Agir Par la Culture n°60 déc 19/jan-fév 2020
Agir Par la Culture n°60 déc 19/jan-fév 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°60 de déc 19/jan-fév 2020

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 280) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 3,7 Mo

  • Dans ce numéro : faire carnaval, faire politique ?

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 24 - 25  |  Aller à la page   OK
Pages suivantes >
24 25
Comment se fait-il que des expressions racistes se retrouvent dans le folklore belge ? Ces expressions ont une filiation historique assez identifiable. Si on prend par exemple les Noirauds à Bruxelles, ce groupe a été fondé en 1876, ce qui correspond à l’organisation de l’une des premières conférences géographiques de Léopold II à Bruxelles qui avait pour but de rendre compte des « explorations » des hommes de Léopold II en Afrique notamment Stanley et de préparer les arguments de la conférence de Berlin. L’existence même de ce groupe s’inscrit dans l’histoire coloniale belge. Ils sont grimés en « notables congolais » (veste queue-de-pie noire, pantalons bouffants de couleur vive, breloques clinquantes). C’est comme ça qu’on appelait des chefs communautaires avec qui Stanley avait signé des soi-disant traités d’allé geance, et qu’il avait en fait purement et simplement spoliés. Le blackface saute évidemment aux yeux. Le terme « Noiraud » lui-même pose problème puisqu’il est aussi péjoratif et raciste que celui de « nègre » et se réfère à des théories racialisante et suprémaciste. Suite à l’interpellation d’associations il y a quelques années, les Noirauds ont fait évoluer leur grimage avec les couleurs du drapeau belge à la place du seul noir, tant mieux. Mais ils conservent encore des éléments symboliques racistes qu’il faut combattre dont le déguisement du Manneken-Pis en caricature du bon sauvage de l’époque coloniale ou une « tête de nègre » très stéréotypée et affublée d’un anneau nasal brandie sur une pique. C’est révélateur de plusieurs problèmes. D’abord, de la non-déconstruction des stéréotypes hérités de la propagande coloniale. L’histoire coloniale a duré environ 100 ans (si tenté qu’elle se soit arrêtée), période pendant laquelle on a bourré le crâne des Belges jusqu’à ce que ceux-ci et celles-ci croient vraiment ce qu’on leur racontait : le Noir est polygame, le Noir est paresseux, il a un don pour le sport, il a un don pour la musique, etc. Ensuite, outre cet héritage, on a aussi affaire à une banalisation du racisme en Belgique en raison d’une loi contre le racisme in fine complètement vide en termes de sanctions puisque la définition juridique de l’acte raciste est extrêmement restrictive. C’est particulièrement clair vis-à-vis des chars antisémites et négrophobes à Alost, dans une ville politiquement très à droite et où les digues retenant les discours racistes ont été rompues. Les autorités ont même défendu leur cas auprès de l’Unesco en mettant en avant la liberté d’expression… [La ville a depuis décidé de retirer elle-même son carnaval de la liste de l’Unesco, anticipant la sanction. NDLR]. Ce déni de racisme ne changera pas tant qu’on n’aura pas une vraie loi antiraciste qui aura les moyens de sanctionner correctement ce genre d’acte ou de paroles. Et leurs condamnations systématiques par la classe politique qui, sur Alost, a apparemment choisi le silence radio. Elikia M’Bokolo et Julien Truddaïu Notre Congo / Onze Kongo : la propagande coloniale belge dévoilée Coopération Éducation Culture, 2018 Et enfin, on a un racisme structurel, avec des discriminations à tous les étages qu’elles soient dans les représentations publiques ou qu’elles soient dans les sphères privées. Les afrodescendants sont les plus touchés des minorités dans l’accès à l’emploi et au logement. Et ce sur ce quoi ils sont discriminés, c’est sur base de leurs représentations qui proviennent justement des stéréotypes coloniaux développés par la propagande. Qu’est-ce qui fait que la figure du sauvage d’Ath est raciste et coloniale ? L’histoire de ce sauvage trouve sa source dans une espèce de mythe qui ressemble très fort à des légendes coloniales et dans les représentations qu’on avait des Africain·es. C’est un sauvage qui est enchainé et qui brise ses chaines. Ce qui semble d’ailleurs renvoyer à l’alibi de la colonisation proposé à la conférence de Berlin : pourquoi est-ce qu’on va au Congo ? Pas du tout pour exploiter les matières premières, mais parce que nous allons sortir ces pauvres gens de l’esclavage nous dit-on ! Cette allégorie n’est pas forcément comprise des gens participant au folklore qui se disent qu’au contraire, si le Sauvage brise ses chaines, c’est que c’est un homme libre. Libre certes, mais dont la source se trouve sans dans la colonisation. Et personnage qui est toujours infériorisé par rapport à ceux qui l’entourent. D’où une représentation qui est dégradante : même s’il est acclamé par l’ensemble de sa ville, cela reste un gars qui est enchainé, et habillé étrangement. Et qui plus est, c’est un blackface, c’est-à-dire une personne qui se déguise en noir, ce qui est inacceptable. L’historien officiel de la ville d’Ath ne dit pas autre chose. Il reconnait volontiers l’origine coloniale de cette figure, mais, et c’est pervers, tente ensuite de la défendre en affirmant que les gens ne font justement aujourd’hui plus le lien avec cette histoire coloniale. Or, évidemment que tout ça est inconscient pour la plupart de gens ! Là où c’est gravissime, c’est qu’on a affaire à des historien·es qui ont normalement des compétences pour analyser ce genre de choses et qui ne sont pas présent·es pour remettre en question ce folklore ! Que peut-on faire face à ces figures racistes ? Et quelle stratégie est la plus pertinente sur cette question épidermique ? Tant qu’on ne sortira pas de représentations culturelles stéréotypées, de ces dominations, de ces privilèges instaurés sous la période coloniale et qui ont perduré ensuite, on n’arrivera à rien. L’enjeu, énorme et compliqué, c’est d’arriver à faire comprendre à l’ensemble des personnes qui prennent part à ce folklore ou le regardent pourquoi ces représentations et pratiques sont négrophobes. Pourquoi il y a un lien avec les discriminations. Et pourquoi il existe un lien avec la colonisation. Et je pense qu’on ne remettra pas en question ce folklore en ayant des attitudes frontales, du moins en première stratégie. Malheureusement, nous sommes agir par la culture #60 Faire carnaval, faire politique ? hiver 2019 24 \
en minorité. C’est pourquoi il faut essayer de trouver d’autres voies de lutte pour que les gens ne se braquent pas a priori. Et pour que les politiques embrayent sur ces problématiques. Nous sommes plusieurs associations à se dire qu’il faut stratégiquement essayer d’abord de discuter avec les responsables c’est-à-dire les historiens de la ville, le bourgmestre, le collège échevinal, mais aussi les organisations qui financent les carnavals. On espère ainsi passer d’une minorité à un groupe beaucoup plus large qui soit capable d’aller dire aux mandataires politiques « maintenant, ça suffit ! », et exiger un plan national contre le racisme, des heures d’histoire sur l’histoire coloniale, mais aussi l’histoire du continent africain, et réclamer d’arrêter avec ce folklore raciste et les blackface. Par ailleurs, nous avons pris aussi conscience que pour bouger les responsables politiques sur ces questions, les acteurs de la société civile sont souvent obligés d’aller interpeler les instances internationales pour qu’elles exercent à leur tour une pression sur la Belgique. C’est le cas pour Alost mais aussi pour Ath où des associations sont allées voir les instances onusiennes. Il semble que c’est seulement à partir de là qu’un débat national arrive enfin à émerger et que les gens se posent des questions. Cela semble devenir assez rapidement impossible d’évoquer la possibilité de faire évoluer les facettes racistes de leurs traditions avec les carnavalier-ères ou les organisateur-trices, pourquoi est-ce aussi délicat ? On a affaire à des personnes qui tiennent à leur folklore et y participent souvent depuis leur enfance. Elles travaillent depuis un an sur leur char ou leurs costumes. Si on vient trois semaines avant en criant sur tous les toits que ce qu’elles font, c’est raciste – même si évidemment ça l’est – on risque fort de se heurter à un mur. Car la plupart des gens ne font pas le lien avec le temps colonial et donc n’y voient aucun problème. Pas étonnant dans le contexte belge où seules deux heures d’enseignement dans tout un cursus scolaire (et encore, quand on a le temps) seront consacrées à l’histoire coloniale ! Si les gens sont peu interpelés, il y a peu de chance qu’ils réfléchissent par eux-mêmes sur ces questions. Il faut donc ouvrir un dialogue de longue haleine avec eux sur la colonialité de notre culture aujourd’hui, tout en évitant les altercations ségrégantes qui n’amènent que des réponses primaires. Quitte à passer à une autre méthode si les gens restent vraiment sourds à toute argumentation. Si on peut être indulgent et patient pour les citoyen·nes lambda qui sont sous-informé·es, en revanche, on peut estimer incompréhensible des discours politiques, qui défendent coute que coute ces pans racistes du folklore. Car eux sont informés et conscients du racisme structurel. Et ils sont censés détenir les outils et le conseil scientifique pour faire le lien entre ces représentations, carnavalesques ou folkloriques, et les discriminations. Ils ont cette responsabilité d’aller de l’avant et de sortir des considérations électoralistes Y a-t-il à l’égard du folklore raciste une spécificité en Belgique par rapport aux autres anciens empires coloniaux ? En Belgique, à chaque fois qu’on a des vieilles représentations concernant les personnes afrodescendantes dites « africaines », elles trouvent leur source à 80 % dans l’histoire coloniale. Pourquoi ? Parce que jusque 1960, la présence noire sur le territoire de la métropole belge est presque inexistante, contrairement à d’autres empires comme l’Angleterre ou la France qui ont accueilli très tôt sur leur territoire des étudiants issus des pays colonisés – dans le but de former une élite maniable pour continuer à dominer. Dès lors, les représentations des Noirs à disposition en Belgique provenaient essentiellement de la colonisation. La Belgique a toujours eu peur du métissage. Une peur que l’on retrouve inscrite aussi profondément dans ces folklores exotisants et racistes qui semblent être les seules démonstrations de la culture africaine qu’on a gardées et qui sont devenues à un moment la représentation de l’Autre au sens large. Car on peut établir un lien entre la propagande coloniale et l’identité nationale belge qui va se construire en même temps qu’elle construit le regard sur l’Autre. N’oublions pas que quand démarre la colonisation, en 1885, la Belgique, très jeune n’a pas d’identité nationale très définie. Dans la propagande coloniale, le Belge colonisant, le colonisateur, ce n’est ni un Flamand, ni un Wallon, ni un Bruxellois, c’est un Blanc, un Blanc qui s’oppose, dans les représentations, au Noir. Cette identité nationale belge ainsi permise et fortifiée par la colonisation est évidemment fragile. Et ce n’est pas un hasard si dès la fin de la colonisation, les premières tensions communautaires entre Flamands et francophones émergent. Tout ça s’exprime en creux derrière le folklore. Est-ce qu’il y a eu moins de travail de déconstruction de la propagande coloniale qu’ailleurs ? En fait, la propagande coloniale a concerné proportionnellement beaucoup plus de monde en Belgique. Et à ça il faut rajouter une dimension affective très importante puisque ⅔ des familles belges seraient directement concernées par la colonisation. Cela amène un sentiment fébrile parce qu’on n’a pas envie que grand-père soit un salaud. On a à peu près le même affect sur le folklore, un mélange de fierté et de nécessité de défendre la chose alors qu’en même temps, on sent bien que tout cela ne va pas. Il faut donc déculpabiliser les enfants ou petits-enfants de ceux qui ont participé à la colonisation : ils n’ont rien à voir avec la colonisation en elle-même. Mais ils ont à voir par contre avec ses conséquences actuelles. C’est pourquoi il faut les amener à prendre conscience que ce qu’on a fait gober à ses grandsparents a des conséquences aujourd’hui sur l’organisation de la société belge, sur le racisme structurel et sur les discriminations. Le travail est immense ! Ce folklore, c’est la face émergée de l’iceberg. Derrière cette remise en cause du folklore raciste issu de la colonisation et les réactions que ces interpellations suscitent, on touche en effet rapidement à des phénomènes beaucoup plus profonds et larges qui indiquent toute l’ampleur du travail à mener pour décoloniser les esprits en Belgique. agir par la culture #60 Faire carnaval, faire politique ? hiver 2019 25 \



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :