Agir Par la Culture n°59 sep/oct/nov 2019
Agir Par la Culture n°59 sep/oct/nov 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°59 de sep/oct/nov 2019

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 280) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 3,0 Mo

  • Dans ce numéro : les nouveaux habits de l'extrême droite.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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Vous montrez effectivement qu’il existe un continuumentre la course d’un chauffeur Uber, la microtâche d’un microtravailleur d’Amazon Mechanical Turk et les posts d’un internaute sur Facebook. Qu’est-ce qui relie ces trois personnes ? Toutes ces plateformes – qui ne sont pas des entreprises classiques puisque leur activité est essentiellement de mettre en relation différents types d’acteurs – sont basées sur la production de données. Elles doivent pour cela mettre au travail leurs propres utilisateurtrices afin de leur faire réaliser une activité de type particulier  : le digital labor. Le terme digital renvoie au terme latin digitus (le doigt). C’est donc en somme le travail du doigt dont le clic de la souris représente la tâche la plus élémentaire. Il est à distinguer du travail numérique, celui des managers, des ingénieurs, des informaticiens des grandes entreprises du numérique qui sont, eux, capables de gérer le numerus de par leurs compétences en mathématiques avancées. Le digital labor est un travail qui est extrêmement fragmenté et surtout déqualifié, invisibilisé et invalorisé (c’est-à-dire en perte de valeur). Il est d’abord fondé sur le principe de tâcheronisation  : l’activité se limite à des tâches extrêmement simples, courtes et fractionnées mais aussi standardisées, répétitives et assez rébarbatives. Elles sont effectuées pour la plupart devant un ordinateur  : identifier des objets sur une image, étiqueter des contenus, enregistrer sa voix en lisant de courtes phrases, traduire de petits bouts de texte… Le fil rouge qui relie un chauffeur de Uber, un micro- travailleur d’Amazon Mechanical Turk et un utilisateur lambda de Facebook, c’est donc la production des données, processus qu’on appelle la datafication et qui représente l’autre fondement de ce digital labor. Les plateformes et les IA – que les premières tentent de produire et de marchander – sont en effet fondées sur un flux constant de données produites et traitées. C’est la matière première nécessaire à leur fonctionnement. Ainsi, un chauffeur Uber passe certes une partie de son temps à conduire, mais ce qui intéresse surtout la plateforme sur laquelle il évolue, c’est de produire des données sur son smartphone en utilisant l’application Uber, en améliorant le GPS, l’algorithme de tarification dynamique ou la notation des passagers. Ces données sont en effet utilisées pour entrainer des robots de type particulier, des véhicules dits « autonomes », mais qui ont tout de même besoin de traiter et de travailler des données en temps réel. Un véhicule « sans chauffeur » enregistre des données grâce à un « lidar » [un capteur à radar laser], mais ces données, pour être exploitables, ont besoin d’être annotées, améliorées, raffinées. « Le digital labor est un travail qui est extrêmement fragmenté et surtout déqualifié, invisibilisé et invalorisé » Ainsi, concrètement, si ce véhicule « autonome » a pris en photo une rue, il faut que quelqu’un lui enseigne à reconnaitre un arbre ou un piéton (à éviter), un panneau de signalisation (et son interprétation), etc. Et ce, de toutes les formes et dans tous les contextes possibles. Pour ce faire, on fait donc appel à des travailleurs du clic, comme ceux de The mighty IA, un sous-traitant spécialisé dans l’entrainement des données pour le secteur automobile. Au sein de cette plateforme, des milliers de personnes payées quelques centimes par tâche doivent regarder à longueur de journée des photos de villes, d’autoroutes, et détourer [tracer les contours de] les voitures ou les camions pour les identifier. Combien sont-ils ces microtravailleureuses ? Ces microtravailleurs représentent une force de travail qui est en train de monter partout dans le monde. Les plateformes déclarent des effectifs qui dépassent déjà les cent millions ! On est donc loin d’une disparition du travail et des emplois volés par les robots. Au contraire, les besoins du secteur du numérique et de l’IA ne cessent de croitre et d’évoluer. Par contre, le travail et ses conditions d’exercice se voient fortement dégradées puisque cette tâcheronisation entraine une fragmentation des emplois en microtâches externalisées accompagnée par le démantèlement des salaires au moyen des micropaiements. Vous montrez que l’essentiel de cette armée industrielle de tâcherons du clic se situe dans les pays du Sud… Oui, tout simplement pour une question démographique  : la masse des ouvriers se situe aujourd’hui dans le Sud du monde dans les secteurs primaires ou secondaires, l’extraction de minerais ou l’agriculture. Dans son ouvrage « L’avenir du travail vu du Sud », Cédric Leterme explique comment la masse ouvrière actuelle s’est « sudifiée » et féminisée. Les microtâcherons du clic, qui font partie à part entière de cette masse ouvrière, n’échappe pas à la tendance. Ainsi, des pays comme les Philippines, l’Inde, l’Afrique du Sud ou dans un contexte francophone Madagascar, le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou la Tunisie concentrent le gros de ces microtravailleurs. Lesquels sont d’ailleurs très souvent plutôt des microtravailleuses. En somme, sur les plateformes de microtravail, non seulement le modèle vanté (l’auto-entrepreneuriat, où l’on est libre de travailler où on veut quand on veut) s’avère en fait être un environnement de travail aux conditions ultra précaires, sous-payées, sans aucune protection ni garantie de pérennité de son activité, mais de surcroit, celui qui y travaille subit aussi des contraintes liées au salariat comme la subordination, la surveillance, le contrôle… L’idée de base du salariat c’est qu’en échange d’une subordination relative, je reçois une protection sociale généralisée. Ce pacte-là s’est cassé et les « indépendants » ont renoncé à la protection pour éviter la subordination agir par la culture #59 06\automne 2019
à l’ancienne. Les travailleurs des plateformes, eux, qu’ils travaillent gratuitement ou pour des microrémunérations, se retrouvent face à une forme de subordination qu’on appelle la subordination technologique. Celle-ci se manifeste notamment à travers le flux d’ordres qui leur est transmis via les pastilles d’un message non lu, les annonces, les alertes, etc. C’est ce qu’on nomme des calls to action (« appels à l’action ») , des solutions technologiques qui vous poussent à réaliser une action le plus vite possible et sans vous poser de questions. C’est assez clair si vous êtes un chauffeur Uber  : chaque nouvelle proposition de course équivaut à un ordre, et chaque refus de course, c’est un refus d’ordre qui expose à une sanction possible comme une perte de réputation, un déclassement, etc. Même un utilisateur lambda de Facebook ou de Linkedin recevra ces appels à l’action ou subira la quantification de son effort productif via toute une métrique de performance (scores, likes, étoiles, nombre de followers, de partages, de contacts…) qui sert aussi d’outil de contrôle et de mise en concurrence. Avec le microtravail, basé sur le modèle de rémunération à la micro-pièce, au clic de souris, est-ce qu’on arrive à une logique tayloriste poussée à son maximum ? À un travail non plus « en miettes » mais en micromiettes ? Nous sommes clairement dans le prolongement extrême à la fois de l’ancienne division du travail dont parlait Adam Smith au 18 e siècle, et de certaines bases du fordo- taylorisme comme la fragmentation du travail et le travail à la chaîne… Sur Amazon Mechanical Turk, un travailleur reçoit un flux d’offres de microtâches qu’il doit réaliser très vite. Ça ne doit pas lui prendre plus de quelques fractions de seconde pour distinguer de manière intuitive un chat d’un chien sur une image. Ce travail est donc en effet extrêmement atomisé au niveau de sa réalisation ainsi qu’au niveau de sa rémunération. Mais ce qui représente la plus grosse différence par rapport au « travail en miettes » dont parlait Georges Friedmannen 1964, c’est le fait qu’il s’agisse d’un travail invisibilisé. Ainsi, au 20 e siècle, malgré l’émiettement de leur activité, des modalités de solidarité active entre les travailleurs pouvaient subsister du fait même qu’ils partageaient un même lieu de travail  : l’usine. Or, actuellement, les travailleurs des plateformes de microtravail n’ont aucune idée de qui sont les autres microtravailleurs. Pire, ils n’ont aucun intérêt à faire savoir aux autres ce qu’ils sont en train de faire  : les autres ce sont des concurrents qui peuvent potentiellement leur voler des tâches un peu mieux rémunérées – c’est-à-dire un euro plutôt que quelques centimes… Cela contribue à une invisibilisation qui ne vient plus du haut et qui serait voulue par le patronat, mais bien à une invisibilisation qui vient du bas, et qui est opérée par le travailleur lui-même, chacun souhaitant rester invisible aux yeux des autres. 07\Antonio A. Casilli En Attendant les robots Enquête sur le travail du clic Le Seuil, 2019 On constate aussi parfois même des formes d’entr’exploitation c’est-à-dire de micro sous-traitance en cascade. Une personne peut accepter une micro-tâche un peu plus importante, comme retravailler un logo pour la somme de 3 $. Elle va l’émietter à son tour, et faire réaliser cette tâche graphique par trente personnes différentes en réalisant un bénéfice au passage. Chaque personne s’occupera d’une micro-tâche payée quelques cents comme changer une couleur, changer un vecteur, changer un pixel et ainsi de suite… Ce climat de travail semble défavorable à la construction de solidarité, comment susciter chez les travailleureuses digitaux une prise de conscience de leur intérêt commun et les amener à s’organiser pour défendre leurs droits sociaux ? En réalité, le conflit social est loin d’être évacué et on constate déjà une prise de conscience, au niveau international, des travailleureuses des plateformes. On peut ainsi immédiatement penser aux travailleurs de plateforme de travail à la demande très visibles comme Uber ou Deliveroo qui se battent pour cette reconnaissance. Les litiges, les revendications, les grèves, les créations de syndicats ou l’intégration de ces travailleurseuses dans les syndicats traditionnels se multiplient, tant en Europe qu’en Australie, en Amérique ou en Inde. Ensuite, dans le monde du microtravail, on constate aussi la création de guildes, de recours collectif, et la volonté de certains syndicats d’organiser les microtravailleurs. Enfin, dans la troisième famille de travailleurs du clic qu’est le travail social en réseau, on observe aussi la multiplication d’actions en justices et d’embryon de formes d’organisation. Par exemple, il y a de plus en plus d’appels à la grève sur Facebook ou à la formation de data unions c’est-à-dire de syndicats de créateurs de données sur les plateformes sociales. Par ailleurs, on observe aussi des mouvements de type nouveau, comme le coopérativisme de plateformes. Celui-ci cherche à dépasser la conception capitaliste et prédatrice des plateformes actuelles et vise à créer un Twitter ou un Uber du peuple ! C’est-à-dire à inscrire les plateformes et les technologies numériques dans le contexte de l’économie sociale et solidaire et non plus exclusivement de se baser sur la captation de la valeur produite par ses utilisateurs. Il s’agit en somme d’une réactualisation de la grande tradition mutualiste des siècles passés qui propose aux usagers de ces plateformes d’en être les propriétaires et même les concepteurs. Même si ce mouvement se heurte aujourd’hui à pas mal de contradictions en interne, et lutte pour pouvoir trouver une manière de s’affirmer et ne pas se faire approprier par les plateformes capitalistes, c’est quelque chose d’extrêmement prometteur. agir par la culture #59 automne 2019



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