Aïki Mag n°6 juin à nov 2003
Aïki Mag n°6 juin à nov 2003
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°6 de juin à nov 2003

  • Périodicité : semestriel

  • Editeur : FFAAA

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 24

  • Taille du fichier PDF : 2,9 Mo

  • Dans ce numéro : le réalisme Aïki d'Arnaud Waltz.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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tradition Les rites de purification sont pratiques courantes dans tout l’Extrême-Orient, qu’ils se rapportent au corps, à l’âme ou à la nature. Ce rituel, Misogi, qui peut surprendre les Occidentaux, est suivi par de nombreux maîtres de budo. Franck Noël nous livre quelques clés de cette pratique traditionnelle. L’ÉLÉVATION DE L’ÂME Il faudrait sans doute penser davantage à cette notion de « misogi », qui imprègne tellement la religion Shinto et ses rituels : la purification, du corps et de l’âme, la recherche de la limpidité, de la transparence. Se débarrasser des ses scories, de ses points de fixation, blocages, crispations, mais aussi de ses attentes, espoirs, envies. Toute cérémonie Shinto se pose d’abord comme « misogi », afin de permettre à chacun ainsi purifié de recevoir sans détour ni intermédiaire les forces bienveillantes et, littéralement, animatrices, des « kami », dieux, divinités, entités énergétiques, qu’elles soient cosmiques ou familières, lointaines ou de voisinage. La pratique d’Aïkido, le « keiko », est « misogi », disait O Sensei. Comment ? Pourquoi ? Quel sens faut-il donner à cet énoncé ? La question est loin d’être simple car on ne peut se contenter de l’équation « transpiration=purification » qui vient spontanément à l’esprit et qui est sans doute, ne le méprisons pas, un des aspects du problème. 16 Un rituel, une cérémonie Contentons-nous peut-être ici d’en examiner un autre aspect : L’idée de « misogi » implique celle de rituel, de cérémonie. C’est-à-dire d’une pratique qui se doit de fonctionner dans l’instant, dont l’objectif est, à chaque fois, de redonner aux participants l’aptitude au bonheur. Une pratique qui ne s’inscrit dans aucune progressivité mais qui, à chaque fois qu’on la répète, se doit de s’accomplir, de trouver tant sa justification que sa finalité. Ainsi donc devons-nous peut-être, aussi, considérer notre pratique comme un rituel, comme une cérémonie. Certes, cette manière de voir ne nous est pas tout à fait étrangère puisque nous parlons habituellement « du rituel », « du cérémonial » qui encadre la pratique, faisant allusion par là aux saluts et aux quelques règles élémentaires de comportement que nous avons appris à respecter afin de tirer tout le bénéfice de la-dite pratique. Oui mais voilà, dans cette manière de voir, notre « rituel », notre « cérémonial » encadre la pratique, il n’est pas la pratique qui, dans notre esprit, se définit, elle, comme une progression que nous nous efforçons de suivre afin d’augmenter nos capacités, afin de gravir les échelons, de nous bonifier, d’approcher la maîtrise. Un peu comme si la pratique ne se justifiait que par une projection dans l’avenir de ses résultats. « Progresser » est bien notre maître mot, notre objectif, la raison de notre investissement. Cela est bien légitime. Et nous n’essayons pas ici de remettre en cause cette conception par ailleurs conforme à l’idée dynamique qu’on se fait du « Do ». Mais tout de même. Et si notre pratique était aussi une cérémonie, un rituel ? Obéissant alors à un mode de fonctionnement tout différent. Visant un résultat instantané et non progressif. Se justifiant par le bain dans lequel elle trempe ses participants à chacune de ses répétitions. Et ce n’est pas par hasard que s’impose l’image du bain : car comme le bain, la cérémonie purificatrice fonctionne ou ne fonctionne pas, nettoie ou ne nettoie pas, ou nettoie un peu, mais ne va pas, progressivement, commencer par nettoyer un peu, puis, un peu plus le lendemain, s’inscrivant dans une progression pour une toilette chaque jour un peu plus accomplie... Non, cette logique de répétition suppose un accomplissement à chacune de ses échéances qui doit se suffire à elle-même mais qui sait en même temps que rien n’est définitivement acquis, que les éléments polluants sont nombreux et qu’il faudra donc, de nouveau, régulièrement se plonger dans le bain purifiant. Aspects communs Vers quoi, alors, tendrait notre répétition (car « keiko » en un sens veut dire « répétition ») si n’est pas que le moyen de progresser, si on la considère en chacune de ses occurrences ? Sans doute faut-il envisager deux aspects, l’un commun à tous les arts martiaux et aussi aux sports, l’autre bien spécifique à notre discipline : Tout d’abord, une pratique d’Aïkido fonctionne comme un exorcisme et/ou une catharsis, c’est-àdire comme une représentation d’une de nos peurs et/ou tentations qu’il s’agit de vivre sous une forme plus ou moins domestiquée afin, de façon délibérément ambiguë et contradictoire, à la fois de la connaître et de la conjurer. C’est bien sûr de la peur/tentation de la violence et du conflit qu’il est question dans cette représentation. Et il en est de cette représentation comme d’une représentation théâtrale : la mise en scène peut varier. Elle peut chercher le réalisme comme le symbolique, le drame comme la légèreté, elle peut être allusive, héroïque, épique, tragique, comique même. Elle peut prétendre tout régler ou au contraire laisser une grande place à l’improvisation. Elle peut se vouloir résolument novatrice ou respectueuse des traditions... bref, le choix est vaste et les disciplines martiales et sportives, au travers de leurs multiples règlements, se chargent de nous donner quelques exemples de traitements possibles de cette « représentation-à-vivre » de la violence, de la rivalité et du conflit. Mais dans tous les cas le rôle d’exutoire (de défoulement, comme on dit) est clair : on se plonge dans cette expérience et on en ressort soulagé (et fatigué), ayant vécu (un peu) ce qu’on n’osait vouloir vivre ou ayant surmonté (d’une certaine façon) ce qu’on redoutait de vivre. Consciemment parfois,
inconsciemment le plus souvent ou encore dans une semi-lucidité. Mais il est vrai que cela reste un peu abstrait et sans doute trop général pour nous aider vraiment à gérer notre pratique et d’autant plus que c’est sans doute lorsqu’elle agit « à notre corps défendant » que cette représentation porte le plus de fruits. Créature et créateur Beaucoup plus concret et tangible est en revanche l’autre aspect que nous nous proposons d’examiner et qui touche directement à la spécificité de notre discipline : il s’agit de la possibilité proposée à chaque participant de « vivre en Aïkido », d’en expérimenter les principes et valeurs, et ce au plan physique comme mental et relationnel. Ou, pour dire les choses du point de vue réciproque, de l’injonction qui leur est faite de « donner (leur) corps à l’Aïkido ». Se laisser imprégner des valeurs (et de la valeur) de l’Aïkido et faire en sorte que l’Aïkido existe ici et maintenant. Fabriquer un moment d’Aïkido afin d’être façonné par l’Aïkido. Être à la fois créature et créateur. Qu’est-ce à dire ? Qu’il n’est pas nécessaire d’attendre de posséder l’Aïkido pour profiter de ses bienfaits car il s’agit plutôt d’en être possédé afin de se laisser déposséder tant de ses inhibitions que de ses rêves d’omnipotence. Que, durant la séance dans le Dojo, il doit y avoir présence, évidence, apparition, épiphanie de l’Aïkido, ou du moins son évocation suffisamment affirmée, et qu’il convient donc de créer les conditions qui lui en donnent la chance. Et tout est là : la séance fonctionnera comme une cérémonie à effet immédiat et reproductible si on ne remet pas sans cesse à plus tard la « réussite » de telle ou telle technique mais si d’emblée et totalement on s’applique à faire de l’échange un morceau d’Aïkido, authentique et représentatif de sa logique. Alors bien sûr, pour l’enseignant, pour Uke comme pour Tori, il faut cadrer, doser la difficulté, l’intensité, rester dans les limites de ce qu’on peut faire (bien plus larges que celles de ce qu’on croit pouvoir faire) et se donner chaque fois, pour l’enseignant, pour Uke comme pour Tori, débutant ou chevronné, l’objectif de réussir à fabriquer un fragment d’Aïkido, c’est à dire par, pour, au travers et au-delà des personnes, réellement « faire de l’Aïkido ». Et cela est extrêmement concret car les valeurs et principes de l’Aïkido se manifestent concrètement et sont à vivre à tout instant : le respect, l’écoute, la disponibilité, l’unité du corps, la présence, l’intégrité, le souci du gagnant/gagnant... font référence à des comportements objectifs, définissables et non à de vagues spéculations. Comportements qu’il convient d’intégrer dès le tout début, au moins en germe, au moins comme une tentative, à sa pratique (un peu comme on enfile son keikogi : dès le début et tout au long de sa carrière) car c’est justement en les expérimentant chaque fois, et non en considérant qu’il sera bien temps de les développer plus tard, qu’on en profitera, chaque fois, Uke comme Tori, l’un par l’autre, l’un pour l’autre. Incarner l’Aïkido « Ca fait du bien !... » entend-on parfois soupirer d’aise dans les vestiaires... Sentiment de plénitude physique, regard bienveillant porté sur les autres, fraternité, détachement. Le « misogi », n’en doutons pas, est là : profiter chaque fois des valeurs de l’Aïkido justement parce qu’on se fait un devoir de les incarner. Oui mais voilà, il ne faudrait pas que cette cérémonie, cette répétition, se referme sur elle-même, chaque fois identique à ellemême, et qu’elle se convertisse en ressassement obsessionnel sans autre perspective que le choix entre la reproduire ou l’abandonner. Il ne faudrait pas que, par le confort du rituel, elle encourage les participants à s’engoncer un peu plus dans ce qu’ils sont. Et il convient donc que le « Do », la progression, le cheminement, se superpose à ce que nous venons d’évoquer. Car le risque est grand, à trop vouloir cadrer les choses, de les figer et d’enlever toute vérité à l’instant qui n’est plus que reproduction d’un déjà vécu. Les Dojos sont peuplés, aussi, de ces comportements stéréotypés, aveugles, sourds et souvent fiers de l’être qui ne se donnent que peu de chances de connaître l’émotion d’une mutation, le transport d’une progression. Malgré ces déviations trop souvent constatées, l’envie est forte de parier que c’est précisément en respectant les conditions susceptibles de réussir la séance cérémonielle telles que nous avons tenté de les préciser, qu’on se donnera les moyens d’une progression. Restant bien entendu à charge de l’enseignant, le maître de cérémonie, d’organiser sa mise en scène et ses exigences en fonction des différents stades où sont rendus les participants. Car comment une répétition risque-t-elle de tourner en rond ? Lorsqu’on croit avoir compris un geste, une forme, une technique et qu’on pense qu’il suffit de les répéter pour les posséder. On fait alors l’impasse sur le temps de la répétition pour se projeter dans le futur hypothétique de la maîtrise. Nul rituel au présent alors, il n’y a que parenthèse « en attendant »... Le bain d’Aïkido évoqué plus haut est tout autre : il suppose que le participant s’efforce à chaque instant d’incarner les valeurs fondatrices de l’Aïkido et de les mettre en place dans le canevas proposé par la mise en scène. Ces valeurs, répétons-le, sont des valeurs de mouvement, d’ajustement à soi-même, à l’autre et à la situation, de questions-réponses instantanées, de doutes et de décisions qui supposent un ancrage dans le présent. Elles sont tout sauf des certitudes calibrées, des recettes pré-fabriquées à appliquer de manière répétitive et mécanique sur tout ce qui se présente. Et il faut constater que nous nous trouvons alors entièrement dans la même logique que celle prônée par un autre élément de l’enseignement traditionnel : le « sho shin », c’est à dire « l’esprit (le coeur) du début (du débutant) ». Car bien sûr il ne faut pas y voir la tentative (nécessairement vaine) de gommer tout son acquis, quel qu’il soit, pour retrouver son état de débutant, mais le fait de considérer le point où on est rendu comme le point de départ de l’entreprise et donc d’y appliquer toute son attention. La logique du Do Il est donc très probable que ces deux dimensions de la pratique, l’une instantanée, l’autre progressive, se nourrissent l’une l’autre, que le « Misogi’s’inscrit pleinement dans la logique du « Do » et réciproquement. Mais, afin de se tenir à leur intersection, il n’est sans doute pas vain de les avoir toutes deux présentes à l’esprit afin de gérer notre pratique. Car il est vrai qu’un rituel répété qui se figerait sur sa forme ne ferait que creuser toujours plus profond ses ornières circulaires mais, à l’inverse, une tension extrême sur l’idée de progression risquerait, se projetant toujours dans un avenir supposé meilleur, de négliger de jouir de l’expérience présente et d’entretenir ainsi le mal-être et la frustration. Franck Noël A lire : Fragments de dialogues à deux inconnues. Budo Éditions 17



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