Agir Par la Culture n°26 avr/mai/jun 2011
Agir Par la Culture n°26 avr/mai/jun 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°26 de avr/mai/jun 2011

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 36

  • Taille du fichier PDF : 39,3 Mo

  • Dans ce numéro : dossier... menaces sur la démocratie, espoirs des révolutions.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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dossier Les printemps des peuples de l’Amérique latine Jean Cor nil qui écrit régulièr ement dans nos pages, revient d’une mission en Bolivie qui visait la création là-bas d’un Centre pour l’égalité des chances. Il nous r amène un r epor tage qui relate ses i m- pressions glanées dans le pays d’evo mor ales où les tr ansfor mations démocr atiques et progr essist es son t à l’œuvre. Avril 2011. Je suis assis dans un grand immeuble de La Paz, la capitale politique de la république de Bolivie. Séminaire sur la lutte contre les discriminations, dans un pays qui compte plus de 60% de sa population d’origine indienne. A mes côtés la représentante des nations-Unies pour les droits de l’homme et la ministre de la Justice, nilda Copa. nilda Copa est jeune, indienne, habillée selon les traditions vestimentaires de l’indianité. Jupe de couleurs vives et haut chapeau noir arrondi. Ses deux GSm n’arrêtent pas de grésiller. Ses conseillers, en costume-cravate, virevoltent autour de leur ministre. Au premier rang, un blanc moustachu, général des forces armées de la Bolivie. À ses côtés, un des hauts responsables de la marine, dans ce pays qui a perdu son accès à la mer. La symbolique me frappe. Les militaires qui écoutent avec attention la ministre du président evo morales. Quel renversement ! Il y a encore quelques décennies, l’Amérique latine illustrait les peuples écrasés sous la botte des juntes armées. Pinochet et Vileda qui avaient anéanti les espérances de l’unité populaire de Salvador Allende et les processus égalitaires à Buenos Aires. Aujourd’hui, à La Paz, tout en haut de la Cordillère, dans ce pays où a été assassiné le Che et capturé Klaus Barbie, dans ce pays où, pour la première fois, un Président est d’origine indienne, les traditionnels représentants de l’ordre, de la sécurité, souvent de l’oppression et de la torture, attendent sagement et respectueusement la fin du discours de la ministre, issue de l’indianité. Sommesnous toujours dans la même Amérique latine ? Quelques jours auparavant, je traversais le Pérou, de Cusco au lac Titicaca, en pleine campagne présidentielle. Le candidat de la gauche, ollanta Humala, est arrivé en tête du premier tour. Suivi par la fille de fujimori, l’ancien chef de l’état, corrompu et traduit devant les tribunaux. rien n’indique qu’ollanta l’emportera tant les forces conservatrices, les médias, l’oligarchie foncière et les intérêts multinationaux sont puissants. Verdict le 5 juin. mais imaginez un peu la victoire d’un indien à Lima. Après la Bolivie, l’équateur, le Venezuela. Après la victoire des forces de la solidarité à montevideo, à Brasilia, à Buenos Aires, au-delà des différences politiques et des spécificités nationales. À quelques malheureuses exceptions près, de Bogota à Santiago, ce serait tout un continent qui basculerait dans les espoirs de solidarité et de fraternité. Vu l’état de la gauche en europe et ailleurs dans le monde, voilà une formidable bouffée d’air pour le droit des peuples et la dignité des damnés de la terre. La veille, au soir d’une rencontre très émouvante avec la communauté afro-bolivienne de La Paz, des citoyens encore plus discriminés que les indiens par l’arrogance métis et créole de la bourgeoisie locale, nous avons assisté au spectacle « Les veines ouvertes de l’Amérique latine » d’après le superbe récit d’eduardo Galeano, paru en 1971. Une saisissante reconstitution de toutes les dominations, des espagnols aux français, des Anglais aux Américains, et de tous les esclavages qui ont décimé hommes, femmes et enfants pendant des siècles. Pour le sucre, le café, le caoutchouc, l’or, l’argent, le gaz, le pétrole, la coca. et toutes les résistances qui se sont levées, de Bolivar à Sandino, de Lula à Correa, pour refuser l’ordre dominant du capitalisme occidental. Des civilisations se sont effondrées, des mayas aux Incas. Des peuples exterminés, par la variole et la dictature. Des militants martyrisés, de Victor Jara à tous ces anonymes disparus et dont les mères, inlassablement, réclament justice. Aujourd’hui, après tant de souffrances et de tragédies, les peuples de tout un continent dressent le poing. Ce poing dressé, cette revanche des peuples tant massacrés torturés, niés dans leurs identités, dominés et exploités par l’europe puis par les successives administrations de Washington, s’illustrent magnifiquement par l’arrivée au pouvoir de morales et de Chavez, de Kirchner et de Dilma rousseff, de Correa et peut-être de ollanta… Chacun, à son rythme et selon les circonstances nationales, veut rompre avec le néolibéralisme, plus ou moins encadré par des régimes militaires, qui a prévalu pendant des décennies. Les politiques sociales, la défense de 0.0 16 l’environnement, la réappropriation par l’état de son rôle moteur dans l’économie, la nationalisation, plus ou moins avancée, des ressources naturelles, malgré l’opposition, parfois violente, des aristocraties et des propriétaires fonciers, toutes ces politiques courageuses, bien éloignées des atermoiements de la sociale-démocratie du vieux continent, représentent aujourd’hui un phare pour la gauche mondiale. Ce qui me frappe, c’est souvent l’exceptionnelle désinformation en europe sur ces processus de transformation sociale et culturelle. Quelle erreur… Quel contresens… De Caracas à La Paz, la presse, totalement libre, tire à boulets continus, via les chaînes de télévision privée, contre les gouvernements démocratiquement élus. Dans la capitale du Venezuela, j’ai arpenté les sentiers des bidonvilles, perchés sur les hauteurs : des centres de santé, des coopératives alimentaires, des créations culturelles. en revanche, dans la capitale administrative de la Bolivie, Sucre, jusqu’il y a peu les femmes ne pouvaient pas accéder aux places publiques en costume traditionnel. Une insupportable discrimination à laquelle le gouvernement morales a mis fin. Ce printemps des peuples en Amérique latine lève les enthousiasmes et les résistances. mais ces métamorphoses restent fragiles tant les ennemis de la plèbe sont vigoureux et déterminés, de la critique des armes aux armes de la critique. Une des plus grandes figures intellectuelles de notre temps, Alvaro Garcia Linera, intellectuel engagé aux côtés du « nelson mandela de l’Amérique latine », vice-président d’evo morales, inspiré par Antonio Gramsci et Pierre Bourdieu, évoque dans certains textes ce point de bifurcation d’un état, d’une révolution, d’un processus radical de changement social et culturel. Ce point de bifurcation, ce moment de confrontation des forces, est proche, pense-t-il, pour son pays. Il l’est pour tout un continent. C’est historique. C’est aussi le moment de ne pas trop hésiter pour une gauche européenne, parfois trop sensible aux sirènes du compromis et d’une propagande qui veut étouffer, sous le nom de populisme, l’émancipation des peuples. el pueblo, unido, jamás,…. Jean Cor nil
Révolution : la leçon tunisienne Le mouvement des révolutions qui secoue le monde arabe depuis janvier dernier a débuté en Tunisie. retour sur les événements, car actéristiques et per spectives de l’aprèsrévolution. Depuis le 7 novembre 1987, la Tunisie vivait sous le joug du régime de Zine el-Abidine Ben Ali. Les choses n’avaient pourtant pas si mal commencé : Ben Ali renversait ce jour-là le régime de Habib Bourguiba, démocrate et laïque au début de son règne, mais, affaibli par la maladie, de plus en plus autocrate et sous influence de proches soucieux de profiter au maximum des années de règne du père de l’indépendance tunisienne. Dans les mois qui suivirent son arrivée au pouvoir, Ben Ali tiendra ses promesses. Les prisonniers politiques sont libérés : un vent de réformes souffle sur le pays. L’état de grâce durera environ 2 ans. La pression islamiste en Algérie (le front islamique du Salut gagne les élections, l’armée prend le contrôle du pays pour empêcher l’installation d’un gouvernement religieux) et quelques troubles internes eux-aussi fomentés par la mouvance islamiste vont permettre à Ben Ali d’installer un régime policier et non démocratique. et cela a duré plus de 20 ans… avec, périodiquement, des parodies électorales avec des scores pour le quasi unique candidat supérieur à 95% ! Il ne faut pas se tromper : si quelques voix osaient parler de libertés, de droits de l’homme et de démocratie, la majorité des Tunisiens se sont accommodés de ce régime qui a fait de la Tunisie le pays le plus prospère de la région et ce malgré l’absence de ressources naturelles. Une prospérité qui a permis au régime de maintenir un réseau scolaire et de santé élevé et même, fait rare dans le monde arabo-berbère, des libertés spécifiques pour les femmes et les enfants. L’échange inconscient était donc clair : absence des libertés fondamentales (et acceptation du népotisme) contre prospérité et couverture sociale. Chacun connaissait la ligne à ne pas franchir. La majorité des états, france en tête, bien que n’ignorant pas les manquements graves du régime, s’en accommodait. et, chaque année, 3 à 4 millions de touristes, parqués dans de beaux hôtels, venaient témoigner que tout était pour le meilleur des mondes. Tout aurait pu continuer encore longtemps… c’est ce que le régime et la grande majorité des observateurs croyaient. Qu’est-ce qui a dérapé ? LA fIn D’Une GénérATIon « The Lost Springs » mounir fatmi (Galerie Hussenot) Tous les pays actuellement secoués par ces volontés de changement sont dans une pliure générationnelle. Une génération dure plus ou moins 25 ans. or, tous ces états ont acquis leur indépendance il y a près de 50 ans. Deux générations donc. La première, celle des pères de l’indépendance, est intouchable car revêtue de la légitimité de leur lutte victorieuse. (Bourguiba en Tunisie). La seconde, qui prit le relais dans les années 70 et 80, plus ou moins violemment, a construit son action en mettant l’accent sur l’économique. Les premiers résultats furent plutôt encourageants jusqu’à ce que les crises économiques répétées mirent fin à la croissance et provoquèrent mécontentements et révoltes. Quand les schémas de gestion de cette génération apparurent clairement obsolètes (souvent avec la confirmation de leur enrichissement personnel), le changement générationnel devint indispensable… Ce fut le cas de la Tunisie. C’est aussi le cas de l’egypte et de d’autres pays du monde arabes ou même de l’Afrique sub-saharienne. reLIGIon eT moDernITé 0.0 La révolution tunisienne peut être considérée comme la première digital revolution en ce sens que les 17 dossier moyens de communications ont formidablement accéléré les événements en tissant des liens entre des personnes qui n’avaient pas nécessairement quelque chose en commun. Avec pour corollaire la multiplication des acteurs et l’absence de leaders charismatiques. Les structures traditionnelles sont contournées (dont les partis) et les forces de sécurité sont dans l’impossibilité de contrôler le flux. Cette impossibilité d’organiser le contrôle permet aussi une importante liberté de ton. Comme en 68 sur les murs de Paris l’imagination est au pouvoir, mais ici amplifiée et rapidement redistribuée. La forme est inventive et il n’y a pratiquement plus d’autocensure. Les jeunes internautes n’acceptent plus que l’état et la religion (même s’ils demeurent majoritairement croyants) les empêchent de vivre dans la modernité du monde. est-ce un hasard si des messages prônant la laïcité circulent entre les messages de nature plus politiques ? fin d’une génération, épuisement des régimes, autisme de l’occident, outils au service de la circulation des idées… autant d’éléments qui ont alimenté –et alimentent toujours- l’effervescence d’aujourd’hui. Certains prédisent que, comme le temps des cerises et le printemps 68, les révolutions arabes s’essouffleront au profit des structures politiques, religieuses et traditionnelles. Certains imaginent que des régimes de type iranien se mettront en place. Je crois au contraire que le vent des libertés ne s’essoufflera pas. Des formes nouvelles sont en gestation. La révolution tunisienne, celles qui ont suivies et celles qui se préparent, ne vont pas seulement provoquer un changement à court terme. on n’arrêtera plus l’envie de liberté de la jeunesse. C’est une leçon pour tous. Alexis Doutain



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