Agir Par la Culture n°59 sep/oct/nov 2019
Agir Par la Culture n°59 sep/oct/nov 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°59 de sep/oct/nov 2019

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 280) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 3,0 Mo

  • Dans ce numéro : les nouveaux habits de l'extrême droite.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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L’extrême droite a-t-elle remporté la bataille du net ? « L’ère numérique est un nouvel âge de la propagande » écrit le professeur de sciences politiques David Colon, dans son dernier livre Propagande, récemment paru et consacré à la manipulation de masse dans le monde contemporain. Lors du scrutin du 26 mai 2019, le Vlaams Belang (VB) est réapparu en force dans le paysage médiatique de notre pays alors qu’il était annoncé comme cliniquement mort. Son score, le VB le doit notamment aux transferts en sa faveur des voix des déçus des participations gouvernementales de la NV-A. Mais pas que. Sa stratégie web semble avoir fait mouche. Selon les médias mainstream, la formation d’extrême droite a repris du poil de la bête suite à un investissement de plus de 400.000 € pour la communication sur les réseaux sociaux numériques. « Campagne voeren op social media loont  : Vlaams Belang Facebookkampioen » (« La campagne électorale sur les réseaux sociaux porte ses fruits  : le champion sur Facebook est le Vlaams Belang ») titrait, juste avant la fermeture des bureaux de vote, sur son site le quotidien De Morgen. Pour d’autres observateurs du monde politique, le VB sera également considéré comme le numéro un en matière de campagne électorale 2.0. Sur ce point aucun doute. Âgé de 41 ans, ce parti a su s’adapter aux nouveaux Temps Modernes et à la nouvelle ère de la communication de masse notamment par la volonté de son ex-président, Gerolf Annemans (60 ans), de placer à sa tête un président issu directement de la génération dite Y, Tom Van Grieken (32 ans). Bien vu, le nouveau boss du VB écrit, en 2018 dans son livre-manifeste  : « La révolution d’Internet a changé radicalement le monde [en modifiant] « profondément notre façon de vivre, de travailler et de communiquer. Il en découle de passionnantes et nouvelles possibilités ». 1 UNE « AGIT-PROP » SANS CESSE ADAPTÉE Pour ne pas rester indéfiniment dans l’ombre des mastodontes de la scène électorale, les nouvelles formations, petites de taille au début, ont dû jouer des coudes pour se faire remarquer. L’appropriation et l’apprivoisement de chaque nouvel outil de communication ont été un challenge pour les formations politiques émergentes et pauvres en moyens de développement. Elles ont systématiquement innové dans leur propagande. Zvonimir Novak, professeur d’arts appliqués et spécialiste de la communication graphique en politique, relate dans un de ses ouvrages que « l’extrême MANUEL ABRAMOWICZ* droite s’est constituée [dès la fin du 19 e siècle] en inventant de nouveaux outils de propagande, notamment sous la forme de petits papiers éphémères. Elle est à l’origine de la vignette politique et du papillon [les ancêtres de l’autocollants modernes] » 2. Les mouvements fascistes, nazis et nationalistes monarchistes de l’entre-deuxguerres, comme les révolutionnaires communistes, ont ensuite exploité, au service de leur agit-prop (agitation et propagande) respective, tous les avantages offerts par les moyens de diffusion massive nés durant la révolution industrielle  : des tracts aux affiches, et surtout les journaux, dont la fabrication est rendue possible par la professionnalisation de l’imprimerie. Le second média de masse après la presse écrite, la radio, sera lui aussi, plus tard, récupéré à des fins politiques par des « radios pirates ». Plus faible dans l’occupation de la bande FM que la gauche révolutionnaire agir par la culture #59 Les nouveaux habits de l’extrême droite automne 2019 20\
anticapitaliste, une partie de l’extrême droite s’est accaparée d’un autre moyen de communication, plus discret, apparu au début des années 1980  : le médium interactif par numérisation d’information téléphonique, le Minitel. En Belgique, le Parti des forces nouvelles (PFN) proposait la « radio Forces Nouvelles ». Cette plate-forme audio n’avait cependant de radio que le nom. Il s’agissait d’une bande préenregistrée, sur un répondeur téléphonique automatique, de messages politiques. Pour l’entendre, il fallait composer un numéro de téléphone spécialement dédié à la « radio » de ce groupuscule. LA « FACHOSPÈRE » SPAMME ET TROLLE Depuis l’ouverture du web au grand public au milieu des années 1990, les « extrêmes » se sont accaparées ce nouveau médium permettant une exposition de l’information tous azimuts. Y compris pour faire de la télévision en créant des web-télé, comme « TV Libertés » diffusée à partir de la France depuis 2014, sous l’égide d’un ancien cadre frontiste. L’accès au monde numérique est beaucoup plus aisé que ne le fut l’imprimerie ou la radio. La réalisation d’un périodique papier coûte en effet bien plus cher que l’informatisation de l’agit-prop. Un ordinateur, une connexion internet, la caméra d’un bon téléphone portable et quelques connaissances de base en informatique suffisent. Pour David Colon  : « Les médias électroniques apparaissent donc aujourd’hui [...] comme le terrain privilégié de l’action propagandiste ». Sur le net, la droite subversive va livrer bataille en formant ses militantes à « spammer », en postant massivement des messages sur des espaces numériques réservés aux commentaires, et à « troller », en provoquant des polémiques sur les réseaux sociaux numériques 3. Le groupe pionnier dans le domaine de la « cyberguerre culturelle » a été celui des Identitaires. Fondé en 2002 sur les ruines d’un vieux groupuscule « nationaliste- révolutionnaire » français, il s’est bâti par le biais du net. Pour Zvonimir Novak  : « [ces] militants identitaires se montrent ingénieux et innovants [...] en développant entièrement leur mouvement à partir d’une galaxie informatique. [...] Pour mener ce combat graphique, ils organisent des séminaires de formation destinés à instruire les militants sur les nouvelles techniques de communication ». 4 Résumons  : la nouvelle success-story de l’extrême droite s’arc-boute sur ses capacités d’exploiter toutes les offres du web en matière de communication politique. La « fachosphère » est une réalité. Cette dernière est même « l’un des secteurs les plus dynamiques de la Toile », constatent *Coordinateur de RésistanceS, un web-journal d’investigation contre l’extrême droite depuis 1998 (www.resistances.be). les journalistes Albertini et Doucet 5. Le Front national français a été ainsi, en 1994, le premier parti politique à s’être doté d’un site internet digne de ce nom. La propagande 2.0 de la « fachosphère » est une réussite. Elle est proche du corpus du mouvement « futuriste », un courant littéraire et artistique européen dont certains membres rejoignirent les rangs du fascisme italien. Le futurisme se singularisait alors par son rejet des traditions graphiques antérieures et une exaltation pour la modernisation du monde, particulièrement pour le développement urbain, les machines industrielles et la vitesse des moyens de communication. TOUS LES CONTESTATAIRES PROFITENT DE LA 2.0 Les nombreux articles de la presse sur l’invasion du net pas l’extrême droite ne doivent cependant pas cacher l’arbre qui cache une réalité virtuelle bien plus nuancée. Dans celle-ci, des forces politiques d’autres horizons idéologiques sont également des pros. Si des groupuscules identitaires ou des partis nationalistes de droite se sont jetés dès son ouverture publique dans la sphère numérique, ils n’ont pas été les seuls. En Italie, le Movimento Cinque Stelle, la France Insoumise outre- Quiévrain ou encore le PTB en Belgique se sont illustrés comme les leaders principaux de l’utilisation efficace des avantages offerts par le monde numérique. L’entrisme dans la brèche permettant une massification de la communication politique ne date donc pas du 26 mai 2019, avec le retour du Vlaams Belang dans le peloton de tête électoral. Souvent maltraités dans les médias dominants, ce sont les contestataires du système politique dans leur ensemble qui savent comment bien profiter de tous les bénéfices du système numérique et de sa... révolution ! 1. Tom Van Grieken, L’avenir entre nos mains - révolte contre les élites, Éditions Egmont, 2018, p.217 et 219. 2. Zvonimir Novak, « Tricolores. Une histoire visuelle de la droite et de l’extrême droite », L’échappée, Montreuil, 2011, p.13. 3. Dominique Albertini et David Doucet, La Fachosphère. Comment l’extrême droite remporte la bataille du Net, Entretien avec Daniel Schneidermann, Flammarion, 2016, p.11. 4. Zvonimir Novak, Op. Cit. p.169. 5. Dominique Albertini et David Doucet, Op. Cit. agir par la culture #59 Les nouveaux habits de l’extrême droite automne 2019 21\



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