Agir Par la Culture n°60 déc 19/jan-fév 2020
Agir Par la Culture n°60 déc 19/jan-fév 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°60 de déc 19/jan-fév 2020

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 280) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 3,7 Mo

  • Dans ce numéro : faire carnaval, faire politique ?

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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le végétal, l’animal et où il n’y aurait plus de saisons ? Je crois vraiment que cette question de l’exposition au sauvage, à la beauté des paysages, reste aujourd’hui éminemment politique. Je cite dans mon livre deux auteurs qui ont travaillé sur ce sujet, William Morris et Élisée Reclus, qui font magnifiquement le lien entre cette exposition à la beauté et la capacité à ne pas se soumettre, à lutter contre ce qui asservit. Je pense que cela fait partie des choses qui aident à redresser la tête et à ne pas abandonner. Vous mettez en opposition les « Modernes » (et leur aveuglement du progrès à tout prix) par rapport aux « Terrestres » qu’a décrits Bruno Latour, que voulez-vous dire par là ? L’idée est justement de questionner la modernité qui instaure et accompagne ce sentiment de toute-puissance de l’espèce humaine. Cette illusion de pouvoir se déconnecter totalement de ce qui nous entoure et du reste du vivant. Il s’agit de dépasser le dualisme nature / culture, comme l’a écrit Philippe Descola, et de nouer des complicités entre l’être humain et le reste du vivant, de retrouver notre condition de terrestre et d’habitant de cette planète, de nos territoires. Bruno Latour invite à y réfléchir notamment en termes de subsistance : habiter un territoire c’est aussi en tirer sa subsistance. C’est une réflexion intéressante, car elle interroge aussi la question de la mondialisation, de la délocalisation et de la perte d’autonomie dans nos sociétés modernes. Interrogeons nos besoins de base, qu’il s’agisse de se nourrir, de se chauffer, de s’habiller, de se déplacer ou de communiquer. Quelle que soit l’idée qu’on se fait de la perspective d’effondrement, on sait en tout cas qu’avec l’urgence climatique et la déplétion des ressources naturelles, on ne va pas pouvoir continuer à recourir aux énergies fossiles comme on l’a fait jusqu’ici. Soit qu’elles viendront à manquer, soit que leur extraction et leur utilisation génèreront une telle augmentation des températures que plus personne ne sera là pour le voir… Corinne Morel Darleux Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce Libertalia, 2019 Notre société est tellement dépendante aujourd’hui du pétrole, de l’électricité, des technologies numériques... Se pose vraiment cette question de retrouver de l’auto nomie, et cela appelle un petit effort d’imagination. J’aime bien poser cette question dans mes interventions : à quoi ressemblerait une société sans pétrole, sans État ou sans électricité par exemple ? Je ne sais pas si on en arrivera là, mais cet exercice d’imagination politique me parait loin d’être inutile. « Il y a beaucoup de combats que l’on mène, non parce qu’on est assuré de pouvoir les gagner, mais simplement parce qu’ils sont justes, sans en attendre de rétribution, simplement pour la beauté, l’élégance du geste. » Face aux théories de l’effondrement civilisationnel et la perspective du chaos, vous parlez d’éthique de l’effondrement. Quel nouvel imaginaire politique pourrait émerger face au vertige collapsologique ? J’observe une effervescence assez importante depuis plusieurs mois autour de cette notion d’effondrement. Je vois arriver dans les débats et les conférences beaucoup de personnes, de jeunes notamment, qui ont lu les tenants de ce courant et qui d’une certaine manière découvrent la collapsologie avant de découvrir l’écologie politique. Dès lors, ils manquent de munitions politiques qui leur permettraient de transformer des émotions individuelles en organisation et en lutte collectives. Cela demande en effet un peu de culture politique et d’avoir une colonne vertébrale idéologique, ce que la collapsologie n’apporte pas forcément. Je suis reconnaissante envers ces auteurs, car ils ont provoqué une véritable accélération dans la prise de conscience. Maintenant, le chantier, c’est donc bien celui de politiser la collapsologie, c’est-à-dire de transformer cet élan en engagement collectif. Ensuite, une critique est souvent faite sur la notion d’effondrement : si tout doit s’effondrer, à quoi bon continuer à faire attention ou à mener des combats ? N’est-ce pas là une incitation à baisser les bras ? Toujours est-il que, effondrement à venir ou pas, la situation aujourd’hui est déjà extrêmement préoccupante. Les dégâts sociaux et environnementaux sont bien présents et touchent déjà les populations les plus précaires, notamment dans les pays du Sud. Il y a plus que jamais des combats politiques à mener ! Revenons sur la question du dérèglement climatique : il est aujourd’hui à peu près admis que le dépassement du seuil de + 1,5 degré est déjà inscrit dans les émissions de gaz à effet de serre émises jusqu’ici. Nous serons probablement condamnés à franchir les + 2 degrés d’ici 2040, et beaucoup plus d’ici la fin du siècle. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille plus rien faire pour le climat, bien au contraire : chaque dixième de degré supplémentaire compte ! Il y a toujours plus de précaires à qui témoigner de la solidarité, d’espèces d’invertébrés à protéger, d’hectares de terres agricoles à empêcher d’être bétonnés. Le combat politique et militant ne doit pas s’arrêter. Et c’est là que peut intervenir la question de la « dignité du présent » que je développe dans le livre. Alors que les victoires futures semblent de plus en plus hypothétiques, face à un monde qui semble sombrer sur beaucoup d’aspects, y compris d’un point de vue culturel, il est important de se souvenir que le moteur de l’engagement n’est pas uniquement une question de gains futurs, de victoires à venir. Il y a au contraire beaucoup de combats que l’on mène, non parce qu’on est assuré de pouvoir les gagner, mais simplement parce qu’ils sont justes, sans en attendre de rétribution, simplement pour la beauté, l’élégance du geste. Pour pouvoir se regarder dans la glace, comme on dit. Je pense que c’est important de le rappeler aujourd’hui, car nous sommes nombreux·ses à traverser des phases de découragement. Il faut garder à l’esprit ce ressort de la dignité du présent, c’est un moteur non négligeable. agir par la culture #60 06 \ hiver 2019
Alors que certains estiment que l’écologie n’est ni de droite ni de gauche, en quoi la lutte contre la destruction des écosystèmes et les changements climatiques peut s’avérer au contraire une manière de réactiver une lutte des classes ? En ce moment, on entend une petite musique qui laisse croire que l’urgence écologique doit gommer les clivages, que cette question n’est ni de gauche ni de droite et qu’il devrait y avoir une grande union sacrée face au péril. Comme si tout d’un coup, l’urgence écologique allait gommer les rapports de force et de domination qui existaient jusqu’ici dans la société. Je pense que ce positionnement est illusoire. D’abord, parce qu’il y a de fait une responsabilité différenciée selon les pays, les individus et les classes sociales. C’est largement documenté, nous pouvons aujourd’hui établir avec certitude que ce sont les pays les plus riches et les plus industrialisés, qui ont le plus émis de gaz à effet de serre. On sait également que ce sont les individus les plus riches qui ont les modes de vie les plus polluants et destructeurs du vivant. Ensuite, les conséquences ne sont pas non plus vécues de la même manière par tous. Aujourd’hui, les premières victimes de l’intensification, de la multiplication d’un certain nombre d’aléas climatiques extrêmes sont les plus précaires. Ce sont les petits pêcheurs traditionnels des pays du Sud ou les paysans qui n’ont pas les ressources pour faire face à des épisodes de sècheresse ou à des inondations qui s’accumulent. Dans nos pays, les habitants des quartiers populaires sont aussi les plus exposés à la pollution : c’est dans leurs zones d’habitat que s’implantent les industries chimiques les plus toxiques, les axes routiers les plus polluants. On commence à ce sujet à entendre parler d’apartheid environnemental. Enfin, les stratégies de mise à l’abri ne sont pas les mêmes. Il existe une classe de gens extrêmement riches qui peuvent mettre en place des stratégies d’évitement et de protection. Ce sont les milliardaires de la Silicon Valley qui se construisent des bunkers ou s’achètent des îles dans lesquelles ils font stocker des armes, des munitions, des denrées alimentaires, de l’eau potable. Ou se payent des agences chargées de les exfiltrer en cas de conflit, de début de guerre civile, d’inondation ou d’ouragan… Donc non, nous ne sommes pas tous égaux face à la multiplication de ces risques. « Aujourd’hui, les premières victimes de l’intensification, de la multiplication d’un certain nombre d’aléas climatiques extrêmes sont les plus précaires. » Aujourd’hui, certains intérêts, notamment économiques, priment et ne veulent surtout pas que les choses changent. Ils sont prêts à tout pour maintenir un système qui trouve le moyen de faire des profits en générant la destruction, puis en gérant les destructions elles-mêmes : c’est ce que l’on appelle le capitalisme vert. C’est pourquoi je suis persuadée que ces questions de l’effondrement, des changements climatiques ou de l’extinction de la biodiversité réactualisent la question de la lutte des classes et donc réimposent le fait d’avoir une vision extrêmement sociale de la situation. Aujourd’hui, est-il devenu plus évident que les luttes environnementales sont intimement liées aux luttes sociales ? C’est le fondement même de l’écosocialisme, qui part du postulat que les luttes sociales et les luttes environnementales sont totalement imbriquées. Cette écologie affirme son incompatibilité avec le système capitaliste. Il n’y a en effet pas besoin de fouiller très profondément pour se rendre compte que ce sont les mêmes rouages du système qui exploitent les ressources naturelles et les ressources humaines. Dans les deux cas, la réponse à apporter doit être systémique. On vit aujourd’hui majoritairement dans des sociétés où la plupart des gens sont pauvres, et voient face à eux une accumulation indécente de superflu. C’est précisément ce superflu qu’il faut élaguer, car il n’est là que pour honorer une consommation ostentatoire, comme l’a écrit Thorstein Veblen, et faire augmenter les ventes et les profits des actionnaires. Personnellement, je ne souhaite pas que l’on vive dans un monde où on ne satisferait plus que nos besoins primaires, d’où les désirs et les envies seraient gommés. Mais je crois qu’il existe énormément de choses dont on nous vante le besoin, pour lesquels on nous fabrique des envies, et qui en réalité ne comblent ni l’un ni l’autre, et qui finiront au fond d’un tiroir ou à la poubelle. Alors que tant de personnes manquent du nécessaire et que la biosphère se meurt, est-ce bien raisonnable de laisser faire ? Cela pose également la question du partage. À partir du moment où les ressources qui nous permettent de vivre ne sont pas inépuisables, il faut réduire de manière considérable leur consommation à l’échelle globale. Mais c’est à ceux qui consomment le plus de réduire en priorité, et de manière drastique, leur consommation afin que ceux qui n’ont rien disposent au moins de quoi vivre décemment ! agir par la culture #60 07 \ hiver 2019 Retrouvez l’intervention de Corinne Morel Darleux lors de la conférence-débat « Socialisme + écologie - capitalisme = écosocialisme » qui s’est tenue le 23/11/2019 pour les 50 ans de PAC https://www.youtube.com/watch?v=EVaMcDlHlq8



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