Aïki Mag n°22 jun à nov 2011
Aïki Mag n°22 jun à nov 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°22 de jun à nov 2011

  • Périodicité : semestriel

  • Editeur : FFAAA

  • Format : (210 x 285) mm

  • Nombre de pages : 24

  • Taille du fichier PDF : 2,9 Mo

  • Dans ce numéro : rencontre... Hubert Thomas, président de la Kiia

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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AIKIDOPédagogie et médiation entre rupture et médC’est en septembre 1979, dès la création du club d’Eragny-sur-Oise, que j’ai rencontré l’Aïkido. À 32 ans, mère de trois enfants, je m’inscrivais pour la première fois de ma vie à une activité sportive. Mon mari, alors karatéka, m’avait conseillé l’Aïkido, en tant qu’art martial où les femmes peuvent trouver une véritable place, sans être confrontées au hiatus homme-femme inhérent à bon nombre de sports. L’entraînement intensif de mon premier professeur Jean-Claude Joannes, affilié à la FFAB, dans la mouvance de Tamura senseï, répondait à mon besoin de dépense physique. Soutenue par la présence de quelques anciens élèves, sa grande disponibilité face aux débutants que nous étions tous, m’a d’emblée convaincue que l’Aïkido soulevait le paradoxe d’une rencontre fondée sur une attaque, où le gradé est à l’écoute du débutant. Serge Marquilly nous permit ensuite de construire un premier référentiel technique. Puis ce fut, avec Dominique Souchet, le plaisir du mouvement fluidifié par une familiarité croissante, et une incitation au rêve d’une pratique cherchant à s’adapter instantanément à l’action et la stature d’un uke ou d’un tori rencontré de façon aléatoire, dans une salle ingénuement obscurcie. Une « petite » femme peut-elle s’épanouir dans ce paradoxe ? Curieusement, à propos de stature, je n’ai pas ressenti de difficulté en tant que femme dans ce parcours de plus de trente années d’Aïkido. S’il m’est arrivé d’être confrontée à la pratique un peu rude d’un homme, il m’a toujours semblé que cela relevait plutôt de sa personnalité propre. Au cours de stages, en revanche, j’ai été impressionnée par des pratiquants de haut niveau capables de partager un échange harmonieux, grâce à une fluide adaptabilité à tout partenaire, qu’il soit uke ou tori. Et dans la plupart des cas, si l’incitation d’un aïkidoka est très éloignée de « l’attitude juste au moment juste », selon la formule de Christian Tissier, il n’est pas plus difficile pour une femme de montrer que l’incitation reste sans effet, voire d’enchaîner une autre technique, mieux adaptée à la situation. Ces expériences m’ont confortée dans l’idée que la teneur de l’Aïkido résidait dans une recherche d’harmonie mutuelle fondée sur une technicité dynamique, non sur la force. Mais comment harmoniser une confrontation entre deux personnalités, deux niveaux de compétences et deux statures disparates ? Sur le plan pédagogique, juridique ou politique, réconcilier deux antagonistes est le principe de la médiation. Quelle médiation entre confrontation et harmonie ? Cette problématique de l’Aïkido a pris pour moi toute sa dimension quand, en 1986, le club passa à la FFAAA avec l’arrivée de Pascal Durchon, formé chez Christian Tissier, dont il nous a fait partager la vision de l’Aïkido et son expertise. Pendant plusieurs années en effet, 16 Venue tardivement à la pratique de l’Aïkido, Monique Huot-Marchand, 2 e dan, y a découvert ce qu’elle nomme « le paradoxe de l’Aïkido », c’est-à-dire la rencontre de deux acteurs fondée sur une attaque, voire une agression et sa proposition d’harmonie fondée sur une technique et non pas sur la force, comme pouvoir médiateur. Christian Tissier est venu animer des stages au dojo d’Eragny. Au cours de ces stages et de ceux que j’ai effectués au cercle Tissier à Vincennes, j’ai pu percevoir comment celui-ci a fait évoluer ce principe de rencontre que lui a transmis l’Aïkikaï de Tokyo, du pont qu’il a été capable de construire entre deux cultures. À la façon du « pédagogue » qui, chez les Grecs anciens, désignait non pas l’enseignant qui dispense le savoir, mais la personne qui accompagne l’enfant à l’école, médiumentre l’enfant spontané et l’enfant réfléchi. Cette nouvelle approche de l’Aïkido m’incita à évoluer vers une pratique plus attentive à l’attente de l’autre : intérioriser l’action d’uke dans un déplacement élargi pour une réponse mieux appropriée, concentrer son énergie sur le relâchement plutôt que de rester en tension tout au long de la technique, mettant mieux à profit la dynamique inspiration-expiration à laquelle m’avait initiée Nakazano senseï, lors d’un stage qui m’avait particulièrement impressionnée. Alors débutante, j’y avais entrevu que, dans ce temps inspirationexpiration, les impulsions d’uke et tori pouvaient associer leurs énergies vers un même objectif, un lien que j’ai essayé de tisser tout au long de ma pratique. Ainsi se forgeaient les premières clés de médiation entre protagonistes d’un combat, propres à l’Aïkido. Ces réapprentissages m’apprenaient l’humilité du shoshin, l'esprit du débutant, cher à Yamaguchi senseï, qu’il nous faut réactiver à chaque séance d’Aïkido, pour qu’une interaction soit possible en situation
iation déstabilisante. Au fil du temps, j’ai compris que toute rencontre est confrontation de divergences et d’agressivité, à entendre tant chez soi que chez l’autre, pour en chercher le point convergent, fût-il infime, et les transcender en synergie commune. À travers l’accompagnement réflexif de Pascal Durchon, nous prenons conscience peu à peu que cette confrontation-rencontre est sans cesse à cultiver, inlassable travail de « jardinier », selon lui. Mais la résolution de ce défi confrontation–rencontre ne peut se relever sans une médiation capable de régénérer un lien rompu. De fait, travailleur social de formation, de pédagogue de l’Aïkido Pascal devient médiateur, d’abord — selon la formule du sociologue René Barbier — par son « écoute sensible » qui invite à tisser un entre-deux entre professeur et élève, mais aussi entre élèves, et entre soi et soi. Le travail de recherche de Pascal dans le cadre de l’Aïkido, son expertise dans la rencontre d’autres expertises, de leur complémentarité, de leurs confrontations, nous placent, en tant que pratiquants, au cœur de cet entre-deux, lien entre rupture et médiation. À travers ses propositions et réflexions sur la pratique, Pascal Durchon nous accompagne vers une prise de conscience — fondement de l’engagement de chacun dans une médiation — des enjeux humains de chaque attitude en Aïkido, comme dans la vie : - le temps nécessaire à une rencontre fructueuse entre deux personnalités ; - la sollicitation qui se doit d’être appropriée tant au corps qu’à l’état d’esprit de l’interlocuteur dans un tempo synchronisé ; - le déplacement souple du corps centré sur son axe, en écho à une souplesse d’esprit qui anticipe l’axe du collaborateur ; - le lien confiant maintenu dans le regard de l’autre, une « sensibilité à la distance physique et mentale », selon Inaba senseï, associant respect et sollicitation, indispensable entre médiateur et apprenant. Cela est d’autant plus marquant dans le Ken-jutsu, que Christian Tissier a pratiqué dès son premier séjour au Japon auprès d’Inaba senseï. L’attaque sur trois pas invite les combattants à synchroniser distance et tempo. Sous l’effet d’un ken menaçant ou s’éloignant de son objectif, la rupture annoncée ne peut se sublimer en rencontre que dans le respect mutuel des composantes : distance, timing, ajustement sur la ligne sagittale et engagement mutuel. Par la pratique du Ken-jutsu, Pascal Durchon nous incite à mesurer la complémentarité avec le travail à mains nues, et la mise en exergue de l’entredeux que l’on est capable de mettre en œuvre. Ainsi le médiateur nous apprend à construire nous-mêmes la médiation qui transformera la rupture en un vécu partagé. Cet accompagnement réflexif de Pascal m’a permis de mettre en résonnance mes recherches sur le plan professionnel et en Aïkido. Pour Monique Huot- Marchand, la technique doit créer un lien de confiance. 17 Médiation entre Aïkido et recherche professionnelle Après avoir enseigné les lettres classiques dans le secondaire, j’ai choisi d’être formatrice pour jeunes et adultes illettrés en milieu carcéral et ouvert, puis formatrice de formateurs. Dans notre société de l’écrit et de la réussite sociale, ne pas avoir appris à lire lors de son passage à l’école est ressenti comme une forme d’exclusion de sa propre communauté qui, de fait, s’avère hostile. Vygotski* disait que « l’écrit est l’algèbre de la langue », là où se véhicule la pensée abstraite, au-delà du temps et de l’espace, contrairement à l’immanence du dialogue oral, qui se joue « ici et maintenant ». Le dialogue avec l’écrit s’appuie sur une profonde complicité culturelle. Or, une situation d’illettrisme est souvent due à des ruptures du lien social proche, familial, éducatif ou environnemental, entraînant une double rupture avec ce lien social plus universel qu’est la communication écrite. Faute de passerelles socio-affectives et culturelles, la personne se trouve comme parachutée dans une communauté inconnue dont elle n’a pas les clés pour partager les évidences implicites. Nous avons tous vécu cette dissonance lors de l’arrivée dans un groupe constitué. En tant que lecteurs, nous avons été confrontés à des écrits qui nous touchent, d’autres qui nous résistent. En Aïkido, une technique peut se dérouler sans qu’aucun des adversaires n’entende le message émis par l’autre. Ignorant l’échange, on n’apprend rien de soi ni de l’autre. De même une personne illettrée est parfois capable d’oraliser un texte, sans pouvoir en faire un message intelligible émis par l’auteur. La technique de décodage est là, mais le lien humain ne se tisse pas. Le travail du médiateur commencera alors, comme en Aïkido, par une « écoute sensible » de la personne, pour l’accompagner vers l’interrogation d’un écrit « complice », qui puisse faire écho à sa sensibilité, audelà de sa rupture. Il arrive de voir un ex-illettré se frayer



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