Agir Par la Culture n°40 déc 14/jan-fév 2015
Agir Par la Culture n°40 déc 14/jan-fév 2015
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°40 de déc 14/jan-fév 2015

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 32

  • Taille du fichier PDF : 5,5 Mo

  • Dans ce numéro : capitalisme... étendue des dégâts et pistes de sortie.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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n°40 - hiver 2014 - 4 ortrait edwy plenel Créer un chemin de raison sensible Journaliste à la longue carrière, ancien directeur de la rédaction au Monde, co-fondateur et actuel président de Mediapart, site d’information, de débats et d’enquête, Edwy Plenel est une figure importante de la gauche dans le paysage intellectuel et médiatique francophone. Il publie Pour les Musulmans, livre de combat qui dresse le constat d’une islamophobie ordinaire ayant contaminé les milieux politiques, académiques, médiatiques et intellectuels en France et face à laquelle il s’agit de prendre position. Propos recueillis par Aurélien Berthier et Marc SinnaeveDans Pour les Musulmans, vous constatez l’explosion de l’islamophobie et vous donnez des arguments pour la combattre. Pourquoi ce livre ? Je ne suis pas le premier à parler de cette islamophobie. Le constat en a été documenté par des chercheurs, des sociologues et des journalistes de terrain. Mon essai est plutôt un appel à rompre l’indifférence. C’est celui d’un journaliste, d’un citoyen qui tend la main, parce que ce qui est terrible c’est le silence qui entoure cette violence symbolique inimaginable dont sont la cible nos compatriotes d’origine, de culture ou de croyance musulmane. Le titre Pour les Musulmans s’inspire d’un article publié en 1896 par Émile Zola, vingt mois avant son fameux « J’accuse », qui s’intitulait « Pour les Juifs ». Dans ce texte, il se révoltait contre la banalisation d’un discours du préjugé, de l’essentialisation, de la discrimination contre les Juifs pris en bloc : les Juifs de France assimilés à l’argent par un antijudaïsme chrétien, mais aussi par cet antisémitisme moderne qui confondait lutte contre le capital et lutte contre les Juifs. Tout cela était profondément marécageux, mais, en même temps, tout cela était parfaitement mondain : c’était accepté comme ce que nous entendons dans les médias en France ou ailleurs aujourd’hui. D’où mon propos qui, pour sortir du marécage actuel, invite ceux qui se réclament d’idéaux de progrès et de démocratie à prendre une ligne de crête contre la banalisation bienséante de la hiérarchie des civilisations, contre la guerre des civilisations. La démocratie, pour moi, passe par le souci des minorités, bien plus que par la loi de la majorité. Pour qu’une page de texte tienne, il faut des marges, et, complémentairement, les minoritaires ont à s’inventer de manière à renforcer la cohésion du centre. La recrudescence de ces débats qui essentialisent les minorités et divisent les populations n’est-elle pas d’abord une manière de masquer la question sociale ? C’est le cœur, c’est la clé. Cette façon de construire artificiellement l’autre comme une menace, de créer un bouc émissaire principal, le musulman, ramène les perceptions, les discours, les débats à la seule problématique de l’origine, de l’identité, de la religion. Ce qui revient à mettre en exergue ce que nous pensons séparément plutôt que ce que nous faisons ensemble. On conduit les dominés, les exploités, les travailleurs à se faire la guerre au nom de leur identité, de leur origine, de leur croyance, de leur apparence au lieu de réfléchir à ce qu’ils ont en commun : leurs conditions de vie, leurs conditions de travail, leurs conditions d’habitat, leurs espérances sociales et démocratiques. C’est la ruse éternelle des dominants ! Car ceux qui profitent des inégalités sont habités par la peur. La peur de l’inconnu, de l’imprévu, de la révolte. Et c’est parce qu’ils ont peur euxmêmes qu’ils n’arrêtent pas de diffuser la peur, l’angoisse, l’inquiétude, de mettre sans cesse en branle la mécanique de la crispation identitaire, de l’imposer à l’agenda politique. C’est cette politique de la peur qui produit des monstres au cœur du peuple. Doublement. D’une part, les monstres de la xénophobie, du racisme, du vote d’extrême droite qui dirigent la colère des individus contre le voisin musulman au lieu de s’en prendre à la vraie cause, commune, de leurs malheurs. D’autre part, il y a les monstres provoqués par l’humiliation, par le ressentiment, ce sentiment de mal-être lié à une victimisation exacerbée qui mène vers des chemins de perdition jusqu’à ces enfants de nos
Photo : Hélène Fraigneux ortrait quartiers populaires qui choisissent de se perdre dans des idéologies totalitaires, violentes, assimilées au « djihad ». Djihad contre croisades : c’est le piège des guerres de civilisations, l’engrenage infernal que produit la politique de la peur, où, à force de faire se répondre monstres et épouvantails, on brutalise la démocratie elle-même, on met la société en guerre contre elle-même, et on finit par générer des prophéties auto-réalisatrices. De ce point de vue, mon livre se veut une réflexion pour montrer qu’il existe un autre chemin, un chemin de raison, de raison sensible, qui se soucie de l’humanité concrète : les hommes les femmes, ce ne sont pas des abstractions identitaires, des entités idéologiques, ce sont des réalités dans toute leur diversité. Dans votre livre, justement, vous pointez une certaine dérive de la laïcité que vous appelez le laïcisme. Une laïcité qui stigmatise plus qu’elle n’apprend à vivre ensemble… « Djihad contre croisades : c’est le piège des guerres de civilisations, l’engrenage infernal que produit la politique de la peur » n°40 - hiver 2014 - 5 Je défends la laïcité. Et je défends la laïcité contre ceux qui, aujourd’hui, trahissent la laïcité originelle par ce laïcisme à la manière des intégrismes dans les religions. Ce laïcisme c’est la haine du religieux, c’est la peur du religieux. C’est, sous prétexte de détestation de la religion, la stigmatisation d’une population. Et je rappelle dans ce livre que la laïcité originelle, notamment en France avec l’invention de la Troisième République, ce n’est pas cela. C’est d’abord la reconnaissance des cultes minoritaires, en l’occurrence du protestantisme et du judaïsme. C’est la fin du face-à-face d’une République anticléricale et d’une religion majoritaire dominante, le catholicisme. C’est la fin d’une querelle qui faisait piétiner les enjeux démocratiques et sociaux. Et c’est l’ouverture d’un chemin de laïcisation, que l’on peut définir comme ce que nous faisons ensemble. Le chemin de laïcisation produit en 1905 par la Loi de séparation des Églises et de l’État, c’était d’ouvrir le cadre pour les catholiques et de leur dire : « Vous avez le droit à votre culte, c’est votre espace privé. En revanche, construisons tous



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