Agir Par la Culture n°38 jun/jui/aoû 2014
Agir Par la Culture n°38 jun/jui/aoû 2014
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°38 de jun/jui/aoû 2014

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 32

  • Taille du fichier PDF : 14,7 Mo

  • Dans ce numéro : le livre en mutation... face au numérique et la marchandisation.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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chantier éditeurs ET LIBRAIRES INDÉPENDANTS : SE REDÉFINIR OU PÉRIR ? Gilles Martin a une double casquette puisqu’il est à la fois le directeur des Éditions Aden mais a également fondé la librairie Joli Mai située à Saint-Gilles (Bruxelles). Il réagit aux bouleversements qui touchent à la fois l’édition et la distribution : l’achat en ligne de livres (Amazon au premier chef) ou leur dématérialisation. Et trace quelques pistes pour une mutation de l’édition. r 4 4111 Propos recueillis par Aurélien Berthier Illustration : Fanny Dreyer n°38 - été 2014 - 14 Comment vous emparez-vous de la question de la dématérialisation du livre à Aden ? Le gros problème du passage au numérique, c’est que ça demande un investissement de départ très lourd. Il s’agit de le faire correctement : on ne met pas un PDF en ligne. Ce qui représente un investissement de départ assez lourd qui va peut-être rapporter de l’argent mais pas tout de suite car c’est un marché balbutiant. Le retour de tous les éditeurs qui y ont été, c’est que ça représente seulement 5% du chiffre d’affaires environ. Le papier reste donc notre principale source de revenu. D’autre part, si on fait le pari de la dématérialisation et du passage au numérique, on se tire une balle dans le pied en passant par-dessus les libraires qui représentent le principal soutien de tout éditeur. Vous réalisez une partie des ventes des Éditions Aden sur Amazon, c’est un mal nécessaire ? Faut-il le boycotter ? Non, mais une des solutions, ce serait d’interdire le marché belge ou français à Amazon tant que celui-ci n’y paye pas l’impôt. Et avec l’argent de cette taxation, on pourrait instaurer un tarif postal « livre » accessible à tout libraire ou éditeur à la manière du tarif postal des périodiques. Nous, on est incapable de vendre un livre en ligne, ça nous coûte trop cher. On ne peut donc pas rivaliser avec Amazon qui a sans doute des accords avec la poste. On peut aussi penser à la loi sur le prix unique qui obligerait tout le monde à vendre un livre au même prix. Ça protègerait de la vente à prix cassé des livres par des grosses enseignes qui affaiblit des
libraires indépendants qui ne peuvent pas se permettre ce rabais. Amazon réaliserait aussi pas mal de cassage de prix s’il n’était pas contraint et forcé d’appliquer le prix unique par la France. Le métier de libraire va disparaitre. On va devoir jouer la carte humaine qu’Amazon n’a pas. Faire beaucoup plus de rencontres, amener des auteurs, des dédicaces. Il faudra faire muter le métier. On ne pourra plus vendre que des piles de bouquins. Comment en tant qu’éditeur voyez-vous la suite ? Il y a un défi dans la fabrication du produit : le livre-objet avec le développement d’un corollaire numérique. Je pense que la numérisation va balayer les éditeurs qui n’ont pas une réflexion sur la forme qui est liée naturellement au fond. Si on prend par exemple le livre de poche, qu’on le lise en papier, sur un Kindle ou un iPad, ça ne change finalement pas grand-chose. En revanche, un livre avec un certain contenu et une forme réfléchie et chouette, qui constitue un bel objet, va continuer d’exister un peu à la manière du vinyle qui revient en force alors qu’on peut télécharger toute la musique du monde. Pourquoi ? Parce qu’il y a une valeur ajoutée à l’objet, un soin apporté à la pochette, des petits tirages de qualité, une qualité d’écoute. Avec le papier, on doit faire la même chose. Si on continue à éditer des livres cheap, on a perdu d’avance face au numérique. On devra aussi imaginer des complémentarités papier/numérique à l’exemple de certains vinyles qui sont vendus avec un code pour télécharger gratuitement les versionsmp3. On pourrait tout à fait imaginer un chouette livre avec accès libre à la version numérique. Je pense que je vais d’ailleurs expérimenter d’extraire des chapitres autonomes de certains bouquins, en faire un livre numérique à 1 euro pour les vendre en ligne. Ces livres-chapitre (qui ont une cohérence en eux-mêmes) pourraient inviter à découvrir l’objet papier, qui serait lui complémentaire et plus riche. Par ailleurs, il y a actuellement une multiplicité des fichiers suivant les plateformes. Ceux-ci ne sont pas interopérables : on ne peut pas lire sur iPad des fichiers achetés pour Kindle par exemple. À l’avenir, toujours en suivant l’industrie musicale, on pourrait donc imaginer un système plus universel à la manière du streaming. Contre un abonnement mensuel de quelques euros, on pourrait avoir accès à des plateformes d’éditeurs et de leurs livres. A AP Ce serait les pistes que je suivrais si j’allais vers le numérique. Je ne veux pas faire du numérique simplement pour faire du numérique mais je ne veux pas non plus être dogmatique et fermer la porte à la chose même si je suis plutôt hostile idéologiquement au numérique. Pourquoi êtes-vous plutôt hostile au numérique ? On compare souvent l’émergence du numérique à la révolution qu’a constituée l’invention de l’imprimerie. Or, Gutenberg et les autres qui étaient derrière l’invention de l’imprimerie étaient des humanistes. Il s’agissait de diffuser des idées humanistes. Aujourd’hui, ce sont des commerçants, des grands groupes privés américains comme Apple, Amazon ou Google qui sont là pour faire de l’argent. Ainsi, ça influence déjà la forme utilisée : les fichiers sont par exemple verrouillés. On n’imagine pas Gutenberg verrouiller ses bouquins, il voulait au contraire que ses idées se diffusent et que ses livres se multiplient. Les liens hypertextes sont encouragés, or, ils incitent à aller de fichier en fichier à acheter, à consommer plus et à accumuler des fichiers. Et ce, en plus d’encourager une lecture superficielle et non une lecture profonde, horizontale et non verticale. Avec le livre numérique, on entre de plus dans un système très centralisé. Dans une petite librairie, il n’y a pas de fichage. Sur le net, on confie sa consommation de bouquins à un pouvoir centralisé qui peut potentiellement le bloquer mais aussi recueillir des informations sur nos habitudes pour constituer des bases de données qui sont ensuite monnayées à d’autres sociétés privées. On peut aussi évoquer le coût écologique : les ondes partout, l’électricité, la fabrication du produit matériel lui-même (tablette, gsm), le cloud et ses énormes fermes de serveur à refroidir avec des choses très matérielles comme l’eau et à alimenter avec des énergies loin d’être propres. Éthiquement, il y a donc de gros problèmes dans tout ce circuit, au service d’une vision très dure du capitalisme. Ces compagnies ne sont pas là pour encourager la lecture mais pour amener à accumuler du fichier : à quoi bon avoir 50.000 bouquins dans sa tablette ? Il y a toute une réflexion philosophique à avoir. Est-ce qu'on veut une société où tout est en réseau, traçable, où on devient de plus en plus un produit ? Il faut donc soulever ces questions éthiques, mobiliser le législateur pour qu’il améliore le droit. www.aden.be LES éditeurs MILITANTS Le secteur de l’édition a connu ces dernières décennies deux phénomènes contradictoires. D’une part un vaste mouvement de concentration des maisons d’édition (rachat, internationalisation…) et d’autre part, la floraison d’une nouvelle génération de petites structures d’éditeurs militants. Celles-ci sont indépendantes (des grands groupes d’éditions) et engagées dans le domaine de la critique sociale. Elles sont nées à la faveur du renouveau contestataire qui s’est produit à partir de la fin des années 80 (lutte contre le néolibéralisme, altermondialisme, montée des préoccupations écologiques…). Des dizaines et dizaines d’éditeurs aux desseins plus militants que financiers ont ainsi démarré une activité qui, si elle représente un faible poids économique, joue néanmoins un rôle important au sein du champ éditorial. Ainsi des noms comme Raisons d’agir, Agone, La Dispute, La Fabrique, Aden ou Amsterdam sont devenus familiers des acteurs de terrains et penseurs qui agissent dans les champs politiques, culturels et sociaux. Cette floraison a été notamment facilitée par les moyens technologiques actuels qui ont permis une véritable « démocratisation » de l’édition. Aujourd’hui, un ordinateur, un logiciel de mise en page, un capital de départ de 10.000 euros et quelques idées audacieuses peuvent suffire pour créer sa structure éditoriale. Mais les difficultés de ces éditeurs indépendants sont cependant nombreuses. Si pléthore de structures se montent, tout autant périclitent. Il est peu fréquent de dégager un revenu de cette activité. La part de bénévolat y est d’ailleurs particulièrement importante et beaucoup pratiquent ce métier en plus d’un autre emploi. Les subventions publiques sont aussi souvent nécessaires. L’accès au point de vente pour diffuser leur production est également décisif. Ce qui rend le maintien d’un réseau de librairies indépendantes indispensable. Il est en effet primordial que ces libraires, souvent engagés eux-aussi, continuent de jouer leur rôle de découvreur/prescripteur et recommandent leurs titres. (AB)



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