Aïki Mag n°3 nov 01 à mai 02
Aïki Mag n°3 nov 01 à mai 02
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°3 de nov 01 à mai 02

  • Périodicité : semestriel

  • Editeur : FFAAA

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 24

  • Taille du fichier PDF : 2,4 Mo

  • Dans ce numéro : entretien avec Gérard Chavineau.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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point de vue Perspective, dérives et tentations Franck Noel, 6 e dan Aïkikaï, président du Collège Technique, nous livre sa réflexion sur la considération qui peut être portée de l’Aïkido, par ses pratiquants, comme par ses observateurs. Chacun d’entre nous a probablement sa manière privilégiée de considérer l’Aïkido : comme une passion, comme un loisir, comme un art, comme une activité physique, comme un aide-àvivre, comme un lieu d’expression, comme une recherche, comme le terrain de son ambition... que sais-je encore... On peut aussi, bien sûr, le voir essentiellement comme un système. Un système de traitement des conflits, un système de développement personnel, de régulation sociale, d’éducation mutuelle... et, comme tout système, il peut être enclin à se gripper, à ne plus fonctionner, à se dévoyer, à dériver, à déraper. Parmi toutes les dérives possibles qui pourraient contribuer à ce détournement de l’objectif (et donc de la raison d’être) du système, il en est une sans doute plus redoutable que les autres dans la mesure où elle trouve ses racines et ses appuis dans des réalités, des idées et des valeurs qui sont indiscutablement constituantes de la fondation et de la conduite de notre discipline : il s’agit de la dérive totalitaire. Certes, ce qualificatif « totalitaire » est habituellement utilisé dans des jugements peu amènes portés sur des systèmes politiques rigides et despotiques allant jusqu’à bafouer les droits de l’homme les plus élémentaires, et on peut s’étonner de le voir appliquer à cette superbe aventure humaine et humaniste qu’est l’Aïkido. Toutefois, ici comme ailleurs, il convient d’exercer sa lucidité, une des valeurs clefs de l’Aïkido, si on veut se donner des chances de ne pas confondre engagement et passion aveugle. Et c’est justement en tant qu’aïkidoka qu’il n’est pas inutile de s’interroger sur ce qui fait que bon nombre d’observateurs extérieurs ont tendance à considérer l’Aïkido comme une secte, ses séances de pratique étant alors vues comme des grand-messes et ceux qui le professent comme des gourous ou des mages de mauvais aloi. Car il est vrai que l’Aïkido contient en son sein même tout ce qu’il faut pour alimenter ce type d’image, de comportement et de cécité, et ceci tant dans son origine et son mode de transmission que dans les concepts et méthodes qu’il utilise. Considérons, par exemple, sa source unique : bien peu de disciplines, artistiques, scientifiques ou philosophiques peuvent revendiquer, comme nous le faisons, un Père Fondateur censé avoir inventé et développé ladite pratique, l’avoir possédée totalement et en être la référence ultime et absolue. Toutes les sectes, en revanche, fonctionnent sur ce postulat. Cela permet, bien sûr, et c’est un point éminemment positif, de maintenir une certaine unité, même si elle est diffuse, autour de cette figure centrale qui perdure ensuite dans celle du Doshu. Mais corollairement, cela induit l’idée que cette source unique est aussi (était aussi) dépositaire de l’unique vérité qui, de ce fait, se conjugue au passé, et dont il s’agira de rechercher l’ersatz le plus acceptable en la personne du successeur qui saura se parer le plus brillamment des attraits de la légitimité, excluant de fait, puisque la vérité est unique, toutes les autres démarches, recherches ou expérimentations qui ont cours parallèlement. A ce titre, l’image souvent utilisée de la famille qu’il s’agirait d’abord de reconstituer autour d’un Maître, dont les disciples se vivent alors en « fils ou filles spirituels », pour ensuite s’efforcer de la préserver, cette image est bien clairement révélatrice de ce processus d’enfermement et d’exclusion à 6 l’égard de tous ceux qui n’en sont pas ou qui n’en sont pas jugés dignes. L’influence de la morale confucéenne n’est certes pas étrangère à cette conception, mais n’oublions pas non plus qu’une certaine organisation sicilienne tient, elle aussi, la famille pour une chose sacrée. Tentation totalitaire, donc, de cette figure centrale, de l’idée même de référence absolue, fût-elle mythique. De même, un minimum de lucidité nous oblige à admettre que bon nombre de concepts, valeurs ou mots-clefs de notre répertoire sont à la fois bien difficiles à définir et dangereux à manipuler. Cette notion de « juste », de « justesse », par exemple. « Une technique juste », « le geste juste au moment juste » entend-on, dit-on, souvent... Oui mais alors, de deux choses l’une : ou bien on parle du Juste dans son absolu, et dans ce cas peut-être faudrait-il non pas le définir (c’est hors de notre portée) mais au moins donner quelques éléments qui nous aideraient à tenter de le concevoir, ou bien il s’agit d’une justesse relative à un objectif ponctuel et particulier qu’il conviendrait alors de préciser car, bien évidemment, cette « justesse » n’a de sens qu’en rapport avec l’objectif qu’elle s’est donné : ce n’est qu’en sachant ce qu’on essaye de faire qu’on peut juger de la « justesse » de ce qu’on a fait. Mais il se trouve qu’en général on ne formule rien de tout cela : on fait comme si l’objectif de notre action allait de soi. Et, de ce fait, la séquence d’enseignement, au lieu de mener les pratiquants dans une démarche active en leur donnant une perspective vers laquelle ils peuvent s’orienter, se referme sur elle-même, ou plutôt sur son auteur dont le seul exemple fait alors figure de perspective. Mais ce silence, ou cette impasse, sur la finalité, considérant soit qu’elle est évidente, soit qu’elle est contenue dans le modèle qu’incarnait O Sensei auquel il suffirait de se conformer (?), ce silence donc revient à imaginer le système Aïkido comme rectiligne, avec un but unique (qui pour autant n’est pas clairement défini) et représentant le « juste », et un ensemble de moyens, les techniques, dont le « juste » usage assurerait une progression sans défaut. Totalitarisme alors et encore de cette « ligne » à laquelle il s’agirait de ne point déroger. Dans le même ordre d’idées, considérons maintenant cette brève citation : « Le moyen fait partie de la vérité, aussi bien que le résultat. Il faut que la recherche de la vérité soit elle-même vraie ; la recherche vraie, c’est la vérité déployée, dont les membres épars se réunissent dans le résultat. » Tout aïkidoka n’a-t-il pas, spontanément, envie d’y souscrire ? Vérité et justesse du résultat, liées à la vérité et la justesse des moyens, de la recherche, donc de la pratique. Cette citation doit nous parler au moins sur deux plans. D’abord parcequ’elle exprime bien la façon dont nous utilisons nos valeurs ou principes : c’est en faisant comme si nous les possédions que nous nous donnons des chances de nous en approcher. (Par exemple, c’est en incarnant à la fois Uke et Tori que nous nous approchons de l’idée d’unification des deux protagonistes.) Elle est encore plus instructive, en ce qui concerne notre propos actuel, lorsqu’on sait qu’elle est l’œuvre de KarlMarx dont la pensée, quoiqu’on
Illustration Quint Buchholz puisse supposer de ses intentions initiales, a donné lieu, on le sait, à tant de dérives totalitaires. On pourrait bien évidemment entreprendre des parallèles semblables avec les autres grands systèmes totalitaires du XX e siècle sachant, en plus, qu’ils reposaient aussi sur l’idée d’homme « nouveau » et avaient pour y parvenir l’ambition de prendre en compte la totalité de la personne et de travailler sur tous ses aspects. L’Aïkido aussi vise au développement de toute la personne, dans sa dimension physique, mentale et relationnelle. « Ça n’est ni un sport, ni une gymnastique » entend-on souvent (avec juste raison) « c’est un art de vivre, une manière d’être ». Une activité accessoire ou de loisir, à la légèreté affichée, n’a aucune chance de basculer dans le totalitaire, mais quand il s’agit d’une discipline éducative globale, n’a-t-on pas tendance à penser qu’elle exige, pour délivrer tous ses bienfaits, un engagement « total » ?... Alors quoi ? Y aurait-il une fatalité totalitaire pour notre discipline ? Seraitelle au bout du compte et à notre insu, plus aliénante que libérante ? Serions-nous, à notre insu, condamnés à chevaucher des démons dont nous avons pu mesurer, dans d’autres contextes, le pouvoir de nuisance ? Nous ne le pensons pas. Mais ce qui est clair, c’est que la bête est vorace et qu’à trop la nourrir, volontairement ou par négligence complice, elle devient boulimique et finit par dévorer jusqu’à ceux qui la servent. Pour se donner néanmoins quelques chances, il s’agira en fait d’appliquer sa vigilance à maintenir une tension équivalente en contrepoids de ces tentations totalitaires, tout comme les haubans, également tendus de part et d’autre, assurent sa verticalité au mât du voilier, lui permettant ainsi de tracer sa route. Nous ne renierons alors aucun des éléments cités en exemple ci-dessus, mais nous les pondérerons, nous les relativiserons, nous leur porterons un regard plus distancé, nous les aiderons à accoucher de leur ambiguïté, de leurs lectures multiples. Par exemple, nous admettrons l’évidence selon laquelle, face à un objectif aussi lointain et exigeant que celui de l’Aïkido, toute solution technique, méthode pédagogique ou système d’enseignement proposé ne peut être que provisoire et approximatif. Et il faudra, bien entendu, en tirer les conséquences sur notre manière de voir tous les enseignements que nous recevons ou dispensons, jusque et y compris celui de O Sensei qui, d’ailleurs ne nous avait pas attendu pour s’appliquer ce principe à luimême puisqu’il n’a cessé de faire évoluer son art tout au long de sa vie. Car sans doute l’Aïkido n’est-il pas ce « système linéaire rectiligne » que nous caricaturions plus haut, mais un système, pour le moins, à deux inconnues ou entrées, qui, comme telles, définissent tout un espace d’investigation et non seulement une trajectoire pré-définie. Les deux questions sont les suivantes : quelles compétences permettraient le traitement de tout conflit sans en générer un autre ? Par quels moyens ou méthodes pouvons-nous espérer acquérir ces compétences ? Cette vision de la recherche qui porte autant sur l’objectif que sur les moyens nous obligera à mettre en œuvre des choix et des prises de responsabilité dans les expérimentations (guidées) qui constituent notre cheminement le long du « Do ». Et si alors on veut encore parler de justesse, sans doute faudra-t-il la décaler encore d’un degré pour ne plus parler d’une « technique juste » mais plutôt d’une manière juste d’habiter (d’expérimenter) sa technique, manière qui sera peut-être faite d’un dosage tout personnel de confiance et d’esprit critique, de sérieux et de légèreté, d’engagement et de dérision, de détermination et de doute, d’écoute et de décision. Une manière, en somme, qui permette l’autoévaluation et l’évolution. Il est vrai qu’il n’y a alors ni confort, ni certitude, ni modèle indiscutable. Mais un pratiquant d’art martial ne doit pas craindre de se trouver confronté à l’adversité ou d’être bousculé dans ses habitudes ; il doit apprendre aussi à évoluer dans le flou des contours et à ne trouver ses appuis qu’au fur et à mesure ; il ne doit pas s’étonner que son esprit d’initiative soit sollicité pour prendre son destin en main. Et un être humain normalement constitué ne peut que se réjouir de voir sa personne dotée d’un peu d’épaisseur et de complexité au lieu de se trouver cantonnée dans un rôle réglé d’avance. Cette attitude d’esprit, curieuse et respectueuse, ouverte et confiante, exigeante et tolérante, dévouée et impertinente, de laquelle l’humour n’est jamais très éloigné, ne peut que rendre plus riche et fructueuse la quête du pratiquant par les multiples dimensions qu’il intégrera dans la conduite de sa recherche. C’est elle aussi qui devrait animer toute structure, club, ligue, fédération, représentant l’Aïkido : celle-ci ayant pour tâche de s’efforcer de s’organiser en préservant le fragile équilibre entre ce qui réduirait notre discipline à une simple ligne et ce qui l’éclaterait définitivement en un puzzle improbable dont les morceaux, faute de perspective et de liant, ne se réajusteraient jamais. Equilibre donc entre totalitarisme, que nous venons de stigmatiser, et anarchie où chacun revendiquerait son indépendance et sa différence en édictant ses propres principes, valeurs ou méthodes sans respect ni référence à l’égard des enseignements de ses prédécesseurs ou coreligionnaires. Il serait toutefois paradoxal qu’au prétexte de cohésion une organisation qui a pour vocation déduquer les capacités à réduire les divergences, se crût obligée de s’interdire tout débat en son sein et qu’elle négligeât le potentiel dynamique de la diversité et de la contradiction dialectique. Car rien n’est tracé d’avance et l’aïkidoka funambule, qu’il soit particulier ou fédération, outre qu’il doit maintenir son équilibre entre deux tensions antagonistes, doit aussi tresser lui-même sa corde et la tenir tendue à bout de bras afin de pouvoir s’y avancer. Son regard, lui, à la fois étonné et déterminé, reste fixé vers la perspective. Il sait que c’est elle qui le maintient en mouvement et en suspension. Franck Noël 7



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