Agir Par la Culture n°37 mar/avr/mai 2014
Agir Par la Culture n°37 mar/avr/mai 2014
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°37 de mar/avr/mai 2014

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 32

  • Taille du fichier PDF : 3,0 Mo

  • Dans ce numéro : de guerre lasse... entre fascination, embrigadement et désastre.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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chantier LA LASSITUDE DE POLéMOS La guerre peut-elle être légitime et juste ? Ou bien faut-il proclamer un pacifisme absolu, quelles que soient les circonstances ? Par Jean Cornil À cette question délicate, commençons par apporter quelques éclairages. Tout d’abord celui de la transformation anthropologique majeure de la modernité. La guerre, ou la capacité de sacrifier sa vie pour sa communauté d’origine, a été pendant très longtemps la valeur première qui fondait l’estime de soi et la reconnaissance des autres. Du guerrier primitif à l’envahisseur romain, du martyr chrétien au chevalier médiéval, la violence a été pendant des millénaires la vertu suprême : l’honneur d’une mort héroïque comptait bien plus que la conservation de sa petite vie biologique. Comme le décrit Jean-Claude Michéa, « les deux principales causes de la folie guerrière sont, d’une part, le désir de gloire des grands et, de l’autre, la prétention des hommes, source de toutes les guerres civiles, à détenir la Vérité sur le Bien ». Que l’on songe dans l’histoire relativement récente du continent européen à la tragédie des guerres de religion entre protestants et catholiques. Une communauté pacifiée par le droit, le marché, le commerce et les intérêts strictement rationnels et privés. Benjamin Constant et Alexis de Tocqueville en ont posé les lumineux fondements dans leurs œuvres. Les vices privés aboutiront paradoxalement à la vertu publique. N’invoquons plus le recours à un idéal transcendant, à une interprétation des textes sacrés, à une valeur cardinale et la ruche des abeilles produira le miel en faveur de tous dans la paix. Adieu Sun Tzu, Clausewitz et Machiavel ? Hélas, cette ambitieuse philosophie visant à instaurer la paix perpétuelle entre les nations, selon la formule de Kant, occultait à la fois les formidables inégalités économiques entre individus et entre nations, sur lesquelles Marx et Engels allaient fonder leurs impitoyables analyses du capitalisme, et les prétentions civilisationnelles de l’Occident qui allaient légitimer, de la traite négrière à la torture en Algérie, toutes les exactions de l’impérialisme et du colonialisme. i La modernité, comme avant elle, ne fut qu’une succession de conflits et de massacres, quelles que soient les invocations pour légitimer l’ardeur belliqueuse, dont le XX e siècle remporta la palme d’or de l’horreur humaine, des guerres mondiales au génocide rwandais, de la guerre tribale entre les peuples yougoslaves au sanglant déchirement du Darfour. Et aujourd’hui, ayant évité l’ultime affrontement par la dissuasion nucléaire, les embrasements pour les matières premières et les ressources naturelles déchirent le globe. L’autre nom du combat ? La défaite de « Plus jamais ça » ? La guerre comme continuation de la politique par d’autres moyens ? L’histoire de l’homme est dominée par Polémos et Athéna. De la guerre du Péloponnèse aux croisades, de la résistance au nazisme à celle des Sandinistes face aux Américains, y a-t-il des critères pour admettre qu’une guerre puisse être, dans certaines circonstances, juste et légitime ? Ou bien une guerre n’est-elle jamais juste ? La violence et le meurtre, voire la torture, peuvent-ils, même dans des cas limites extrêmement réduits, légitimer moralement une entreprise guerrière ? Depuis des millénaires, penseurs et stratèges en discutent et cherchent à en fixer les critères, et ce, bien loin des clichés simplificateurs entre belliqueux et pacifistes, entre mains sales et belles âmes. Sur les guerres coloniales, pillage organisé au profit exclusif de la métropole, les guerres du fascisme ou du nazisme pour étendre leur espace vital et asservir des peuples prétendus inférieurs, ou les guerres déguisées au profit d’intérêts économiques et géostratégiques telles les guerres d’Irak ou du Caucase, les éléments sont suffisamment clairs pour conclure à leur illégitimité. D’autres peuvent semer le trouble et l’hésitation : la France au Mali, ou en Centrafrique, envoie-t-elle ses soldats pour contenir les poussées fanatiques ou a-t-elle un agenda moins avouable, o reprendre pied dans la rude compétition mondiale pour l’accaparement de ressources de plus en plus rares ? D’autres encore, une fois le travail de la mémoire historique accompli, ne souffrent quasi plus de contestations : qui songerait remettre en cause la légitimité du débarquement en Normandie ou les guerres de libération nationale des anciens colonisés ? Pour ma part, ancien objecteur de conscience, viscéralement attaché au désarmement généralisé de la planète, toujours fasciné par le courage des déserteurs et des insoumis, je reste à penser, tout en rêvant à la paix perpétuelle de Kant, que l’insurrection de l’esclave face au maître, quelque soit son nom, son intérêt, sa nationalité ou la valeur qu’il brandit est une composante cardinale de la dignité humaine. « La France au Mali, ou en Centrafrique, envoie-t-elle ses soldats pour contenir les poussées fanatiques ou a-t-elle un agenda moins avouable, reprendre pied dans la rude compétition mondiale pour l’accaparement de ressources de plus en plus rares ? » Illustration : Mo Xia. n°37 - printemps 2014 - 10
n°37 - printemps 2014 - 11 Les raisons qui déclenchent les guerres ont-elles changé ou restent-elles globalement les mêmes ? Depuis la fin de la Guerre froide où il s’agissait de se définir par rapport à l’un des deux blocs, on constate que les entrées en guerre ont chaque fois été légitimées ou en tout cas expliquées par des raisons humanitaires ou humanistes : défense des droits de l’homme, protection de la population, lutte contre le terrorisme… Ces raisons-là sont toujours mises en avant pour expliquer une intervention militaire afin que celle-ci soit acceptable pour l’opinion publique. Mais pour la CNAPD, derrière ces discours légitimateurs, il y a des intérêts beaucoup plus quantifiables qui expliquent l’entrée en guerre des États, vu le coût financier que représente une intervention militaire. D’une part, l’accès aux ressources dites stratégiques, c’est-à-dire vitales, dont tous les États ont besoin pour vivre ou pour alimenter la croissance économique des pays, et d’autre part un positionnement géostratégique intéressant pour une présence dans telle ou telle région du monde. Quelles sont ces ressources stratégiques ? Les énergies au premier plan. Essentiellement, le gaz, le pétrole et l’uranium. C’est aussi l’eau ou encore des ressources minérales souvent nécessaires pour les nouvelles technologies comme le lithium ou le coltan. Des ressources dont chaque État a besoin quelle que soit son orientation philosophique, car nécessaire pour la vie humaine et pour la vie en société. Et comme ce sont des ressources qui sont par définition non renouvelables, on a besoin d’en sécuriser l’approvisionnement. Surtout que l’on s’inscrit dans un mode de développement, le capitalisme, qui est basé sur une accumulation du capital. L’accumulation du capital repose sur la satisfaction des besoins des individus qui sont postulés comme étant infinis. chantier SAMUEL LEGROS « QUAND FAIRE LA GUErrE, C’EST FAIRE LA PAIX » Samuel Legros est chargé de recherche et de plaidoyer politique au sein de la CNAPD (Coordination Nationale pour la Paix et la Démocratie) qui réalise un travail de veille, d’information et de mobilisation sur les questions internationales liées à la paix, à la non-violence, à la justice internationale. Il revient ici sur la guerre « humanitaire », une intervention militaire toujours imposée dans l’urgence qui cache d’autres enjeux plus terre-à-terre. Propos recueillis par Aurélien Berthier Or, nous sommes dans un monde où les ressources sont finies, non renouvelables. Des besoins infinis dans un monde fini. Cette contradiction prend des tournures dangereuses quand il s’agit des biens « stratégiques », ceux dont tout le monde a un besoin vital. On y revient longuement dans CAP Magazine [voir encadré] que nous éditons. Le système de développement dans lequel on vit, le capitalisme ultralibéral en tout cas, est un système fondamentalement conflictuel. Et le caractère de plus en plus multipolaire du monde accroît davantage cette conflictualité. Comment sont perçus des discours qui s’opposent à ces guerres « humanitaires » ? On constate qu’on a de plus en plus de mal à se positionner contre. Par exemple, contre la participation de la Belgique à la guerre en Lybie ou contre une intervention militaire en Syrie. Face à un problème de sécurité, de déni de démocratie, de violation des Droits de l’homme, il y a une machine médiatique, une machine de relations publiques qui fonctionne très bien et qui amène même à faire penser que « faire la guerre, c’est faire la paix » ! Dire, comme on le fait à la CNAPD, que la guerre entraîne des conséquences catastrophiques en termes humains, en termes de destruction des infrastructures, en termes de dialogue (inter-)national de reconstruction, est un discours de plus en plus difficile à tenir… Il faut sans cesse rappeler qu’il y a d’autres moyens qui peuvent et qui devraient être mis en place pour défendre la démocratie ou pour attaquer les violations des Droits de l’homme, même si ce sont des moyens moins spectaculaires qu’une intervention militaire. Par exemple pour la Lybie, l’Union africaine avait demandé, avant l’intervention de l’OTAN, une entrée sur le territoire libyen pour mettre autour de la table Kadhafi, son gouvernement avec la rébellion et le Conseil national de transition. L’OTAN a refusé cette médiation en arguant qu’il était trop tard et qu’il fallait y aller, car toute une population était en train de souffrir. « Nous, l’OTAN, on va intervenir militairement pour défendre la population. » Ça a été perçu comme étant très volontariste et même très progressiste ! Face à un problème construit comme urgent, il faut une réponse très convaincante et très rapide. Et la réponse à la hauteur de cette urgence devient de plus en plus : envoyer des bombardiers ! Nous sommes convaincus qu’il existe d’autres possibilités. Par exemple, en ce qui concerne le conflit syrien, la Conférence de paix Genève 2. Sans savoir ce que vont donner ces négociations, on pousse à ce qu’il y ait une conférence qui se tienne et mette les partis en opposition autour de la table. La communauté internationale a empêché la tenue de ces négociations pendant longtemps en mettant des conditions préalables qui étaient inacceptables. Du coup, on se retrouve devant une situation où les gens ont de plus en plus de mal à se parler parce qu’ils se font de plus en plus mal. En empêchant le dialogue, on rend d’autant plus forte la « nécessité » et l’urgence d’une intervention militaire. La tendance est donc de plutôt privilégier l’attaque et une réponse rapide plutôt que de forcer à négocier ou s’interposer ? Une cristallisation s’est faite sur les conflits libyen et syrien. Cela empêche malheureusement une réflexion plus posée et rationnelle. Comme il y a une forte concentration médiatique sur tel ou tel conflit, on en parle beaucoup, on ressent de plus en plus une urgence, et donc la nécessité de « faire quelque chose ». Finalement, le fait de parler d’un



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