Aïki Mag n°13 déc 06 à mai 2007
Aïki Mag n°13 déc 06 à mai 2007
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°13 de déc 06 à mai 2007

  • Périodicité : semestriel

  • Editeur : FFAAA

  • Format : (210 x 285) mm

  • Nombre de pages : 24

  • Taille du fichier PDF : 2,0 Mo

  • Dans ce numéro : Aïkibudo, Yudansha l'étape essentielle.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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À quel moment, votre pratique a-t-elle évolué vers le ken ? Très tôt, en fait, dès ma première année de pratique j’allais au cours du matin que Christian Tissier donnait de 7h à 8h, avant de me rendre au collège. Le côté samouraï du sabre était assez fascinant pour le jeune pratiquant que j’étais. Le Ken est une discipline à part entière, très proche de la pratique à main nue, mais il apporte une dimension martiale complémentaire qui suscite des poussées d’adrénaline que l’on ne connaît pas en Aïkido. De pouvoir faire au ken une coupe à pleine vitesse et l’arrêter à quelques millimètres de son partenaire, c’est, au niveau de la maîtrise et de la beauté du geste, très exigeant et très complet. Les sensations sont très particulières. Avec Christian Tissier, je travaille le Ken-jutsu et l’Aïkiken. L’Aïki-ken développe des qualités spécifiques, liées aux distances de pratique et aux temps de réactions plus courts. Le travail de postures en Ken-jutsu est sans doute plus contraignant, mais les positions de pieds, les attitudes, les mouvements du ken sont très proches de ceux de l’Aïkido, ce qui explique sans doute qu’il ait plus de succès auprès des aïkidoka. Je pratique indifféremment les deux pour leur complémentarité. Aujourd’hui, je ne peux plus les dissocier. La pratique du ken m’apporte une autre compréhension de l’Aïkido. Envoyer un shomen à main nue peut présenter un certain danger, quand on a un ken au bout des mains c’est autre chose, on est dans une autre dimension qui demande une plus grande concentration. Avec le ken par exemple, on ne peut pas mettre le bras pour bloquer une attaque, il faut développer d’autres solutions et d’autres qualités physiques et mentales. Aujourd’hui j’enseigne de plus en plus le ken, de l’école Kashima d’Inaba senseï, que me transmet Christian Tissier. L’étude approfondie des kata ouvre des perspectives à l’infini. L’Aïkido, art martial, art de combat ou pas ? J’ai besoin de cet aspect de la discipline. Si ce n’était qu’une chorégraphie, j’aurais fait de la danse. Le contenu martial de l’Aïkido permet de développer ses qualités intrinsèques. L’Aïkido est avant tout un art martial, sinon il perdrait de son sens, de sa cohérence, de l’efficacité qu’il offre pour la gestion du stress. Le vider de son essence martiale serait aller vers une autre activité qui porterait son nom propre. Mais le plus important c’est le système d’éducation qui en découle. Cette gestion du stress, j’imagine qu’elle s’applique parfaitement dans le cadre d’un univers carcéral, clos, sans liberté. Comment êtes-vous venu à enseigner à des personnes incarcérées ? Déjà, personne n’est à l’abri de passer un certain temps en prison. C’est important de le dire. Bien que ce ne soit pas souhaitable, ça peut arriver à tout le monde. Être privé de liberté, c’est terrible, il faut avoir été dans ce type d’endroit pour s‘en rendre vraiment compte. Il y a longtemps que je pense que l’Aïkido peut jouer un rôle important pour ces populations en difficulté. À 20 ans, j’y pensais déjà. J’étais trop jeune pour y aller, ça aurait été une erreur à ce moment-là. Quelques années plus tard, plus mûr, plus technique aussi, j’ai senti que le moment était venu. J’ai affaire à des pratiquants très réceptifs. Vous comprenez très vite que l’efficacité de la technique passe au second plan, qu’il existe d’autres moyens d’être gravement plus efficaces. Pour eux, il y a sur le tatami, dans la pratique, une liberté qu’ils n’ont plus dans la vie. Il leur faut dominer au quotidien le stress de l’incarcération dans un univers où règne la loi du plus fort. Laisser son corps s’exprimer librement, dans la création, voilà ce qui est primordial. C’est là que l’Aïkido peut apporter un outil pour maîtriser et même dominer ce stress. En 1999, à la demande de l’administration pénitentiaire, nous sommes allés à cinq, dont Patrick Bénézi qui avait été le contact dans la place, faire une démonstration 10 La pratique avec armes et du Ken-jutsu ou de l’Aïki-ken développe des qualités spécifiques. suivie d’un débat dans la centrale de Poissy. Ils ont été emballés, administration et détenus. C’est parti comme ça, ils étaient demandeurs de stages, j’étais disponible, j’y suis allé avec Bruno Gonzales. On a d’abord été plutôt à l’étroit dans une petite salle de boxe, une atmosphère assez spéciale, ça c’est super bien déroulé, pour eux, pour nous, quatre jours de suite. Après cela l’administration nous a demandé de prendre la relève du détenu qui assurait un cours, j’ai accepté de relever ce défi. J’ai pas mal de propositions pour d’autres établissements qui pourraient intéresser certains. Mais attention, il ne faut pas se tromper de discours, il y a des propos qu’on ne peut pas tenir, du genre : « c’est bon, on se détend, libérez-vous, etc. ». On est quand même obligé de rester concentrer pour éviter de commettre certaines erreurs, mais sans pour autant être bloqué. L’univers carcéral a ses propres règles, le contact physique y a un sens bien particulier. Le basket-ball par exemple en est banni, pour éviter les contacts rugueux qui pourraient vite dégénérer. Alors enseigner l’Aïkido, discipline particulièrement tactile, demande une adaptation. En ce qui me concerne, j’ai tout centré sur la notion d’échange. C’est une belle aventure humaine basée sur le partage. Depuis un an maintenant, j’enseigne même les armes, ce qui était inimaginable, il y a peu. Parler de travail avec armes, ça a un sens bien précis dans une prison, et pourtant maintenant on fait entrer bokken et tanto et tout va bien. Il se passe quelque chose de remarquable dans ce groupe qui se gère maintenant par lui-même, dans une confiance réciproque. Je n’ai jamais le sentiment de faire un cours à des détenus, mais tout simplement à des aïkidoka, avec un parcours particulier, certes, mais qui n’empêche pas l’harmonie de s’installer. J’imagine que ce que ces élèves particuliers vous apportent en retour doit être considérable. Ça peut paraître étrange, mais je rencontre une qualité humaine que je ne retrouve pas forcément ailleurs, dans
des contextes dits… normaux. Je me rends compte à quel point l’humain est complexe. Je n’enseigne pas pour rien, je cherche à comprendre. Beaucoup de questions restent encore sans réponse. Comment peut-on commettre des actes gravissimes vers certains et en même temps avoir les meilleures intentions avec d’autres ? Ce n’est pas simple. Personne n’est à l’abri du pire… comme du meilleur. Sur le tapis,je ne ressens aucune pression due à l’environnement. Je fais un cours d’Aïki comme partout ailleurs dans le monde. On pourrait penser qu’une certaine habitude s’est installée, et pourtant, à chaque cours, toujours la même chaleur humaine, la même écoute, le même respect, aucune lassitude ne s’installe. Des deux côtés c’est très riche d’enseignements, les a priori tombent, les complexes aussi. Dès mon premier cours, j’ai voulu montrer avec aï hammi katate dori que ce qui pouvait passer pour une attaque est d’abord un échange. Sur ce plan-là, je dois dire que j’ai des retours d’une qualité exceptionnelle. Ces techniques de gestion du stress peuvent-elles s’appliquer ailleurs ? Bien sûr, dans le milieu hospitalier par exemple, où j’assure également des formations pour des personnels confrontés au stress des urgences, sans même aller très loin dans la technique, rien que sur les principes de fonctionnement de l’Aïki. C’est très bien reçu et bien compris, le message est très efficace. Il ne s’agit pas de faire des champions d’Aïkido en vingt séances mais de faire comprendre que ça ne sert à rien de rester sur des blocages, qu’il faut trouver des solutions pour parvenir à l’objectif fixé. J’applique là les principes universels de l’Aïkido, de même pour la préparation physique et mentale de sportifs de haut niveau. ▼…Quand je donne un cours, je veux me mettre à la hauteur de mes élèves.Ce qui m’importe c’est de donner le meilleur de moi-même,sur le tatami comme à l’extérieur du dojo… ▲ 11 ENTRETIEN Pascal GUILLEMIN Quelles sont vos ambitions aujourd’hui ? D’abord, continuer à pratiquer encore et toujours, enseigner et transmettre la richesse de l’Aïkido. Par ailleurs, avec un ami kiné et neurologue, j’ai développé un concept novateur pour la préparation mentale, physique et physiologique dans laquelle l’Aïkido tient une part importante. Nous travaillons sur la neuro-physiologie en étant à l’écoute du corps. En pratiquant des exercices corporels adaptés, on a des effets immédiats sur le psychisme de l’athlète. En travaillant autrement sur le psychique avec, en autres, la méthode de relaxation progressive de Jacobson, on arrive à des effets positifs insoupçonnés sur le corps. Pour arriver à cela, je m’appuie le plus possible sur ma pratique de l’Aïkido et mon expérience sportive pour personnaliser et optimiser chaque intervention en fonction de chaque individu. Plus que du coaching, nous sommes dans l’expertise. Je consacre également un peu de mon temps à un projet avec la P.P.J. (Protection Judiciaire de la Jeunesse), par l’intermédiaire d’un ami karateka, Alain Trouvé, cofondateur d’une O.N.G., Athlètes du Monde, dont le président est Jean Galfione. Il s’agit de re-socialiser des jeunes en difficulté, en perte de repères, par la pratique des arts martiaux. La PJJ, qui dépend du ministère de la Justice, est très sensible à cette démarche qui se met en place. On a besoin de monde dans tous les secteurs de l’activité. Comment vous définissez-vous ? Je suis avant tout un aïkidoka, ensuite un enseignant. Si je ne devais plus pouvoir m’entraîner, je crois que j’arrêterais l’enseignement. Pour moi, c’est important d’être uke, de pratiquer les deux rôles. J’ai 33 ans, je suis 5e dan depuis peu, ça fait jeune, je n’ai pas envie de jouer au petit prof. J’ai vraiment besoin de sentir que je suis aussi un élève pour garder mon équilibre, d’autant que j’ai encore beaucoup à apprendre. Quand je donne un cours, je veux me mettre à la hauteur de mes élèves. Ce qui m’importe, c’est de donner le meilleur de moi-même, sur le tatami comme à l’extérieur du dojo. ●



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