Aïki Mag n°19 déc 09 à mai 2010
Aïki Mag n°19 déc 09 à mai 2010
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°19 de déc 09 à mai 2010

  • Périodicité : semestriel

  • Editeur : FFAAA

  • Format : (210 x 285) mm

  • Nombre de pages : 24

  • Taille du fichier PDF : 3,7 Mo

  • Dans ce numéro : kinomichi, au regard de la tradition.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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Kinomichi Le Kinomichi, art créé en Occident par Masamichi Noro, puise son essence dans les traditions martiales et philosophiques extrême-orientales de son génial concepteur. Cette voie d’harmonie et d’énergie participe à la transmission et à la perpétuation de concepts plusieurs fois millénaires infiniment subtils. le kinomichi au regard de la tradition L’art du mouvement créé par maître Masamichi Noro, le Kinomichi, plonge profondément ses racines dans la tradition extrême-orientale et la philosophie qui en est issue. Cet article a pour objectif d’en aborder certains aspects et d’illustrer, autant que faire se peut, la façon dont cet art permet à sa culture de s’exprimer et, surtout, de s’incarner dans une expérience corporelle et humaine constamment revivifiée. Car pour tout pratiquant, il ne s’agit pas de comprendre les choses par le truchement de mots ou de concepts —où l’on demeurerait dans une logique de connaissance—, mais surtout de les intégrer en les manifestant par un certain « état d’être » au quotidien —où l’on pénètre alors dans une logique de réalisation 1. En d’autres termes, il n’est pas exagéré d’affirmer que le Kinomichi participe, en tant que tel, à la transmission et la perpétuation d’une tradition millénaire, infiniment subtile, dont une des plus belles fleurs est ce qu’on appelle le budô 2. Mais au-delà, il ouvre également des chemins d’expérimentations et de découvertes permettant à cellesci de continuer leur déploiement à travers le vécu somato-psychique de chaque pratiquant. L’ancien Orient reste et demeure une source d’inspiration intarissable pour l’Occident moderne. Incessamment revisité par nombre de penseurs actuels, il continue de livrer ses trésors dont aucun photos : Patricia Jaïs ne semble pouvoir s’épuiser. Quels que soient les domaines explorés — artistique, économique, philosophique, spirituel… — cette partie du monde livre ses perles sans jamais se fourvoyer dans le dogmatisme ou la rigidité notionnelle. Une des raisons qui apparaît à l’origine de cette particularité tient à la manière dont l’Orient a bâti son monde conceptuel (sa Weltanschauung). Car, contrairement à la démarche occidentale qui vise les phénomènes en tant qu’objets externes qu’il faut découper et modéliser sous forme logique et théorique, celui-ci propose une tout autre approche. Une autre appréhension du monde qui se base, essentiellement, sur un rapport aux choses de nature contem- Pierre Willequet démontre que dans le contact, se retrouvent la rencontre, l’échange, le mouvement.
plative. Autrement dit, sur une façon d’être dans laquelle le corps trouve, immédiatement, sa juste place et son assise dans une relation aux choses ne se réduisant pas à ce qu’on en pense 3. Au lieu de décortiquer ce qui est perçu en le sectionnant en ses divers composants, comme le fait remarquablement l’Occident depuis l’Antiquité, l’Extrême-Orient va se placer non face à la nature, mais bien en son sein pour l’observer tout en reconnaissant en faire partie. Cette « méthode » n’implique donc, à aucun instant, la scission sujet/objet qui nous caractérise et qui a fait la gloire de la science contemporaine, notamment dans sa « maîtrise » de la matière et des phénomènes environnants. L’Orient observe « du dedans » avec les yeux « du dedans » ; il s’imprègne de ce qu’il perçoit et ne s’en exclut pas. Au contraire, il constate qu’extériorité et intériorité sont inévitablement reliés, parfaitement interactifs et qu’il est illusoire de vouloir les séparer. Autrement dit, ce que l’esprit occidental découvre au début du XX e siècle grâce à la physique quantique — l’interdépendance et l’influence mutuelle existant entre l’observateur et ce qu’il observe —, était déjà intuitivement conçu par l’ancien Orient quelques millénaires auparavant. Ce point est capital et interpelle le pratiquant des arts traditionnels, japonais en particulier, de façon radicale. Car cette attitude initiale, dont on va retrouver la trace dans toutes les orientations traditionnelles, a eu sur l’histoire de la relation au corps un impact déterminant, sans équivalent dans notre propre culture. De ce point de vue, cette partie du 1- Cette dialectique connaissance/réalisation est notamment proposée par le sinologue F. Jullien dans son ouvrage Un sage est sans idée. Paris, Le Seuil, 1998, p.74 et suivantes. 2- Formé par les kanji « bu », qui montre une main arrêtant une lance, et « do » qui signifie la voie, le terme peut se comprendre comme « la voie pour arrêter la lance » ou « interrompre l’agression ». Il est défini de la manière suivante par maître Ueshiba : « Un chemin (…) qui conduit à la vérité, à la bonté et à la beauté : un chemin spirituel qui reflète l’absence de limite, la nature absolue de l’univers et les ultimes secrets de la création. » M. Ueshiba, Budô – Les Enseignements du Fondateur de l’Aïkido. Paris, Budostore, 1994, p.31. 3- Il est malheureusement patent que l’Asie d’aujourd’hui se détourne de plus en plus d’un tel positionnement en adoptant le modèle scientifique occidental, majoritairement analytique. 4- Voir, par exemple, les 64 hexagrammes du Yi King dont la plupart reprennent des éléments de la nature et en métaphorisent les particularités. 5- Voir ce qu’en dit R. Panikkar dans son excellent ouvrage L’expérience de Dieu. Paris, Albin Michel, 2002. 6- Zhu Xi, cité par F. Jullien, op. cit. p.73. globe a et aura encore beaucoup à nous apprendre. Le corps est, pour l’Oriental, l’expression même et la manifestation du monde cosmique, autrement dit, de l’ensemble des forces qui nous entourent et nous font exister. Il n’est pas uniquement un microcosme inséré dans un macrocosme, comme le proposaient en leur temps Platon ou Paracelse. Non : le corps n’est pas uniquement inséré dans quelque chose, comme le serait une « petite » entité dans une « plus vaste ». Il n’est pas séparé de l’énergie universelle, mais en est le canal et le support, comme peuvent l’être un arbre, une rivière, la foudre ou tout autre phénomène naturel sur lequel il nous est possible de méditer 4. Le vécu du corps oriental n’est donc pas « individualisé » — au sens où il se vivrait en tant qu’être distinct — mais bien « inclusif », comme champ des possibles, potentielle ouverture à l’infini et à l’invisible. Ce qui est fondamental. Car cette disposition implique, au moins, deux conséquences existentielles majeures qui vont irriguer cette civilisation et stimuler, dans l’après-coup, nombre de mouvements philosophiques récents plus proches de nous : — La première, c’est qu’il est vital d’envisager notre relation au monde comme une implication ou, mieux, comme une imprégnation. Celle-ci, de nature somato-psychique, ne supporte pas une médiatisation strictement « mentale » ou conceptuelle de son processus. D’où l’importance accordée au silence dans tous les arts traditionnels orientaux (mais aussi dans le monachisme ou la mystique occidentale 5, preuve qu’une intuition de même tonalité a pu nourrir les êtres humains des deux côtés de la planète). — La seconde, c’est qu’il est impossible d’échapper à l’une des composantes incontournable du réel : sa perpétuelle transformation. Tout ce qui existe est en mutation, en continuel changement. L’impermanence est la loi du monde et rien, ni personne, ne peut imaginer s’y soustraire. On va retrouver développés et magnifiés ces deux axes fondamentaux de la tradition dans la démarche proposée par maître Noro. Le contact et la réceptivité La notion de contact, sur laquelle le créateur du Kinomichi reviendra sans cesse, répond très concrètement à ce positionnement premier du philosophe antique pour lequel l’appréhension du monde ne peut admettre de cloisonnement entre les choses et lui. Au contraire, c’est en contactant les phénomènes — pour le pratiquant, son propre corps et celui du partenaire par le biais des saisies, mais aussi du ressenti global de ce qu’ils effectuent ensemble — que 21 l’on peut créer quelque chose : une rencontre, un échange, un mouvement, etc. Or le contact, dans cette démarche spécifique, est bel et bien une imprégnation : c’est en assumant une infinie répétition des mêmes mouvements et des perceptions qu’ils induisent, que, petit à petit, se développe une forme de reconnaissance mutuelle des réalités somatiques profondes. L’écoute et la prise en compte de leur rythme, de leur flux, de leur tonicité tendent vers une forme de compréhension intérieure, subtile de la réalité, jamais identique, toujours fluctuante de ce qui anime les corps. Ce contact ne supporte pas la confrontation ou la dureté, ni d’ailleurs la mollesse (« dès qu’elle serre, la préhension est excessive et, dès qu’elle se relâche, elle n’atteint plus. 6 »). Il implique au contraire une totale présence à ce qui est, mais aussi et surtout, une disponibilité de chaque instant qui est, sans doute, le plus grand défi que l’on puisse faire à l’idéal héroïque occidental de réussite, de compétition et de prouesse. Là encore, l’un des fondamentaux de l’Orient se rencontre, dans cette prise de conscience, très précoce, de l’importance du mouvement réceptif ou du féminin. Ou de ce que Lao Tseu nomme l’obscur — ce qui ne peut se laisser traduire en mots ou en images finies, déterminées. Le sourire de maître Noro toujours très présent sur le tatami pour accompagner ses élèves.



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