Agir Par la Culture n°60 déc 19/jan-fév 2020
Agir Par la Culture n°60 déc 19/jan-fév 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°60 de déc 19/jan-fév 2020

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 280) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 3,7 Mo

  • Dans ce numéro : faire carnaval, faire politique ?

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 28 - 29  |  Aller à la page   OK
Pages suivantes >
28 29
BLODWENN MAUFFRET Le carnaval, espace de création et outil de lutte Docteure en étude théâtrale, Blodwenn Mauffret étudie le carnaval alternatif de Rennes, exemple de carnaval qui s’est recréé en mélangeant revendications politiques, fête et formes de dérision. Elle est aussi l’autrice de l’ouvrage « Le carnaval de Cayenne : esthétiques et subversion ». Elle répond ici à nos questions concernant les liens entre activisme politique et carnaval et sur ce qui fait de cette forme culturelle un lieu du faire politique. De quelle manière un carnaval peut-il faire politique ? D’un point de vue historique, le carnaval a déjà un sens politique puisqu’il est parti d’une fête qui devait saluer l’entrée en Carême pour devenir une fête qui s’opposait à ce Carême. Il devient ainsi, au 17 e siècle, un signe de débauche, d’orgie et d’exubérance contre tout ce qui était l’ordre du jeûne, de la pénitence mais aussi de l’austérité. En cela, il s’oppose à toutes formes de pouvoir qui offraient des conditions de vie austères. Également, on peut déceler, dans ces manifestations esthétiques historiques, le principe même de la dérision et du grotesque qui rabaissent toutes les formes d’autorité. PROPOS RECUEILLIS PAR AURÉLIEN BERTHIER Par ailleurs, à partir du 19 e siècle, le carnaval a été réapproprié dans tous les espaces urbains par le pouvoir dominant, c’est-à-dire la bourgeoisie. Il lui permettait ainsi de parader, de réaffirmer ses normes et ses valeurs, de faire montre d’une cohésion sociale, d’affirmer son existence et sa force dans l’espace public. Ensuite, le carnaval est politique de par son histoire coloniale. Par le biais de la réappropriation, il a permis à des cultures nouvelles, en particulier les cultures créoles, de se montrer dans l’espace public et d’exprimer tous les traumatismes historiques liés à l’émergence de cette culture. agir par la culture #60 Faire carnaval, faire politique ? hiver 2019 28 \
Plus proche de nous, dans les carnavals contemporains, on peut voir que le carnaval est réapproprié au sein des manifestations politiques. Une forme, qu’on appelle aujourd’hui « artivisme », reprend les principes de la dérision et du grotesque, qui avaient émergé au Moyen Âge et sous la Renaissance et permettaient de mettre en dérision le pouvoir. De plus, à l’instar de la bourgeoisie du 19 e siècle, cette réappropriation offre la possibilité d’exprimer une visibilité, une cohésion de groupe, un idéal qui parfois est souvent contre le pouvoir, un rêve de vie, une utopie. Ces esthétiques carnavalesques sont aujourd’hui largement reprises dans les manifestations politiques car, indubitablement, on est dans une société de spectacle et c’est sur ce terrain-là que se jouent les rapports de pouvoir. C’est-à-dire ? Cette idée du recours au spectaculaire, c’est celle de supposer un impact plus important des messages sur le public d’un rassemblement politique par le biais du visuel et de la mise en scène. Les passant·es, qui suivent une manifestation, seront plus interpelé·es par des esthétiques carnavalesques (jeux théâtraux, masques, musiques, performances) que par une simple distribution de tracts ou par des slogans parfois inaudibles comme on le fait classiquement. Il est aujourd’hui plus aisé de faire passer des idées ou d’affirmer son existence par le biais du spectacle, plutôt que par le manifeste ou le tractage. À ce sujet, on constate une large porosité qui va dans les deux sens : des formes carnavalesques intègrent des manifestations politiques tandis que des revendications politiques émergent dans certains carnavals… Beaucoup de carnavals actuels comme celui de Rennes ressemblent en effet à ces réappropriations carnavalesques qui se déroulent au sein de manifestations politiques. Par exemple, lors des mobilisations contre l’aéroport de Notre- Dame-des-Landes, un défilé-carnaval a été organisé par les opposants à ce projet à Rennes en février 2016. Il a permis de tourner en dérision Manuel Vals – alors Premier ministre, ou tout ce qui était lié à ce grand projet inutile et a pris à parti le concessionnaire de ce projet scandant notamment : « Vinci, dégage, résistance et sabotage ! ». Il a aussi permis de mettre en avant les principes écologiques revendiqués. On pouvait ainsi observer beaucoup de masques d’animaux et de slogans autour de la protection de cette zone. Des projets politiques étaient visibles également dans le scénario lui-même, dans la mise en scène du carnaval : la gratuité du banquet, l’utilisation de matériaux renouvelables écologiques, l’échange politique autour de table de presse. « Il est aujourd’hui plus aisé de faire passer des idées ou d’affirmer son existence par le biais du spectacle, plutôt que par le manifeste ou le tractage. » Est-ce qu’on a assisté à une espèce de domestication du carnaval ou un embourgeoisement qui tente de le rendre inoffensif ou d’en faire un simple spectacle ? En effet, partir du 19 e siècle, on a assisté à un embourgeoisement du carnaval, notamment dans les deux carnavals les plus en vogue en France – Nice et Paris – que les autres villes ont ensuite pris comme modèles. Pour les autorités, l’objectif était de policer le carnaval, d’essayer d’en enlever tout le caractère dérisoire, le grotesque et tout ce qui était lié à la souillure. Ainsi, le jet d’œuf pourri et de farine ont été remplacé par les jets de bonbons qui aujourd’hui sont devenus des jets de confettis. Le rabaissement au bas corporel et à la matière a progressivement disparu, en particulier au sein des carnavals urbains, tous les jeux qui étaient liés aux pets par exemple ont été évincés. Au sein des archives du 19 e siècle, on peut constater la présence d’arrêtés municipaux qui interdisent le port du bâton, du masque à partir d’une certaine heure, etc. Il y avait une réelle volonté d’enlever tout le caractère violent de la dérision, celui-là même qui permettait de mettre à bas le pouvoir. Cet embourgeoisement est encore visible dans des carnavals urbains ou semi-urbains avec cette esthétique de parade, de chars. On est assez loin de la subversion mais plutôt dans l’idée de réaffirmer un groupe, de réaffirmer des valeurs et des normes. Le carnaval mainstream contemporain n’est-il devenu qu’une simple attraction touristique, un simple spectacle ? C’est vrai que, pour prendre un exemple, le carnaval de Guyane a vu son carnaval se transformer pour plusieurs raisons, dont notamment la volonté de renforcer ses capacités d’attrait touristique. Les carnavals les plus spectaculaires esthétiquement parlant comme le carnaval du Brésil, et en particulier celui de Rio, ont tendance à influencer énormément de carnavals dans le sens d’un spectacle très touristique. Dans le même temps, ce carnaval de Rio influence aussi les manifestations politiques et les carnavals alternatifs. On constate une espèce d’homogénéité d’une esthétique liée à la batucada qu’on retrouve à la fois dans des manifestations politiques, des rassemblements pour le climat, des carnavals mainstream ou des carnavals pour enfants. Néanmoins disons que c’est au cas par cas, je ne pourrais pas généraliser et dire que tous les carnavals mainstream sont devenus « touristique » dans le sens péjoratif du terme. agir par la culture #60 Faire carnaval, faire politique ? hiver 2019 29 \



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :