Agir Par la Culture n°59 sep/oct/nov 2019
Agir Par la Culture n°59 sep/oct/nov 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°59 de sep/oct/nov 2019

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 280) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 3,0 Mo

  • Dans ce numéro : les nouveaux habits de l'extrême droite.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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BENJAMIN BIARD « La stratégie de lissage du discours pour accéder au pouvoir fonctionne » Alors que le radicalisme de l’extrême droite tend à devenir mainstream, que les succès électoraux des partis qui portent son idéologie se multiplient, et que les positions semblent prises une à une par une machine de guerre électorale et culturelle bien huilée, il semble utile de revenir sur les évolutions et les permanences des formations d’extrême droite en Europe. Rencontre avec Benjamin Biard, chercheur au CRISP, docteur en science politique et politologue spécialisé sur ces questions. Comment définir l’extrême droite ? L’extrême droite, c’est une idéologie qui repose sur trois éléments  : Le premier, c’est le constat d’une inégalité de fait sur Terre  : pour les formations d’extrême droite (ED), il existe une inégalité entre des races, entre des ethnies, entre des religions, des civilisations, etc. et il faudrait donc établir une hiérarchie sociale sur cette base inégalitaire supposée. Le deuxième, c’est le but vers lequel tendre pour palier ce constat  : le nationalisme, viser une société repliée sur elle-même. Attention, si tous les partis d’extrême droite sont effectivement nationalistes, en revanche, tous les partis nationalistes ne sont pas des partis d’extrême droite. Et le troisième, c’est la question des moyens de passer de ce constat considérée comme problématique vers cet objectif nationaliste  : des moyens qui peuvent être antidémocratiques, anticonstitutionnels, parfois violents physiquement (Aube Dorée, en Grèce par exemple) et qui le sont en tout cas au niveau symbolique à l’exemple des distributions de bibles dans les mosquées menées par les militants de Britain First au Royaume-Uni. PROPOS RECUEILLIS PAR AURÉLIEN BERTHIER Comment se reconfigurent leurs idéologies actuellement ? Quatre vagues d’extrême droite se sont succédé depuis 1945. La première vague (1945-55), ce sont ces formations d’ED héritières des mouvements fascistes actifs lors de la Seconde Guerre mondiale. Elles sont exsangues et rejetées. Elles ne parviennent plus à se maintenir dans le paysage politique d’Après-guerre où que ce soit en Europe. La seconde vague (1955-1980) est caractérisée par une opposition à la modernisation et à l’État-providence. L’exemple emblématique, c’est le mouvement poujadiste en France qui arrive à percer et obtient des élus à l’Assemblée nationale en 1956 sans toutefois parvenir à s’enraciner dans la société. De 1980 à 2000, une troisième vague émerge avec des leaders provocateurs comme Filip Dewinter ou Jean-Marie Le Pen. Les partis d’ED commencent à prendre racine sur un discours de résistance à la migration et deviennent des acteurs de premier plan dans le paysage politique  : l’UDC en Suisse, le FN en France ou le Vlaams Blok en Belgique. agir par la culture #59 Les nouveaux habits de l’extrême droite automne 2019 14\
On se situe depuis le tout début des années 2000 dans une quatrième vague qui consacre leur volonté d’accéder au pouvoir. Comprenant que la prise du pouvoir resterait hors de portée avec un style dur et provocateur, les partis d’ED ont lissé leurs discours et leur communication pour se montrer respectables, capables d’exercer le pouvoir et ainsi accéder aux médias et élargir leur base électorale. Mais aussi échapper aux lois contre le racisme et obtenir, ou conserver, des financements publics qui peuvent être suspendus s’ils ne respectaient pas les valeurs fondamentales des droits humains. C’est typiquement le FN de Marine Le Pen qui revoit son style en profondeur pour se légitimer. Mais on peut aussi songer au Jobbik qui tente de percer le plafond de verre qui s’impose à lui. Ce processus pour se rendre plus acceptable ne se déroule pas que sur la forme mais aussi sur le fond. Les partis d’ED ne vont plus se cantonner aux enjeux d’immigration ou de sécurité et s’élargir à toutes les thématiques imaginables. Il s’agit de se distancier de l’image du parti monothématique intéressé uniquement par l’immigration ou la sécurité intérieure (ou, dans le cas du Vlaams Belang par l’indépendance de la Flandre), et de se montrer capable de prendre des décisions sur un ensemble de domaines qui intéressent les citoyens comme l’environnement, l’enseignement, le socioéconomique, le sociétal… On a l’impression que les succès électoraux se multiplient, que l’ED impose les termes du débat public, que leur idéologie conquiert les esprits et occupent de plus en plus les espaces numériques mais aussi l’espace public. Est-ce qu’on peut dire que la tendance est à la conquête ? Si on regarde les courbes, on observe effectivement que l’ED prend du poids en terme électoral. Dans tous les pays où elle existait déjà mais aussi dans des pays où elle n’existait pour ainsi dire pas  : l’Espagne avec Vox, l’Allemagne avec l’AFD qui a opéré une percée assez spectaculaire encore dernièrement dans deux Länder allemands de l’Est. Et puis, au-delà du score, il y a l’accès au pouvoir qui est de plus en plus fréquent. En Autriche à partir de 1999, l’ED intègre le gouvernement. Position qu’elle a retrouvée récemment. En Italie, on se souvient du passage au pouvoir récent de Matteo Salvini et de la Lega, parti qui y avait en fait déjà participé plusieurs fois. Aujourd’hui, la Bulgarie est dirigée par une coalition dont fait partie une formation d’extrême droite. Dans des pays plus au nord de l’Europe également. En Espagne, le parti Vox soutient le gouvernement régional andalou. On le voit, l’extrême droite aujourd’hui a réussi à gagner les plus hautes sphères politiques, l’agenda politique parlementaire et gouvernemental  : ses idées extrémistes sont de plus en plus intégrées et ses thématiques de prédilection sont des questions qui sont réellement débattues. Ce qui montre que la stratégie de cette quatrième vague de lissage du discours pour accéder au pouvoir fonctionne. Qu’est-ce que le Vlaams Belang (VB) mobilise dans ses discours actuels en termes d’imaginaire, de représentation et d’esthétique ? Notamment pour pouvoir jouer sur la force, une valeur phare maintenant que l’esthétique militarisante est proscrite ? Au sein du parti, il y a eu cette tension très forte sur la question de savoir si le VB devait rester un parti d’opposition, un Zweppartij (un parti fouet) qui met la pression sur les autres et tente d’influencer la vie politique de l’extérieur – c’est la ligne Dewinter – ou bien s’il devait tenter de participer au pouvoir. C’est cette dernière ligne qui l’emportera et une nouvelle génération – incarnée par le président Van Griecken – arrive alors aux commandes du parti. Ce qui entraine un changement d’image et un élargissement des thématiques de campagne en plus des traditionnels nationalisme, migration, islam et insécurité. Le discours a évolué pour se couler dans les évolutions sociologiques même si on reste dans une idéologie d’ED. Ainsi en est-il par exemple du discours de défense des communautés gays (au nom des libertés sexuelles, on doit combattre l’islam) ou au nom de la liberté des femmes (au sujet du voile). On le voit, ces questions sociétales peuvent servir à mieux stigmatiser les musulmans du pays. Autre point notable, un rajeunissement sensible. Van Gricken a 34 ans et s’est entouré d’une garde- rapprochée de la même génération. Certes, Filip Dewinter ou Gerolf Annemans sont toujours là, mais ces anciens sont plus à l’arrière-plan. L’autre figure importante, Dries Van Langhove, le leader de Schild & Vrienden, a lui 26 ans. Ce renouvellement générationnel a permis de faire mouche au sein de l’électorat de prédilection de l’extrême droite, à savoir  : un électorat jeune, masculin et peu diplômé. Phénomène renforcé par l’usage intensif des réseaux sociaux numériques par le VB. Les idées d’extrême droite sontelles portées seulement par des partis ? Non, il y a des pays où les partis d’extrême droite ont du mal à émerger mais où par contre on retrouve des mouvements au sein de la société comme Pegida qui sont actifs en Angleterre, en Allemagne ou même en Belgique. Ils parviennent à capter l’attention des citoyens sur ces thématiques migratoires ou anti-islam au-delà de ce que peuvent faire les partis politiques. agir par la culture #59 Les nouveaux habits de l’extrême droite automne 2019 15\



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