Agir Par la Culture n°30 avr/mai/jun 2012
Agir Par la Culture n°30 avr/mai/jun 2012
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°30 de avr/mai/jun 2012

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 32

  • Taille du fichier PDF : 40,8 Mo

  • Dans ce numéro : dossier... cultures ouvrieres, culture de lutte.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 20 - 21  |  Aller à la page   OK
Pages suivantes >
20 21
réflexions TRISTAN GARCIA : NOUS AUTRES, ANIMAUX Est-ce que la frontière entre l’homme et l’animal a encore un sens aujourd’hui ? Dans la recherche, on essaye de moins en moins de penser la différence entre l’homme et l’animal mais déjà entre l’homme et les autres animaux. Ce qui est une autre manière de poser le problème : on admet que l’homme est un animal et on va essayer de rechercher un certain nombre de critères permettant de spécifier l’humanité au sein des autres espèces animales. D’une manière générale, sur un siècle et demi à peu près, on a connu une mise en crise de ce qu’on appelait jadis « le propre de l’homme ». Cette crise est due essentiellement à la victoire progressive du schéma évolutionniste qui permet de penser l’humanité dans la continuité du règne animal, un résultat parmi d’autres de processus de l’évolution naturelle et non pas comme étant un cas à part dans la nature. T heodor Ador no écrivait : « Auschwitz commence quand quelqu’un r eg arde un a battoir et pen se ‘‘ ce ne son t que des animaux » ». Est- ce que l’exploitation de l’animal par l’homme est une condition de l’exploitation de l’homme par l’homme ? Historiquement, on est devenu sensible à la souffrance animale chaque fois qu’on a traité une partie de l’Humanité comme si elle était animale, comme si les hommes étaient des bêtes. Par exemple, l’origine de toute la réflexion sur des droits possibles des animaux vient de penseurs qui étaient anticolonialistes et qui se sont dit : à partir du moment où on a traité une certaine partie de l’Humanité en raison de sa couleur de peau ou de son origine ethnique, comme si on pouvait la réduire à des animaux, est-ce qu’il ne faut pas penser à l’inverse qu’on produit aussi une injustice en ne donnant pas une part de notre dignité humaine à des animaux, d’autres êtres sensibles qui sont capables de souffrir même s’ils ne sont pas capables de parler ou de raisonner ? Ce qui fonde la réflexion moderne sur le droit des animaux et la souffrance animale, c’est effectivement la Shoah. De manière évidente dans les années 1960 et 70, la majorité de ceux qui vont fonder les mouvements de libération animale aux états-Unis ou en Angleterre sont des survivants ou des enfants de survivants de l’Holocauste. Ils vont prendre conscience d’un fait historique bien connu : les camps d’extermination nazis ont fréquemment été bâtis sur le modèle des usines Ford. Elles-mêmes étaient bâties sur le modèle des abattoirs de Chicago. On rejoint donc la phrase d’Adorno : il y a un rapport compliqué à penser entre l’abattage industriel des animaux – et au fait que l’on puisse être insensible au fait d’abattre industriellement des êtres sensibles et des êtres qui souffrent- et l’extermination systématique d’êtres humains dans des conditions semblables à celles d’un abattoir. Par rappor t à cette question du droit animal, peu, voire pas, de par tis politiques à l’heur e actu elle s’en empare. Concrètement, en quelles revendications politiques cela pour rait-il s’incar ner ? La question du droit est un faux problème. La question de notre rapport avec les animaux ne doit pas se poser d’abord en termes juridiques (« quels droits doit-on donner à d’autres espèces ? ») mais en termes de coexistence avec d’autres espèces 20eitiammmel I Lr1 I IAA 11.9.. el/9/9MM'.fl. ti Tristan Garcia, philosophe et romancier, est l’auteur de « Nous, Animaux et Humains » qui inter roge à par tir de Jeremy Bentham, à l’origine du combat en faveur des droits animaux, et de penseur s contemporains de l’antispécisme, notre rappor t à l’animalité. La frontière entre l’homme et l’animal s’y avère de plus en plus mouvante et même en voie de disparition. Serions-nous enfin r edevenus des animaux ? CC BY 2.0 par Boston Public Library animales : de quelle manière pourrions-nous être à même de retisser les liens concrets, quotidiens avec d’autres espèces animales ? Tout ce qui était lié à une association entre l’homme et l’animal jusqu’à la fin du 19 e siècle est aujourd’hui lié à une association entre l’homme et la machine. L’utilisation de l’énergie, l’énergie développée par un cheval est maintenant développée par une voiture de manière évidente ou par des moyens de transport qui sont mécaniques. Mais aussi l’usage du flair qui est remplacé par du guidage électronique. à mesure qu’il y a eu ce progrès technologique, ce que l’on a perdu, c’est une forme de coopération avec les animaux. On les mange, on les utilise comme des compagnons qui ne servent à rien (on n’utilise pas le flair, le talent, les capacités des chiens ou des chats de compagnie), on les observe ou on les préserve (on les met dans des parcs et on n’y touche pas). Ce qu’on a perdu, c’est le sens de ce Pline l’Ancien appelait une societa : une société, une forme de communauté d’actions entre l’homme et d’autres espèces animales. Et la question qui se pose c’est : comment inventer des modes de coexistence, de coopération avec les autres espèces animales de manière à équilibrer notre rapport avec les machines. quel pour r ait être le critère de différ enciation entr e une attitude humaine et l’animalité ? Jusqu’où aller, où sont les limites ? Le développement neur ologique du vivant ? Je suis contre toute approche abstraite qui déduirait un critère par un raisonnement scientifique en disant, par exemple, qu’à partir du moment où il y a tel type de développement du cortex, on va
considérer qu’on peut attribuer tel type de droit donc uniquement par exemple aux grands singes et pas aux singes à queue, etc. Il me semble qu’il faut, d’une certaine manière, faire confiance à l’Humanité. Ce qui est humain, c’est de savoir se comporter, non pas avec l’animal en général, mais avec des espèces animales de façon différenciée en sachant que l’on ne va pas se comporter de la même manière avec un mammifère supérieur, avec un insecte ou avec des poissons. Effectivement, avec les poissons, on ne partage pas le même milieu de vie. On va donc avoir une communauté d’affects beaucoup moins grande avec eux qu’avec des mammifères supérieurs. Il n’y a pas d’injustice à cela. Au contraire, il me semble que ce qu’on a perdu et qui est écrasé par la conception de l’animal en général, le droit de l’animal en général, c’est le sens de la différenciation. L’homme est capable de lier, de se rapporter à des espèces animales de manière plus proche, plus empathique parce qu’ils partagent leur milieu de vie et est moins proche quand les animaux le sont moins. Ce n’est pas une question de droit, c’est une question de vie. S i l a fr onti ère homme/an imal bou ge, quelles sont les conséquences sur notre propre définition ? La définition de l’humanité a été affectée par la transformation de notre rapport aux autres animaux. Elle a été affectée par l’évolutionnisme, la théorie de l’évolution. Puis par la naissance de l’éthologie, une étude comportementale fine d’autres espèces animales. Ensuite, par la naissance de la paléoanthropologie, par la découverte du fait qu’il y avait plusieurs stades qui nivelaient l’émergence de l’espèce humaine. Et plus dernièrement, par la biologie moléculaire, par la découverte du fait qu’on partageait beaucoup de notre patrimoine génétique avec d’autres espèces. C’est donc une évidence qu’il y a eu une transformation radicale de ce que l’on entendait par humanité au 19 e et 20 e siècle. C’est aussi une évidence que cela a produit non seulement une redéfinition de ce que l’on suppose être humain mais aussi d’une manière générale de ce que va valoir la première personne du pluriel, c’est-à-dire de ce que l’on est prêt à appeler « nous ». On sait que toute société a une conception flottante de ce qu’elle appelle « nous ». Une culture humaine va généralement se désigner comme « nous, les hommes civilisés » par opposition à un terme qui va signifier les « barbares », ceux de l’extérieur. Donc dans la majorité des cultures humaines, « nous » ne veut pas dire « nous, les êtres humains » mais « nous, la culture qui se désigne elle-même ». Et au fond, dans la modernité, un des problèmes c’est que le sens du « nous » se dissout. On est tellement attentif par exemple à la souffrance animale -et sans doute à juste titre- qu’on est en train d’étendre progressivement ce « nous », de bâtir un « nous, tous les êtres capables de souffrir, capables de sentir ». 0.0 21 Le vrai problème, c’est moins de redéfinir l’humanité que de retrouver un équilibre de ce qu’on entend réflexions par la première personne du pluriel. Pas trop réduite, pas rétracter le mot sur une communauté, une ethnie, une identité compacte, religieuse, ethnique, culturelle… mais pas non plus dissoudre le « nous » progressivement dans la nature, dans toutes les entités. Il faut être capable, et c’est un des problèmes du 21 e siècle, de concevoir que « nous » ne veut pas dire strictement « nous, l’espèce humaine », que cela peut avoir un sens plus large. On peut parfois mettre les grands singes dans notre « nous » parce qu’il faut reconnaître leur souffrance, leur capacité de sentir, leurs capacités cognitives. On peut parfois avoir un « nous » qui est légèrement en retrait de l’espèce humaine en disant « nous » pour désigner telle ou telle communauté. Il faut donc être assez souple pour avoir un « nous » variable et en même temps ne pas le dissoudre, ne pas le contracter trop sur une identité repliée sur elle-même. Propos r ecueillis pas Aurélien Ber thier et Jean Cor nil Dernières parutions : Mémoires de la jungle, éditions Gallimard, 2010 (Roman) Nous, Animaux et Humains. Actualité de Jeremy Bentham, Bourin Editeur, 2011 Forme et objet. Un Traité des choses, PUF, 2011 Retrouvez cette interview en version longue sur www.agirparlaculture.be CC BY 2.0 par Boston Public Library



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :