Agir Par la Culture n°60 déc 19/jan-fév 2020
Agir Par la Culture n°60 déc 19/jan-fév 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°60 de déc 19/jan-fév 2020

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 280) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 3,7 Mo

  • Dans ce numéro : faire carnaval, faire politique ?

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Les femmes Gilets jaunes ont été nombreuses à faire le choix de « sacrifier » la part domestique de leur temps de travail pour participer à la mobilisation contre les fins de mois difficiles… Y compris bien des femmes élevant seules des enfants : un phénomène sociétal en expansion, mais aussi une réalité sociale préoccupante eu égard au statut socio-éco nomique dévalorisé de nombre de familles monoparentales 6 . Lorsque les femmes entrent en masse dans une action sociale longue, c’est qu’il est minuit moins cinq. Jules Vallès, l’écrivain journaliste et élu de la Commune de Paris Jules Vallès le pointait, au 19 e siècle déjà, à propos de leur engagement dans l’insurrection populaire parisienne du printemps 1871, écrasée après deux mois lors de la « semaine sanglante » de mai : « Grand signe ! Quand les femmes s’en mêlent, quand la ménagère pousse son homme, quand elle arrache le drapeau noir qui flotte sur la marmite pour le planter entre deux pavés, c’est que le soleil se lèvera sur une ville en révolte » 7 . L’INÉGALITÉ DES CHANCES, MAIS PAS L’INÉGALITÉ DES CONDITIONS Hasard du calendrier, en novembre 2018, l’irruption des Gilets jaunes (et de leur forte composante féminine, donc) vient concurrencer, dans les titres de presse, le premier anniversaire de « l’affaire Weinstein », à l’origine de la formation de la vague mondiale #MeToo contre les violences et les crimes sexuels dont sont victimes les femmes. En Belgique, à cette époque, un certain nombre de médias avaient trouvé leur angle pour accompagner la première bougie du mouvement : la sous-représentation des femmes en haut de la hiérarchie sociale, que ce soit dans les directoires d’institutions publiques, dans les fonctions à responsabilité politiques, ou dans les conseils d’administration et aux postes de PDG des grandes entreprises… Un an plus tard, le journal Le Soir, en pointe sur la question, déplore le manque de femmes parmi les chefs de restaurants étoilés de l’édition 2020 du guide Michelin 8 . Une caricature de Kroll les représente en toque pour la photo de famille avec au bas du dessin, à droite, un plateau de coupes de champagne apporté par une serveuse. À la différence 36 \ du caricaturiste, le traitement écrit n’évoque pas le statut des « ouvrières » de la restauration… L’inégalité des chances est devenue une cause éditoriale. Pas l’inégalité des conditions. Même évolution pour le 8 mars, Journée internationale pour les droits des femmes depuis 1977. La plupart des discours ainsi que les états des lieux traditionnels publiés ce jour-là tendent à occulter les inégalités sociales et les difficultés qui touchent les femmes en situation de vulnérabilité économique. Les hommes perçoivent presque 20 % de salaire de plus que les femmes, lorsqu’on mesure l’écart sur une base mensuelle incluant temps plein et temps partiels 9 . Un peu plus encore sur une base salariale annuelle… Mais que les femmes cadres touchent 2,4 fois plus que les ouvrières (en France), cela ne semble heurter que peu de sensibilités féministes. Les revendications en faveur de la parité, telle qu’elles tendent à s’imposer dans le débat public et médiatique comme enjeu premier de la cause des femmes, note Louis Maurin 10 , s’accommodent, par indifférence, par négligence ou par ignorance sociologique, du maintien de la précarité et de l’exploitation dans l’emploi féminin. Elles permettent, selon lui, de « combattre les inégalités entre les femmes et les hommes tout en défendant un modèle concurrentiel de société ». Seul importe que la compétition soit équitable. Malheur aux vaincus… Plus encore aux vaincues. L’OBSTACLE DES CLIVAGES DE CLASSES Les combats pour l’émancipation, notamment financière, des femmes ont toujours poursuivi l’objectif de l’égalité dans l’autonomie, pas celui de la réussite sociale. Le fait qu’une femme comme Ursula von der Leyen dirige la Commission européenne ne change rien pour les 99 % restants des femmes : « Le féminisme, note la philosophe américaine Nancy Fraser, n’a pas pour but d’assurer l’égalité des femmes privilégiées. Ça, ce n’est pas l’égalité, c’est une sorte de parité entre les inégalités. » 11 Historiquement, une des conditions pour que les femmes de la bourgeoisie puissent travailler hors de chez elles et occuper des emplois valorisés, c’est qu’elles pouvaient elles-mêmes employer des femmes qui prenaient soin de leur maison et de leurs enfants. Aujourd’hui, ces mêmes femmes de ménage, souvent agir par la culture #60 hiver 2019
racisées, nettoient les bureaux et l’univers où travaillent les premières, ainsi que les trains ou les avions qu’elles prennent pour aller en vacances ou se rendre à un rendez-vous d’affaires. 37 \ Janvier 2019 : rassemblement de Gilets Jaunes à Rouen. Daniel Briot – CC0 1.0 Le concept clé ici est sans doute celui de la sororité, pendant féminin de la fraternité. L’historienne Arlette Farge montre bien combien la solidarité entre les femmes qui s’était développée dans les années 1960 et 1970, est venue se heurter ensuite aux clivages de classes et à l’individualisme de la société. C’est ce qui nous amène à penser, avec la philosophe Fabienne Brugère, que la grande question à laquelle sont confrontées les femmes aujourd’hui est la question sociale, « cette réalité incontournable des différences de pouvoir et de richesse dans le monde. » 12 Les grèves victorieuses récentes dans le secteur de l’hôtellerie de plusieurs pays l’ont montré : le potentiel de blocage de services à dominante féminine est réel, sans que cela n’ait donné lieu jusqu’ici à des traductions politiques ou syndicales structurantes. Si les femmes européennes qui, en regard des salaires masculins, « travaillent pour rien » entre le 4 novembre et la fin de l’année 13 , arrêtaient le travail et ne le reprenaient pas après le 1 er janvier, que croyez-vous qu’il se passerait ? 1. Notamment dans le talk show du mercredi soir « À votre avis » de Sacha Daout, sur la RTBF. 2. Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, Éditions de l’Olivier, 2010. 3. « Le marché de l’emploi belge se féminise », Le Soir, 2 août 2019. 4. « Enquête emploi 2017 », INSEE. 5. Pierre Rimbert, « La puissance insoupçonnée des travailleuses », Le Monde diplomatique, janvier 2019. 6. Philippe Defeyt, « Le point sur les familles monoparentales », Institut pour un développement durable, mars 2015. www.iddweb.eu/docs/ Monoparentales.pdf et www.bastamag.net/ femmes-gilets-jaunes-maison-du-peuple- mouvement-social-mobilisation-greve- 5-decembre 7. L’Insurgé (1886), in Œuvres, Gallimard, La Pléiade, 1990. 8. 19 novembre 2019. 9. « L’écart salarial entre les femmes et les hommes en Belgique. Rapport 2017 », Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. igvm-iefh.belgium.be/fr/ publications/lecart_salarial_entre_ les_femmes_et_les_hommes_en_belgique_ rapport_2017 10. « Inégalités entre les femmes et les hommes : les leurres du 8 mars », Observatoire des inégalités, 6 mars 2019. 11. Libération, 29 juillet 2019. 12. Fabienne Brugère, « Le féminisme doit se confronter aux inégalités de pouvoir et de richesse », Le Monde, 10 juin 2019. 13. « Equal Pay Day: Joint Statement by First Vice-President Timmermans and Commissioners Thyssen and Jourová », 31 octobre 2019. ec.europa.eu/commission/ presscorner/detail/en/statement_19_6192 agir par la culture #60 hiver 2019



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