Agir Par la Culture n°61 mar/avr/mai 2020
Agir Par la Culture n°61 mar/avr/mai 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°61 de mar/avr/mai 2020

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 280) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 3,2 Mo

  • Dans ce numéro : agir pour la culture.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Dans quelle mesure ce qu’on nomme la « crise climatique » a une origine politique ? Et comment dès lors, pourrait-on agir politiquement sur ses causes ? La crise climatique est la manifestation la plus évidente de l’antagonisme entre « l’illimitation » de l’accumulation capitaliste – construite historiquement sur les combustibles fossiles – d’une part, et les limites terrestres, d’autre part. C’est donc beaucoup plus qu’une crise politique : c’est une crise systémique. Elle présente cependant une dimension politique évidente. En effet, la quasi-totalité des gouvernements de la planète a signé la Convention cadre des Nations unies (1992) qui a pour but d’éviter « une perturbation anthropique dangereuse » du système climatique. De plus, les « Résumés pour les décideurs » des rapports du GIEC sont validés conjointement par les scientifiques et par les représentant·es des États. Ces textes engagent les gouvernements et le scandale politique consiste donc en ceci : alors qu’ils et elles sont parfaitement informé·es de l’extrême gravité de la situation, les responsables politiques ne font rien pour y pallier. Les émissions annuelles de CO 2 sont 60 % plus élevées que lors du Sommet de la Terre en 1992, et la concentration atmosphérique en CO 2 (410 ppm) est sans équivalent depuis le Pliocène, il y a 1,4 million d’années, quand le niveau des mers était 30 mètres plus élevé qu’aujourd’hui. La cause de cette inaction est évidente: tous ces gouvernements sont subordonnés au « croissancisme » capitaliste en général, aux intérêts du capital fossile en particulier. Par conséquent, agir politiquement sur les causes est, en théorie, très simple : il faut balayer ces gouvernements et mettre en place des alternatives de rupture, qui font passer la sauvegarde de la viabilité de la Terre pour les 99 % avant le profit pour le 1 % des super-riches. Nos démocraties telles qu’elles fonctionnent aujourd’hui sont-elles capables de faire face aux urgences environnementales et d’empêcher les effondrements, ou bien se contentent-elles de « gérer la catastrophe » et jouer la stratégie du « capitalisme vert » ? Il y a plusieurs problèmes qui s’emboitent : le productivisme congénital au capitalisme en général, le régime néolibéral comme seule forme contemporaine de l’accumulation, la crise des États nationaux face à des multinationales plus puissantes qu’eux, l’absence d’un leadership impérialiste capable de mettre un semblant d’ordre dans le désordre (le climato-négationnisme de Trump aggrave ce facteur !), et la manière dont tout cela nourrit une crise spécifique du politique. Mais il faut se garder d’en conclure que rien n’est possible, que « l’effondrement » est inévitable, etc. La politique a horreur du vide. Or, il n’y a pas de vide plus abyssal que l’absence complète de politique à la hauteur de la menace climatique, puisque celle-ci est existentielle. Paradoxalement, la conclusion à tirer n’est pas qu’il faut se précipiter, au nom du moindre mal, pour soutenir le moindre petit pas en direction du « capitalisme » vert. La conclusion est qu’il faut au contraire dénoncer sans relâche la vacuité, l’inefficacité, l’injustice sociale et la totale insuffisance écologique de ces « petits pas ». Il faut, en d’autres termes, creuser délibérément le fossé entre le politique et la mobilisation sociale. Il faut miser sur l’accroissement du vide, car c’est du vide que viendra un début de solution véritable. On le voit bien aux États- Unis : c’est là que le vide politique est le plus abyssal (vu l’influence délétère des climato-négationnistes) et c’est là que le puissant mouvement climatique au sein de la société fait surgir la proposition politique la plus avancée à ce jour : le « Green New Deal » de Sanders et Ocasio-Cortez. Ce GND ne va pas assez loin, parce qu’il ne rompt pas avec la croissance ; mais il va dans le bon sens sur deux points clés : c’est un plan, et un plan qui ambitionne de résoudre à la fois la crise écologique et la crise sociale. Quels changements dans l’organisation et l’exercice des pouvoirs devraient être tentés pour permettre au mieux une transition vers une société écologique et vers un mode de production non-capitaliste, non productiviste, non-extractiviste ? La question clé est celle de l’extension radicale de la démocratie, non seulement dans la sphère politique mais aussi dans la sphère économique et sociale. Pourquoi ? Parce que les mutations à opérer sont d’une ampleur telle qu’elles ne peuvent réussir sans l’implication, la participation et la responsabilisation des 99 %. Il faut réduire les émissions mondiales de CO 2 de 58 % d’ici 2030, ce qui implique de les réduire de 65 % dans l’Union Européenne. En 2050 au plus tard, les émissions mondiales doivent être réduites à zéro. Ces objectifs sont totalement hors d’atteinte si on ne décide pas de produire moins, de transporter moins et de partager plus. L’économie doit être très profondément redimensionnée et réorientée en fonction des priorités sociales et écologiques. Les productions inutiles et nuisibles (à commencer par les armes !) doivent être supprimées en garantissant la reconversion professionnelle de celles et ceux qui y travaillent. De nouvelles activités doivent être développées, notamment dans le soin aux personnes et aux écosystèmes ravagés par les politiques néolibérales. Il est rigoureusement impossible d’appliquer et même de concevoir le plan nécessaire sans une très large participation et responsabilisation populaires. Je ne parle évidemment pas de la responsabilisation par le marché, par les prix, « Qui peut mieux que les travailleur·euses identifier les gaspillages capitalistes ? Qui peut mieux que les habitant·es des quartiers coordonner les travaux d’isolation/ rénovation et en contrôler la réalisation ? » « Faire quelque chose » agir par la culture #61 Solutions solidaires et démocratiques printemps 2020 18 \
qui est une responsabilisation forcée, donc le contraire d’une responsabilisation authentique. Je parle de l’implication, de la participation et de la responsabilisation collectives que seules peuvent produire des assemblées populaires délibératives, démocratiques, sur les lieux de vie et les lieux de travail. Un gouvernement de rupture sociale et écologique devrait soumettre les lignes de force d’un plan d’urgence à un réseau de telles assemblées. Qui peut mieux que les travailleur·euses identifier les gaspillages capitalistes ? Qui peut mieux que les habitant·es des quartiers coordonner les travaux d’isolation/rénovation et en contrôler la réalisation ? Il s’agit bien de démocratie politique, économique et sociale : elle nécessite une très forte réduction du temps de travail, sans perte de salaire, mais aussi un partage des tâches domestiques (ce qu’on appelle le travail de reproduction sociale), afin de combattre les injustices nées du patriarcat. Face à l’inaction ou l’échec des modes de gouvernements actuels à prendre la question à bras le corps, est-il à craindre l’apparition de dictatures. D’une part capitalistes et autoritaires pour réprimer la contestation de son modèle, mais aussi « vertes » c’est-à-dire un régime autoritaire qui prendraient des décisions dans un sens positif pour l’environnement sous prétexte de l’urgence mais sans délibération ou participation des citoyen·nes ? Pour le moment, on assiste surtout à la formation de régimes autoritaires visant à mater les contestations sociales et écologiques. Cette tendance à l’État fort est présente à la fois du côté des gouvernements climato-négationnistes comme Trump et Bolsonaro, mais aussi du côté des gouvernements favorables au « capitalisme vert » (cf. la violence inouïe de la répression policière en France, et en Allemagne). À cet égard, il faut souligner le fait que les activistes environnementaux/ales sont en première ligne, sous toutes les latitudes et sous tous les régimes. On dénombre de plus en plus de morts parmi eux/elles, y compris dans les pays dits « développés ». Cela en dit long sur les puissants intérêts économiques que ces activistes mettent en question. L’émergence de « dictatures vertes » ne me semble pas exclue à l’avenir, mais je serais prudent avant de dire qu’elles prendraient des décisions dans un sens positif à l’environnement. Je pense plutôt que l’urgence risque de servir de prétexte non seulement pour empêcher la participation populaire mais aussi pour prendre des mesures inspirées par les stratégies de pouvoir et de profit plus que par la volonté de sauver la planète. Prenez la géoingénierie. Le GIEC exclut d’y avoir recours vu les dangers de manipulations géostratégiques. Mais imaginons qu’un Trump soit confronté à une brutale accélération du réchauffement, et que l’opinion aux États-Unis et dans le monde ait subitement le nez sur le glissement de la catastrophe au cataclysme : son climato-négationnisme l’empêcherait-il de se présenter comme le Sauveur tout en prenant le contrôle du thermostat global pour restaurer l’hégémonie US sur le monde, et offrir un beau nouveau marché aux multinationales étasuniennes ? Poser la question, c’est y répondre… agir par la culture #61 19 \ Daniel Tanuro est l’auteur de L’impossible capitalisme vert La Découverte, 2010 et Trop tard pour être pessimistes. La catastrophe écologique grandissante et les moyens de l’arrêter Textuel, à paraitre Comment la démocratie peut-elle survivre à l’urgence climatique et environnementale ? Comme je l’ai dit plus haut, je pense qu’une véritable démocratie politique, sociale et économique peut non seulement survivre : elle est indispensable, car on ne peut faire face à l’urgence environnementale que si on fait face en même temps à l’urgence sociale. J’en profite pour préciser qu’il s’agit de démocratie mondiale, c’est-à-dire décoloniale. À l’inverse, le projet que nous concoctent les partisans du « capitalisme vert » est un projet qui accentuera les inégalités entre le Nord et le Sud global. En particulier les pays les plus pauvres, dont certains sont condamnés à disparaitre (les petits États insulaires) tandis que les autres seront accaparés comme poubelle à CO 2 , par le truchement des contrats de « compensation carbone ». Qu’est-ce que l’écosocialisme ? En quoi serait-il capable de freiner sinon inverser la vapeur en matière de destruction des climats ou d’anéantissement du biologique ? L’écosocialisme est d’abord un projet de civilisation. Ce n’est pas une étiquette nouvelle sur une vieille bouteille mais un concept original réunissant « les valeurs qualitatives dont se réclament le socialisme et l’écologie », comme l’a écrit Michael Löwy. Il implique en effet un renouvellement profond de la doctrine socialiste par la pensée écologiste. Il s’agit, en bref, d’abandonner les idées de « domination » sur la nature et d’accepter que la liberté est la sœur de l’autolimitation des besoins, pas celle de leur « illimitation », celle-ci ne pouvant déboucher que sur une frustration sans limites. Cette autolimitation correspond à la réflexion que Marx avait amorcée dans le Capital, quand il écrivait que « la seule liberté possible est que l’homme social, les producteurs associés gèrent rationnellement leurs échanges de matières entre l’humanité et la nature» (la première condition de cette liberté étant « la réduction du temps de travail ») afin de transmettre la terre à leurs enfants en la bonifiant en « boni paterfamilias ». L’écosocialisme est en même temps une stratégie, qui consiste à miser sur l’auto-organisation démocratique des 99 % pour rompre avec le capitalisme en résolvant à la fois la crise écologique et la crise sociale, vu qu’il s’agit des deux faces d’une même médaille. Concrètement, aujourd’hui, cette stratégie part du constat que la classe ouvrière est à l’arrièregarde des luttes écologiques, tandis que les paysans, les peuples indigènes, les femmes et la jeunesse sont en première ligne. Le mode de production ne pouvant être changé sans les producteurs, à fortiori contre eux, l’écosocialisme plaide pour une stratégie de convergence des luttes par le haut, visant à mettre le mouvement ouvrier face à ses responsabilités pour « Faire quelque chose » Solutions solidaires et démocratiques printemps 2020



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