Agir Par la Culture n°27 jui/aoû/sep 2011
Agir Par la Culture n°27 jui/aoû/sep 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°27 de jui/aoû/sep 2011

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 32

  • Taille du fichier PDF : 65,4 Mo

  • Dans ce numéro : publics de la culture... comment les décrire, les construire, les faire participer ?

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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médias CC- BY-NC 2.0 Laughing squid C’est là, aux yeux de Cardon, le principal mérite démocratique de l’Internet : il jette des ponts entre nos conversations et un espace public plus autonome que celui dominé par les médias professionnels, et il stimule de la sorte les capacités d’action, d’auto-organisation, de sensibilisation, de mobilisation « par le bas » des publics concernés. C’est aussi l’argument central de La démocratie Internet : le réseau des réseaux accélère le déplacement du centre de gravité de la démocratie de l’espace médiatico-institutionnel vers « la société en conversation ». La libération de l’expression publique des individus nourrit, potentiellement au moins, ce qui est, pour Cardon, la source la plus essentielle de l’exercice de la souveraineté populaire : c’est moins l’élection qui est au fondement de la représentation politique, soutient-il, que « l’existence d’un espace le plus riche et le plus autonome possible dans lequel les citoyens peuvent exercer leur liberté de penser, de dire et de faire ». Ce que rend possible l’Internet, en fin de compte, c’est un couplage original entre affirmation expressive de soi et action collective. Les INÉGALITÉs D’UsAGes C’est évidemment plus un horizon, une potentialité, admet toutefois Cardon, qu’une réalité. Une des limites est imposée par l’état réel de la cartographie sociologique du Net. elle tient dans la persistance des disparités entre les ressources culturelles et sociales des internautes, dans la grande diversité même des pratiques numériques des uns et des autres, des plus ludiques ou futiles aux plus érudites. Ceci en fonction du capital culturel, social et politique des usagers. en un mot, la question posée est moins celle de la ou des fractures numériques (les inégalités matérielles ou financières d’accès), que celle des inégalités sociales ou socioculturelles qui préexistent aux dispositifs techniques et que ceux-ci ne font que reproduire, voire creuser. Deux attitudes se font jour en réaction à ce déséquilibre dans les modalités et les objets de la participation à l’espace numérique. D’aucuns voient dans le développement des usages « au rabais » un effet pervers de la transformation de la morphologie sociale d’Internet, liée à l’arrivée de milieux sociaux beaucoup plus divers. La massification de l’accès aux technologies d’expression et de communication serait donc, dans cette logique, le cheval de Troie d’une reféodalisation de l’espace numérique : par l’odeur de masses alléchées, les institutions de l’espace public traditionnel (médias, partis, gouvernements, entreprises, industriels du secteur lui-même…) investissent de fait le Net de leurs logiques d’audience et de marketing. De son côté, Dominique Cardon répond en deux temps. D’une part, avec l’intellectuel et activiste canadien Cory Doctorow, il réfute le caractère totalitaire de cette « reféodalisation » : malgré la multiplication exponentielle des futilités à portée de clic, les portes d’entrée à des espaces de débat sérieux et pertinents, relèvent-ils avec force, n’ont jamais été aussi nombreuses dans l’histoire de l’humanité. D’autre part, Cardon refuse le repli élitaire comme réponse à la massification du web. Pour lui, sans renoncer aux idéaux démocratiques de l’Internet, il faut tolérer une grande hétérogénéité de qualités des personnes entrantes, si l’on veut « conjurer les formes de disqualification symbolique qui ont séparé les publics cultivés des publics populaires dans l’espace public traditionnel ». C’est la raison pour laquelle, dans l’esprit Internet, les participations même minimes, comme émettre un vote sur un article, appuyer sur le bouton « I like » de facebook, rédiger un lien sur Twitter, poster un commentaire à chaud sur un blog…, ne sont pas dévalorisées. Il s’agit d’une sorte de reconnaissance, bienveillante, d’une inégalité des formes de participation, au cœur même, il est vrai, de la libération des expressions personnelles publiques qu’ont permise des formes de participation moins exigeantes socialement et culturellement. se CHANGer sOI-MÊMe D’ABOrD Une autre facette de l’ADN de l’action collective sur Internet, c’est une dynamique de l’auto-organisation, ainsi que la règle du consensus ; toutes deux se veulent respectueuses de l’autonomie des individus, et sont centrales dans l’objet même de l’engagement. Il s’agit là, aussi, d’ailleurs des normes de fonctionnement affichées et revendiquées principalement, aujourd’hui, dans les formes d’expression et d’organisation du mouvement des Indignés. On n’y cherche pas à « fédérer » les énergies séparées en un tout unique et plus fort pour s’attaquer de front au système économique, par exemple, ou changer radicalement le cœur de l’institution 22 politique en prenant le pouvoir. On opte plutôt pour un cadre de type « confédéral », pour élaborer, ensemble, un autre possible démocratique. A travers le débat, et par consensus. Jamais via le vote ou une décision majoritaire imposée à la minorité. Ce qui est premier, ce n’est pas le projet politique, c’est le processus démocratique, l’aspiration à une réappropriation de la démocratie par le sujet : la volonté des individus et des groupes, comme le dit Alain Touraine, d’être maîtres de leur propre avenir, de se commander eux-mêmes en fonction de leur droit. Parce que sans cela, dit une Indignée française, c’est vraiment « tout qui tombe ». On retrouve là les traits constitutifs de la visée libertaire des pionniers du web, issus d’une des franges de la contre-culture américaine des années 1970 (elle donnera lieu à la naissance des communautés hippies). C’est ce qui unit les Indignés contemporains des places publiques européennes aux concepteurs « culturels » de l’Internet : ni les uns ni les autres ne veulent changer d’abord la politique ou la société ; ils pensent que l’on ne peut pas transformer le système sans commencer par se changer soi-même. L’éthique profondément personnelle qui caractérise nombre d’engagements, pourtant collectifs, des jeunes aujourd’hui, naît en partie de là : de ces valeurs individualistes nées des mouvements d’émancipation des années 1960 et 70 qui ont constitué le bain idéologique dans lequel s’est forgé l’esprit Internet. Il caractérise aussi bien la volonté d’autoorganisation des acteurs engagés du réseau numérique, qu’une approche fortement critique de la représentation politique, de la régulation institutionnelle, de l’organisation partisane ou de l’autorité publique en général. Il n’empêche… Dans la visée libertaire, à la différence de la vision libérale, il n’y a pas de consentement à l’ordre établi ; le projet de transformation individuelle est toujours associé au renouvellement des formes sociales existantes : est, notamment, mis en exergue le rêve d’une société réconciliée, sans frontières entres les âges, les sexes, les catégories socioprofessionnelles. « C’est d’ailleurs par cette manière de produire des solidarités dans un contexte d’individualisation expressive, relève Dominique Cardon, que l’Internet peut revendiquer une forme politique propre ». Marc sinnaeve
Marc Jacquemain : Du « printemps arabe » aux mouvements des « indignés » Quel r egar d por tes- t u sur les mouvements sociaux qui se lèvent un peu part out en eur ope et dan s le mon de, des « indignés » aux révolutions arabes ? Les indignés et les « révolutions arabes », cela participe d’un même désir de justice sociale mais dans des contextes très différents. On ne « révolutionne » pas une démocratie libérale comme on révolutionne une dictature. Dans une dictature largement corrompue, un moment de ras-le-bol populaire peut parfois suffire pour évacuer le sommet, un peu comme le couvercle d’une marmite qui saute sous la pression. Cela donne une évidente bouffée d’oxygène mais construire une société juste est une toute autre histoire. C’est précisément ce que montre le mouvement des « indignados » en espagne. Ils sont une étape au-delà des egyptiens ou des Tunisiens : les jeunes espagnols vivent déjà dans une démocratie, mais ils n’y trouvent plus d’offre politique pour les représenter. Il ne suffira pas de « faire sauter le couvercle » parce que c’est tout le contenu de la marmite qui est en train de « mal tourner ». La grande force du capitalisme, plus encore en démocratie libérale qu’ailleurs, c’est de s’inscrire au cœur même de nos aspirations et de façonner nos envies. On peut crier « dégage » au dictateur mais pas à la logique capitaliste, parce qu’elle est partout, et d’abord en nous-mêmes. face aux contradictions croissantes entre « les peuples et les élites mondialisées » penses-tu que nous sommes à la veille de boule ver semen ts poli tiques maj eur s ou, au contraire, que les ver tus de la régulat ion politique par l a démocr atier eprésentative conser veront le dessus ? La démocratie représentative fonctionne encore à l’échelle locale, mais elle n’existe pas, ou pratiquement pas, là où se décident les mouvements de fond qui orientent nos sociétés. elle n’existe pas au G8, au G20, au fMI, à la Banque Mondiale et elle existe à peine au niveau des instances européennes. elle existe encore moins au sein des grandes entreprises, des fonds de pension ou des bourses. La démocratie représentative n’a jamais été vraiment essayée au-delà de l’échelon national, de moins en moins pertinent. Une démocratie représentative à l’échelle mondiale serait déjà en soi un bouleversement politique majeur. Ce bouillonnement, parfois aux limites de la déma gogie, signe-t-il les limites des par tis, des syndicats ou des ONG quant à l a légit imit é et à la r eprésen tati on des citoyens ? Les partis, les syndicats et les ONG disposent tous d’une part de légitimité. Mais il s’agit chaque fois d’une légitimité très partielle. Les partis, parce qu’ils opèrent tous à une échelle bien trop locale et ont donc intériorisé les « contraintes » qui pèsent « audessus » : celles des marchés et des instances supranationales. Les syndicats défendent (comme ils peuvent) les droits des travailleurs au moment où mouvement social Comment penser les mouvements sociaux qui ont pr ofondément émaillé l’année 2011 ? Des révoltes aux révolutions, des indignations aux propositions. rencontre avec Marc Jacquemain, professeur de sociologie à l’Univer sité de Liège. 23 CC BY-NC-ND 2.0 Calafellvalo une partie considérable de la population n’a plus qu’un accès très précaire au travail et au momentmême où la « vie au travail », qui est pourtant au cœur de la vie tout court, dans nos sociétés, est de moins en moins perçue comme un sujet de débat politique. Les syndicats, n’ont jamais vraiment pu et semblent pouvoir de moins en moins formuler des projets politiques convaincants qui englobent les autres aspects de notre vie, comme citoyens, comme habitants, usagers, consommateurs, ou simplement comme personnes soucieuses de trouver un sens à leur vie. Quant aux ONG, leur légitimité – qui est réelle dans l’opinion – si elle a l’avantage de jouer au niveau mondial, est encore plus « sectorisée » : Msf soigne, Amnesty défend les libertés politiques, Greenpeace défend l’environnement, mais cette spécialisation réduit considérablement leur capacité de s’attaquer aux injustices fondamentales. On dit souvent que les générations futures n’ont pas de lobby pour les défendre. Il semble qu’aujourd’hui, il en aille de même pour la justice sociale : ce n’est plus le business de personne, du moins à l’échelle qui compte. Il y a donc une demande sociale fondamentale pour laquelle il n’y a pas d’offre politique adéquate. Je suis bien incapable de dire quelle alternative « progressiste et crédible » pourra se dessiner, mais je suis profondément convaincu qu’elle supposera une révision majeure de nos schémas politiques : l’alternative ne passera pas par la résistance à la mondialisation mais par son approfondissement, comme l’ont bien compris – sans convaincre – les altermondialistes. Propos r ecueillis par Jean Cor nil



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