Agir Par la Culture n°32 oct/nov/déc 2012
Agir Par la Culture n°32 oct/nov/déc 2012
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°32 de oct/nov/déc 2012

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 32

  • Taille du fichier PDF : 7,9 Mo

  • Dans ce numéro : populisme et nationalisme... au nom du peuple !

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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dossier POPULISME, POPULAIRE : jEUX dE LANGAGE ? Jan blommaer t est professeur de Langue, de Culture et de Globalisation à l’Univer sité de Tilburg (Pays-bas). Il est entre autres l’auteur de « La crise de la démocratie », « La redécouver te de la société » et « Le travailleur à 360 degrés ». nous l’avons interrogé sur les notions de « populaire » et « populisme ». Utilisé à tor t et à travers, le ter me de populisme est habituellement utilisé pour discréditer son adver saire politique. Peut-on se revendiquer comme « populiste » ? Ce n’est pas facile, du moins si on maintient populisme comme une position politique caractérisée par le marketing. Une politique qui ne s’inspire non plus d’une idéologie, d’une classe sociale, d’une position « objective » vis-à-vis des intérêts, d’une analyse politique de la situation politique mais qui s’inspire seulement de « ce qui vend bien » à l’heure actuelle. Il y a très peu de populistes qui se revendiquent de la sorte. Mais voilà une deuxième caractéristique du populisme : les populistes se revendiquent de la démocratie pure – « je suis celui qui écoute les gens et parle leur langage » - et d’un élitisme anti-élitaire – « je suis l’anti-establishment, je suis le peuple ». à l’inver se beaucoup de par tis, de gauche comme de droite, se revendiquent comme étant populaire. Pourquoi ce terme pour tant connoté de gauche est également utilisé par des par tis de droite ? Cela dérive de ce que je viens de dire. Le populisme n’est pas la même chose que le populaire, et encore moins « la démocratie ». C’est une distinction essentielle, comme celle entre vulgaire et vulgarisé. Dans la politique, populaire sert comme antithèse d’élitaire. Il n’y a rien de mal à cela, au contraire. Une authentique représentation du populaire caractérise non seulement la tradition socialiste mais la tradition générale des « hommes d’Etat » ceux et celles qui servaient « l’intérêt général » (le « common wealth » en anglais) et qui savaient sortir, de temps en temps, de leur camp idéologique pour résoudre des crises majeures. L’utilisation de ces termes à gauche, à droite et surtout au centre montre combien nous avons perdu le sens historique de ces mots. Il n’y a plus, ou presque plus, d’examen des mots qu’on utilise par rapport à leur valeur historico-politique. Les mots sont devenus, trop souvent, des instruments d’un blabla pseudo-politique. Un exemple : à l’époque, stevestevaert se défendait contre les accusations de populisme en disant : « Est-ce un mal d’être populaire ? Les gens m’aiment, me trouvent fiable, et voilà qu’on m’appelle populiste. » J’ignore s’il comprenait bien la distinction entre populaire et populiste mais il la comprenait assez bien pour utiliser ces deux mots dans un jeu de langage. à l’heure du « tout à l’austérité » et alor s qu’il semble que le Traité européen sur la stabilité (TsCG) s’imposera à l’ensemble des pays membres et les obligera à des contraintes budgétaires for tes, les peuples ont-ils encore des marges de manœuvr e dans les sociétés européennes ? En tant que peuples bien sûr. En tant qu’individus ou des groupes d’intérêts spécifiques non. On subit actuellement une attaque gérée par la Commission européenne contre le peuple. Le pouvoir est du côté de la Commission. Mais la Commission a une faiblesse car presque par accident, l’Europe a été équipée d’une structure fondamentalement démocratique : le Parlement. Cela veut dire un point de rassemblement pour les masses du peuple. à travers ces institutions démocratiques, un contre-pouvoir est possible. Mais à deux conditions. D’une part, il faut une unité européenne du peuple et mener le combat à l’échelle européenne et non plus nationale. D’autre part, nous avons besoin d’une offensive énorme sur le plan de l‘information et de formation politique des gens. Depuis 2008, et en fait depuis plus longtemps encore, le peuple a été victime d’une absence d’information sur des faits pourtant essentiels dans leur vie. En effet, il y a beaucoup plus de gens qui savent combien de goals a marqué Lionel Messi cette saison-ci que de gens qui comprennent leur avenir social. Une action efficace est possible seulement si les gens en comprennent l’enjeu, ainsi que les grands mécanismes du système que l’on doit changer. 12 Ipuu On évoque souvent une résurgence des nationalismes en Europe. Est-ce un phénomène impor tant et à quoi est-il dû selon vous ? Important au vu de ce que je viens de dire : il nous faut une échelle européenne, sinon mondiale, pour combattre ce système, et non pas une échelle nationale. notons que le nationalisme n’a jamais disparu de la scène européenne et que la phase actuelle n’est pas exceptionnelle ni plus dramatique qu’avant. bien sûr, on voit des partis nationalistes gagner des élections comme la n-VA chez nous ; mais nous en voyons perdre aussi, comme Monsieur Wilders aux Pays-bas. Le nationalisme a toujours été là, a toujours eu les mêmes intérêts : ceux des élites économiques et bourgeoisies nationales. Cela n’a pas changé et ne changera pas. Le nationalisme de la n-VA, par exemple, demande un protectionnisme national flamand, qui favoriserait la Flandre dans une compétition interrégionale à l’échelle européenne : compétition fiscale, compétition dans la flexibilité du travail, du climat d’investissement. à travers le nationalisme des symboles tels : la langue, la culture, le drapeau, nous apercevons toujours un nationalisme du dollar. Par quel moyen le peuple pourrait-il être mieux entendu ou récupérer du pouvoir ? Le peuple doit commencer par lui-même : organisations grassroots [qui partent du terrain, nDLR], acquisition et circulation des idées et des infos sur l’échelle des réseaux existants. On sous-estime la puissance des ces mécanismes simples et, soi-disant, proto-démocratiques. Mais ils fonctionnent et ont une influence considérable. Pour vous donner un exemple : il y a 10 ans, un petit comité de jeunes belges attachés au mouvement de seattle crée « Indymedia », un site web de « nouvelles ». à l’époque, il y avait peu de gens qui prenait cela au sérieux. hé bien, aujourd’hui ce médium s’appelle « De Wereld Morgen », et attire près de 180.000 lecteurs par mois. Des textes publiés sur ce site sont lus parfois 20.000 fois - autant que des opinions dans, par exemple, « De standaard ». Voilà une machinerie efficace et puissante issue du grassroot. Commencez donc là où vous pouvez commencer, où vous avez de l’autonomie et de l’espace pour vous-même : dans votre propre foyer, votre quartier. n’attendez pas les autres, commencez maintenant. Les autres vous suivront. Propos recueillis par sabine beaucamp et Aurélien ber thier
CC by-sA 2.0 par skender LE RéGiME PoPULiStE dE LA CRiSE SANS FiN Plus qu’une politique ou une idéologie, l e popul isme qui g agne la société, les espr its et les cœu rs, s’apparente, chez nous, à un régime global. Une sor te de modèle régressif d’hégémonie cul tur elle. qui a tou t à voir avec les raisons du succès de la nouvelle dr oite en Europe. Dans une époque où, face à un avenir incer tain, on prône l a cer titude hédon iste du pire. En Europe de l’Ouest, le populisme est d’abord un phénomène de droite, notait Vincent de Coorebyter dans une de ses chroniques, au printemps 2012. Ce qui n’est pas le moindre des paradoxes, soulignait le directeur général du Crisp, quand on sait ce qui est propre au populisme : la construction, notamment, d’une opposition irréductible entre le « peuple victime », pensé comme entité unique, vertueuse et toujours de bon sens, et les élites « conspirationnistes », considérées, elles aussi, comme un tout indistinct, dépositaires des privilèges, des passe-droits et des revenus faramineux qui fondent les inégalités et les injustices choquantes. Or, la droite, historiquement, s’est toujours méfiée du peuple, à l’image des « masses », qu’elle estime déraisonnable, immature, dominé par ses instincts les plus grossiers, et perméable à tous les embrigadements. La droite conservatrice a également toujours défendu les élites et leur apport à l’enrichissement de la société ; et elle s’est toujours montrée du côté de l’ordre établi, mais aussi de la légitimité des inégalités en vertu de la méritocratie, de la liberté individuelle et des vertus de l’effort. LE RAPPORT DéRéALIsé à L’AUTRE si l’on veut saisir, donc, la prégnance du populisme de droite dans les sociétés ouest-européennes, un détour par la pensée de Raffaele simone n’est pas inutile. Dans un ouvrage qui a suscité un débat stimulant, ce spécialiste italien de philosophie politique dépeint l’avènement d’une nouvelle droite populiste – qu’il distingue nettement de la droite conservatrice historique. Ce nouveau courant, expose-t-il, a partie liée à sa formidable capacité d’intégrer les « valeurs » de notre époque consumériste et individualiste, pragmatique et dépolitisée, médiatique et pressée, déculturée et rétive à l’intelligence dans toutes ses expressions. Pour asseoir une nouvelle forme de domination idéologique, culturelle et politique, ses représentants en appellent à la « part maudite » de la nature humaine, à ses goûts et aspirations primaires, à ses pulsions infantiles de jouissance, de divertissement hébété, à tout ce qui relève de ses intérêts immédiats, aussi, en même temps, par ailleurs, qu’à ses inquiétudes sécuritaires et à ses peurs du déclassement. Un projet que Raffaele simone appelle « le Monstre doux », titre de son livre. On a affaire, note-t-il, à un pouvoir total (si pas totalitaire) qui confond en lui, outre le centre de décision politique recherché, les sphères des milieux financiers et des médias, toutes deux intéressées par l’expansion de la consommation ainsi que des industries et des outils du divertissement, synonyme d’objet même de la modernité. Le caractère populiste de l’attelage réside, d’abord, dans le recours à la démagogie, littérale ici, qui consiste à flatter – et à transformer en parts de marché –, plutôt qu’à domestiquer, les pulsions égoïstes et hédonistes d’individus atomisés, « comme étrangers à la destinée des autres ». Le triomphe du Moi –je, indifférent, si pas hostile à l’Autre, participe, de ce point de vue, d’une part, de la déréalisation de l’autre, réduit à l’état d’image, de 13 dossier pixels ou de bits, à l’ère de la « technovision », d’autre part, du rejet, nourri par un ressentiment indéfini, de toute forme de partage ou de redistribution des biens acquis. bien plus, sans doute, que de la xénophobie de type raciste ou identitaire. Même si les glissades ou les glissements sur cette pente descendante sont fréquents. LE PEOPLE PLUTôT qUE LE PEUPLE Un autre élément caractéristique du populisme que l’on retrouve agi par le « monstre doux », c’est l’idéal d’un rapport direct et fusionnel entre le peuple, ramené toutefois à ses parties individuelles décomposées, et ses dirigeants. Rapport symbolisé, en quelque sorte, par les gros plans des médias et de la communication politique sur le « je » des candidats aux suffrages, et sur celui du peuple-individu. Car, sur le petit écran, devenu paradigme du traitement médiatique des réalités du monde, il n’y a pas de place pour le collectif, indique, de son côté, Régis Debray : le people y a détrôné le peuple depuis longtemps. Le propos même des enseignes de presse, aujourd’hui, tablettes offertes à l’appui, est de créer un lien charnel avec son public, par-delà même l’instance « intermédiaire » qu’est le réel, objet devenu secondaire de l’entreprise de médiatisation. Dans pareille « démocratie plébiscitaire », les sondages commandés par la médiasphère permettent de faire l’économie des instances délibératives, des contre-pouvoirs et autres corps intermédiaires : ils sont jugés dépassés dans leur souci d’opposer la complexité conflictuelle du réel aux consensus ambiants (sur les « réformes indispensables », sur « ce que veulent les gens » …). D’où la légitimité apparente de la dénonciation des lourdeurs et des vicissitudes de la puis-



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