Agir Par la Culture n°61 mar/avr/mai 2020
Agir Par la Culture n°61 mar/avr/mai 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°61 de mar/avr/mai 2020

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 280) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 3,2 Mo

  • Dans ce numéro : agir pour la culture.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Fatima Ouassak « Tout est fait pour que les classes populaires ne se saisissent pas de l’écologie » La gauche a souvent tendance à méconnaitre les dynamiques qui structurent les luttes des milieux populaires, voire à craindre leur organisation hors d’elle. En matière d’écologie, elle ramène souvent les choses à la question pernicieuse « comment mobiliser les classes populaires ? », niant ainsi les écologismes et combats qui se développent déjà en leur sein. Comment se jouent les luttes, notamment écologistes, dans les quartiers populaires ? Rencontre avec la politologue et militante Fatima Ouassak qui prône un agir local : il faut lutter là où on habite et à partir des problèmes rencontrés par les gens. Fatima Ouassak milite sur le terrain à Bagnolet, une commune populaire de la banlieue parisienne. Elle est porte-parole du Front de Mères, un syndicat de parents actif sur la question sociale dans toutes ses dimensions et anime également le réseau universitaire intersectionnel « Classe/Genre/Race ». Elle s’apprête à sortir le livre « La puissance des mères, pour un nouveau sujet révolutionnaire » (La Découverte). On entend souvent dire qu’étant données les urgences sociales et la survie au quotidien, les individus de classes populaires n’ont pas le temps et l’énergie de s’intéresser aux questions écologiques. Pour certains, ils y seraient même indifférents, voire hostiles. Pensez-vous que c’est exact ? C’est en grande partie faux. Certes, la question des conditions matérielles d’existence, dans une lecture marxiste de la société, nous fait constater que les classes populaires ont, de fait, moins accès à l’information nécessaire pour intégrer l’écologie politique et ses codes ; sont situées dans des territoires ségrégués ; ont moins accès à une alimentation saine ; n’ont pas accès aux loisirs, agir par la culture #61 04 \ printemps 2020 PROPOS RECUEILLIS PAR AURÉLIEN BERTHIER
à l’environnement, à la nature ; et ont un rythme de vie peu propice à la vie militante comme ces femmes qui élèvent seules leurs enfants sans mode de garde et qui ont des horaires de travail hachés. Donc, effectivement, ces conditions matérielles d’existence peuvent empêcher une participation à une écologie très située socialement. Mais selon moi, l’explication centrale au phénomène que vous évoquez, c’est que tout est fait pour que les classes populaires ne se saisissent pas de l’objet écologique. Il faut se rappeler qu’en France, les codes de l’écologie telle qu’elle se présente et telle qu’elle est médiatisée sont très élitistes, très fermés. Il faut vraiment appartenir à une certaine classe sociale, la classe moyenne supérieure plutôt blanche et plutôt beaux quartiers pavillonnaires, pour pouvoir y prétendre, y être accepté et y être légitime. Je peux en témoigner très directement. Ainsi, lorsque nous avons commencé à nous saisir d’un problème très précis – le fait qu’on impose la viande dans les assiettes des enfants dans la plupart des cantines scolaires en France –, nous sommes arrivées avec une solution écologique qui aurait pu faire consensus si on avait été des femmes blanches ou si on vivait dans un monde idéal sans rapports sociaux de domination… Il s’agissait d’une alternative végétarienne : le choix entre un plat de viande et un plat sans viande. Choix qui permettait donc à tous les enfants, quel que soit leur régime, de pouvoir manger correctement et à leur faim le midi, ce qui rejoint des enjeux de justice sociale et évidemment des enjeux environnementaux quand on sait l’impact des élevages de masse dans la crise climatique. Or, ça n’a pas du tout fait consensus, bien au contraire ! On a assisté à une levée de boucliers totale, y compris d’organisations progressistes qui se réclament de l’écologie ou de la gauche. Et y compris de la part de personnes qui sont elles-mêmes végétariennes et censées défendre un projet politique en la matière ! Pourquoi une opposition si forte ? Parce que nous sommes des femmes, et pas n’importe quelles femmes ! Des femmes perçues comme musulmanes, au départ pour l’essentiel des femmes noires et arabes. Des femmes au sujet desquelles on nourrit des représentations stéréotypées, c’est-à-dire qui ne seraient pas vraiment capables d’aller au-delà de leur petite cuisine et d’interroger leur alimentation, a fortiori de réfléchir aux enjeux de l’alimentation de tous… Et puis aussi, parce que nous sommes pour l’essentiel issues des classes populaires. Or, il existe en France, de la part des organisations majoritaires de gauche, y compris de l’écologie de gauche, une tradition de contrôle social des populations des quartiers populaires : on ne veut pas qu’émerge de ces quartiers une parole politique autonome. On nie la conscience politique qui peut exister dans les quartiers populaires. L’écologie est un outil puissant de libération et d’émancipation. Il a par exemple permis aux femmes du Front de Mères au cours de la lutte de conscientiser le pouvoir qu’elles n’avaient pas et celui qu’elles pouvaient récupérer, la place qu’elles avaient dans leurs familles, dans le quartier, dans l’espace public ou dans le sort de leurs enfants. C’est un outil qui peut débloquer énormément de choses dans le rapport à l’espace et à l’environnement. Tout se passe comme si on craignait de mettre cet outil entre ces mains-là. Il y a vraiment des entraves fortes dans l’accès des classes populaires à la parole écologiste qui traduisent des rapports de pouvoir et de dominations pour maintenir un statu quo. En clair, si je n’avais pas eu des ressources et un réseau extérieur à la ville, à nos quartiers populaires du 93 [département de la Seine Saint-Denis situé dans la région parisienne NDLR] et de Bagnolet, pour nous permettre de jouer du rapport de force avec les organisations de gauche de la ville, vous auriez pu considérer qu’à Bagnolet, décidément, ces classes populaires ne s’occupaient pas de leur sort, ne s’occupaient pas de leurs enfants. Et qu’elles avaient déjà fort à faire avec le chômage, la galère, la misère pour penser l’écologie. Et si je n’avais pas fait ce travail de laisser de traces, de dire cette lutte dans des entretiens avec des médias, notre lutte écologiste à Bagnolet serait elle aussi passée à la trappe. Vous pourriez alors considérer que la question de l’alternative végétarienne a été portée par la FCPE [Principale fédération de parents d’élèves des écoles publiques en France, classée à gauche. NDLR], par Greenpeace, par l’Association végétarienne de France – parce qu’elle est portée aujourd’hui par eux – et que les principales victimes de ce qu’on appelle la crise climatique et les inégalités environnementales, décidément, elles, elles ne font rien. Comment se traduit concrètement la délégitimation de la parole des classes populaires en matière de luttes écologistes ? Ce qui est systématiquement mobilisé lorsqu’on veut disqualifier les populations des classes populaires, notamment, des descendants de l’immigration postcoloniale, c’est l’étiquette « communautariste ». Le fait de demander une alternative végétarienne a par exemple été taxé comme tel ! On a aussi dit de nous qu’on avançait avec un plan masqué pour imposer le halal à l’école… Des gens, qui se disent de gauche, ont même été jusqu’à nous accuser d’instrumentaliser nos enfants pour faire de l’entrisme dans la FCPE ! C’est dire le degré de suspicion auquel on peut être confronté. Et à quel point on peut être déshumanisé : même l’amour d’une mère pour ses enfants et l’intérêt qu’elle pourrait avoir pour leur santé, ça nous est enlevé ! De manière plus anecdotique, lorsqu’on m’a traitée pour la première fois de « facho vegan » il y a deux ans, j’étais très contente ! Parce que même si ce n’était pas très agréable, on sortait enfin du registre du projet islamiste caché pour entrer, certes par la petite porte, dans celui de l’écologie ! agir par la culture #61 05 \ printemps 2020



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