintenant Camille va facilement chercher Fabrice ou Amélie, et du coup les autres enfants viennent plus facilement travailler avec elle, sous la surveillance de Marie-Françoise. Antonin est nettement plus libre, dès qu’il arrive il va voir les autres enfants pour jouer, aujourd’hui il a acquit une autonomie dans le cours, à chaque changement de technique il se place à coté de celui avec qui il va travaille. Il appelle son partenaire par son prénom. C’est très intéressant de le voir faire, il a un rituel, il commence avec Jonathan, ensuite Olivier, après Charlen, puis benoît et ainsi de suite. Les autres enfants l’aiment bien, ils ne font plus de différence, et naturellement ils vont vers lui. CELA SE TRADUIT-IL PAR UNE AMÉLIORATION DANS LEUR COMPORTEMENT À L’EXTÉRIEUR DU DOJO ? M.-F. L : Nos enfants grandissent et progressent grâce à différents apports et l’Aikido en fait partie. Les réussites sur un plan ont un retentissement sur d’autres. La joie d’Antonin d’avoir des camarades le fait progresser dans sa socialisation dans un environnement non complice. Camille se structure, arrive à enchaîner des tâches, se sent bien au milieu des autres. CAMILLE ET ANTONIN APPRÉCIENT-ILS L’AIKIDO AU POINT DE RÉCLAMER DE PRATIQUER ? ET SAIT-ON QUEL EST LEUR POINT DE VUE SUR LA PRATIQUE ? M.-F. L : Je ne sais pas s’ils savent ce qu’est l’Aikido. Ils savent qu’il est l’heure de mettre leur kimono, que l’on va au dojo, que l’on chute, que l’on pousse, qu’on est avec des autres qui font la même chose, qu’on rigole. C’est un moment de plaisir partagé avec eux. Quand on voit leur sourire, nous nous disons que nous avons combattu contre leurs troubles et que nous avons gagné une manche. QUELS PROGRÈS AVEZ VOUS OBSERVÉS DEPUIS LEUR INTÉGRATION ? Y.K. : on est parti d’une situation d’enfants handicapés dans un cours classique, et aujourd’hui on ne ressent pas de tension particulière. Antonin évolue comme un enfant normal, il est intégré complètement, lorsque je regarde les adolescents travailler avec lui, je vois des sourires, Antonin chute très facilement, des fois il s’agrippe à son partenaire mais ses partenaires savent comment agir avec lui. Camille est plus lente, les autres adolescents ne la mettent pas de coté. Elle est un peu farouche alors certains n’osent pas aller vers elle. Lorsque je fais mes cours, je ne fais plus attention, Camille et Antonin sont des aïkidokas à part entière, je régule un peu, parfois je forme les couples pour qu’ils travaillent tous ensemble, cela se fait naturellement, ce qui donne au groupe une cohésion, je sens même un sentiment d’entraide et de protection. Pour moi c’est la preuve que l’intégration est vraiment réussie. t 19



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :