Aïki Mag n°19 déc 09 à mai 2010
Aïki Mag n°19 déc 09 à mai 2010
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°19 de déc 09 à mai 2010

  • Périodicité : semestriel

  • Editeur : FFAAA

  • Format : (210 x 285) mm

  • Nombre de pages : 24

  • Taille du fichier PDF : 3,7 Mo

  • Dans ce numéro : kinomichi, au regard de la tradition.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Kinomichi...Le contact dans le Kinomichi nous améne à une constante de la pensée orientale : son intérêt pour le vide... À tel point que la dimension réceptive, pour nombre d’orientations philosophiques orientales, est équivalente à la Voie, au Tao. À la Voie menant à la vie. À l’essence du vivant. Elle n’a toutefois rien à voir avec la passivité ou la simple soumission. Non. Il s’agit ici de discrétion, d’effacement, de « faire la place à » ce qui pourra advenir. Ce faisant, la réceptivité permet le contact, car elle façonne et appelle un espace interne pour ce qu’il y a à percevoir. Sans cet espace, sans ce retrait, la réceptivité est un vain mot et son accès barré. Il est donc tout à fait crucial d’entendre, dans la notion de contact telle qu’elle a été développée par maître Noro, l’importance de cet effacement égotique et de tous les a priori, attentes, projections et crispations qui lui sont inhérents. Ainsi, comme expérience ressentie, le contact ne s’impose pas ; il se construit, se reçoit. En tant que pratiquant, nous sommes appelés à créer les conditions pour qu’il advienne, mais nous ne pouvons pas l’exiger. Il rejoint alors, d’une certaine manière, notre rapport à la vie, comme D.H. Lawrence Maître Noro montrant inlassablement les techniques pour une transmission parfaite. l’avait parfaitement compris au siècle dernier : « La vie est si douce et tranquille, et pourtant elle est hors de notre prise. Elle ne saurait être prise. Essayez de prendre possession d'elle, elle disparaît ; de l'empoigner, elle se confond en poussière ; de la maîtriser, et vous voyez votre propre image vous rire au nez avec le rictus d'un idiot. Qui veut la vie doit aller vers elle avec douceur ; comme on le ferait s'il s'agissait de s'approcher d'un cerf, ou d'un faon blotti au pied d'un arbre. Un geste trop brusque, une trop volontaire et trop brusque affirmation de soi, et la vie n'est plus devant vous : il vous faut de nouveau partir à sa recherche (…). Abordez avec avidité et égoïsme un autre homme, et vous n'étreindrez qu'un démon hérissé d'épines qui vous laissera des blessures empoisonnées. Mais par la douceur, par le renoncement à toute affirmation de soi, par la plénitude de notre moi véritable et profond, nous pouvons nous rapprocher d'un autre être humain et connaître ainsi le meilleur et le plus délicat de la vie : le contact. Contact des pieds sur le sol, contact des doigts sur un arbre, sur un être vivant (…). Voilà la vie. Et c'est par le contact que nous vivons, tous, autant que nous sommes. 7 » Le contact dans le Kinomichi, en sa subtilité qui nous est si étrangère, à nous qui aimons posséder, diriger, contrôler, nous amène à une autre constante de la pensée orientale : son intérêt pour le vide. 22 L’espace et le vide Le vide dont il est question n’est pas le rien. Il n’est pas simple néant, non-être. La tradition le conçoit tout d’abord comme absence d’intention 8. Ou, plus précisément, comme le dépassement de l’intention (son « deuil », en quelque sorte). Cette non-intentionnalité, appelée aussi « action non agissante » (le wei wu wei chinois) permet un champ, un lieu afin que « cela » advienne – sans que « cela » puisse être véritablement défini. Dans ce refus de toute coercition, donc de toute violence, le vide rejoint l’ouverture à ce qui peut se passer sans qu’il soit nécessaire d’intervenir par la volonté ou le faire. Il est donc une autre manière d’aborder la réceptivité, le grand Yin ou le féminin. Dans un mouvement effectué avec le partenaire, je peux avoir l’intention de « bien faire », par exemple, ou de lui « faire du bien », mais je puis aussi envisager qu’il s’agit surtout d’autoriser le mouvement à se déployer selon ses propres lois. C’est en me vidant de tout projet à son égard que l’espace peut s’emplir de quelque chose qui n’est pas moi (non issu de mon intention), et que le mouvement peut manifester son dynamisme propre – comme une note de musique emplit l’espace d’une fréquence vibratoire spécifique. En l’envisageant de cette façon, le vide est d’une suprême efficacité. Il est ce qui permet aux flux de circuler, aux énergies – et donc au ki – de s’épancher, sans entraves ni barrières : « Trente rayons autour d’un moyeu : le vide central fait l’utilité du chariot. On moule l’argile en forme de vase : le vide en fait l’utilité. Une maison est percée de portes et de fenêtres : ces vides font l’utilité de la maison. Ainsi tirons-nous avantage de quelque chose : le rien en fait l’utilité 9. » Dans le Kinomichi, il ne serait ainsi pas faux d’imaginer que l’effectuation des mouvements soit un prétexte — tout à fait indispensable, certes, d’où l’importance de la technique — pour rejoindre cette vacuité. Vacuité, répétons-le, qui n’est pas identique au rien, qui n’est pas non plus abandon de soi mais au contraire pleine et entière présence et attention à ce qui se passe ou à ce qui passe. Mais pour l’atteindre, l’infatigable répétition de l’exercice est absolument nécessaire. La technique, alors, mène à son au-delà et à sa sublimation. Inlassablement répétée, comme chez le musicien, elle s’intègre à tel point qu’elle perd son caractère d’obstacle pour devenir le véhicule d’un instant d’expression et de fluidité, ou, pourrait-on dire, du vide, dans la mesu-
Le contact doit faire prendre conscience des résistances qui peuvent animer le pratiquant. re où, s’effaçant, elle disparaît en tant qu’effort pour devenir mélodie ou prétexte à la circulation des flux. Cette intégration des aspects techniques a été longuement explorée par le taoïsme et, plus particulièrement, par Tchouang-Tseu. D’innombrables anecdotes reprennent cette expérience d’une parfaite maîtrise de l’artisan, et de la surprenante joie qu’elle procure. Dans ses écrits, Tchouang-Tseu évoque par exemple un cuisinier découpant un bœuf. Le travailleur est observé par un prince qui s’extasie devant la maîtrise de son art, et de l’absence d’effort qu’apparemment, elle lui demande. Le cuisinier s’explique alors : « Quand j’ai commencé à pratiquer mon métier, je voyais tout le bœuf devant moi. Trois ans plus tard, je n’en voyais plus que des parties. Aujourd’hui, je le trouve par l’esprit sans plus le voir de mes yeux. Mes sens n’interviennent plus, mon esprit agit comme il l’entend et suit de lui-même les linéaments du bœuf 10. » Tout pratiquant d’un art traditionnel peut comprendre de quoi il est question. Le débutant est immanquablement confronté au fait de voir « tout le bœuf devant lui ». Autrement dit, il se sent impuissant devant la masse d’informations, de complexités, de difficultés qui s’offrent à lui dans toute leur « épaisseur ». Puis, cette opposition initiale entre 23 sujet et objet se modifie : après quelques années d’exercice, le pratiquant « ne voit plus que certaines parties du bœuf », autrement dit, celles qui, dans la pratique, lui demandent le plus d’attention ou vont requérir de sa part le plus d’agilité ou d’effort. Enfin, le rapport à l’objet se transforme radicalement. Le pratiquant « trouve le bœuf par l’esprit sans plus le voir de ses yeux. Ses sens n’interviennent plus, son esprit agit comme il l’entend et suit de lui-même les linéaments du bœuf. » Pour le dire autrement, le pratiquant n’est, une fois encore, plus séparé de ce qu’il effectue — il ne le « pense » plus, ne le médiatise plus — mais est traversé par son action. Il agit sans agir ou, mieux, est mu par ce qu’il a intégré. Par ces quelques lignes, qui mériteraient, bien sûr, de nombreux développements, on peut ainsi saisir en quoi le Kinomichi s’ancre résolument dans la tradition qui l’a vu naître, et notamment par deux de ses orientations majeures : — L’interpénétration sujet/objet : en orientant constamment le pratiquant vers une pleine implication dans ce qu’il effectue, par le contact, maître Noro nous ramène sans cesse à prendre conscience des résistances qui nous animent : méfiance, fermeture et crispation, et donc séparation d’avec l’autre. Par une pratique assidue, ces résistances sont mises à l’épreuve et se métamorphosent radicalement, donnant accès à une rencontre effective avec l’autre, en d’innombrables dimensions de l’être. — L’inéluctabilité de la transformation et l’importance du vide : dans ces perspectives, la répétition fait office de miroir 11 et permet au pratiquant le constat de sa perpétuelle mutation. Elle amène également à la position réceptive, à la disponibilité nécessaire à l’effacement du moi et de ses innombrables attentes. De cette manière, elle donne également accès à un certain degré de vacuité, si chère à la pensée orientale 12. Ces orientations, jamais démenties par l’enseignement de maître Noro, sont, à mon sens, des composantes essentielles de la culture extrêmeorientale et, sans doute, deux de ses plus belles émanations. ● Pierre Willequet 7- Lawrence, D.H. Lady Chatterley et l’homme des bois. Paris, Gallimard, 1977, p.268. 8- Entretiens de Confucius. Paris, Le Seuil, 1981, p.75. 9- Lao Tseu. Tao Te king (chap. XI). Paris, PUF, 2003, p.93. 10- The Complete Work of Chuang Tzu, traduit par J.F. Billeter in Leçons sur Tchouang-Tseu, Paris, Allia, 2003, p.16. 11- Symbole majeur du shintoïsme – principale religion du Japon. 12- Bouddhiste, notamment. photo : Patricia Jaïs



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