Agir Par la Culture n°25 jan/fév/mar 2011
Agir Par la Culture n°25 jan/fév/mar 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°25 de jan/fév/mar 2011

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 40

  • Taille du fichier PDF : 1,3 Mo

  • Dans ce numéro : dossier... contre vents et mainstream ?

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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dossier FRéDéRIC MARTEL EN TêTE Rencontre avec l’auteur Cet échange au sujet de Mainstream est issu d’un entretien avec Frédéric Martel réalisé par la revue française Medium, dirigée par Régis Debray, qui paraitra dans le numéro de mars 2011. Nous les remercions de nous permettre cette publication. Rappelons votr e thèse principale : chacun vit aujourd’hui dans deux cultures, la sienne, nationale, qui ne se défend pas si mal d’après vot r e enquête, et puis, de même qu’on peut avoir une deuxième langue, on accède aussi à une deuxième culture, l’américaine, qui a une vocation mondiale. Pou vez-vous, pour c omm en cer, nous r appeler quelles sont selon vous les c lés, com plexes, de c ett e hégém onie américaine ? Autrement dit les par ticularités qui donnent aux USA cette culture à vocation « universelle » ? J’aimerais d’abord préciser que je me situe dans une sociologie et un journalisme de terrain. L’enquête dont Mainstream est le produit a été faite pendant cinq ans, dans 30 pays, et à partir d’entretiens avec plus de 1200 acteurs des industries créatives et des médias. Je ne suis pas dans l’idéologie, je pars avec des hypothèses peu nombreuses, pour me laisser justement surprendre, et mieux apprendre de mes interlocuteurs. J’ai voulu sortir de l’essai à la française, et je dirais d’une sociologie de salon, qui s’inquiètent de la mondialisation culturelle et du basculement numérique depuis son salon parisien. Un discours souvent incantatoire et anxiogène, très superficiel. En cela, je dépolitise assez largement le sujet et je décentre le regard français. C’est ce qui me vaut des critiques – de l’extrême gauche antimondialiste, des critiques de cinéma obnubilés par l’art et essai, 8 ou de la droite nationaliste façon Éric Zemmour ou Renaud Camus. Mais je reste persuadé que le métier de chercheur est de déplacer les lignes, de changer les termes du débat. Le chercheur ne doit pas avoir peur de déranger. Il ne doit pas craindre de penser à contre-courant et parfois contre son camp.Venons-en à votre question sur l’hégémonie américaine. J’ai déjà consacré trois livres à la culture des États- Unis tant le sujet est complexe et très mal analysé en Europe. Je ne crois pas au déclin culturel de l’Amérique et je me situe en faux par rapport aux analyses d’Emmanuel Todd, par exemple. Il y a un écosystème culturel très singulier, très original, aux États-Unis qui fonctionne sur plusieurs échelles à la fois. L’impérialisme culturel américain c’est à la fois la masse, le mainstream, la culture dominante par la quantité (Disney, Le Roi Lion, Avatar et Lady Gaga), mais c’est aussi l’avant-garde dans la danse ou les arts plastiques, la contreculture dans le théâtre expérimental, les cultures communautaires et les cultures numériques. Dans Télérama ou Libération, on déteste le « mainstream », mais on ne parle que de Bill T. Jones, Eminem, Trisha Brow, Philip Roth, Brett Easton Ellis, Woody Allen etc. On croit que les indépendants sont contre le système – alors qu’ils sont LE système. C’est cela le vrai impérialisme : à la fois Kanye West et Nan Goldin, en même temps Toy Story et Tony Kusner. Deuxièmement, j’ai montré dans De la Culture en Amérique (qui fut aussi ma thèse) et je crois de manière définitive, que le système culturel américain repose sur autant d’argent public qu’en France (en pourcentage et en vertu du manque à gagner fiscal de la philanthropie), qu’il compte à peu près le même nombre d’artistes (400.000 en France, 2 millions aux États- Unis, ce qui est identique pour un pays cinq fois plus peuplé) et qu’enfin les pratiques culturelles sont très proches, quantitativement, et qualitativement, dans les deux pays. En gros, il n’y a pas l’art en France face à l’entertainment aux États-Unis, le Ministère de la Culture chez nous face au marché chez eux : les deux pays sont beaucoup plus proches qu’on ne le croyait. Ce qui change ce sont les moyens : centralisés et avec la subvention chez nous ; décentralisés et avec la défiscalisation chez eux. Enfin, le secteur à but non lucratif, les universités et les communautés – qui sont le cœur du système culturel américain – permettent d’innover, de prendre des risques et d’expérimenter. Si on ne comprend pas le rôle et la puissance des universités dans la culture aux États-Unis, on ne peut pas analyser Hollywood ni Broadway ; sans les communautés ethniques et la diversité culturelle US, on ne comprend pas l’industrie de la musique américaine, ni Internet. En définitive, la commercialisation des industries créatives, les lois du marché et les forces homogénéisantes du mainstream, sont toujours contrebalancées et revitalisées par le secteur non-profit, les universités et la diversité culturelle. L e m onde entier s’ac cum ul e dans cette diversité inter ne et consubstantielle aux États-Unis ? Absolument. Nous autres, Européens, défendons, et à juste titre, la diversité culturelle à l’OMC et à l’Unesco. Les Américains, en revanche, détruisent cette diversité lorsqu’ils font pression pour supprimer les quotas de cinéma au Mexique ou en Corée ou défendent leurs industries de la musique anglo-saxonne à travers le monde. Mais si on défend cette diversité à l’international, on est à front renversé à domicile. Sur son propre sol, la France a tendance à étouffer ses propres minorités, lutter contre
les langues régionales et les cultures locales, ou à ne pas valoriser la diversité. On assiste à ce paradoxe d’une France championne de la diversité culturelle dans les enceintes internationales, de manière un peu incantatoire ou idéologique, sans s’appliquer à elle-même les règles identiques. Sans politiser la question, je dirais quand même que la défense de l’« identité nationale » est clairement le contraire de la diversité culturelle. Or, les États-Unis font l’inverse de nous. S’ils combattent la diversité à l’international, ils la valorisent beaucoup dans sa dimension ethno-raciale sur leur propre sol. Ils sont très pragmatiques. Et pour une raison très simple : ils ont sur leur territoire 45 millions d’Hispaniques (15% de leur population), 37 millions de Noirs, 13 millions d’Asiatiques. Ils ne sont pas seulement un pays ou un continent : ils sont le monde en miniature. Quels ont été les auteurs les plus intéressants de Broadway, le théâtre mainstream et commercial américain, ces dernières années : le noir August Wilson, le chinois-américain David Hwang, le latino Nilo Cruz ou le juif-gay-américain Tony Kushner. Et il y a plus de 800 théâtres noirs aux États-Unis quand nous ironisons sur un seul théâtre « arabe » en France. Il y a donc une très grande hypocrisie française à défendre la diversité culturelle à l’international, alors que les États-Unis la combattent, mais à la refuser sur notre propre sol, alors que les Américains la valorisent et la célèbrent. Un trait culturel français est de durcir notre concept d’art, en en faisant une catégorie protégée, à par t dans la culture ; nous vivons sur une idée élevée et sacralisée de l’art, au nom de laquelle nous regardons d’assez haut son contraire. On n’a pas aux États- Unis cette condescendance, et les intellec tuels de gauc he ont f ait euxmêmes leur conver sion, aiguillonnés par des auteur s comme Pauline K ael que vous citez pour le cinéma, et qui ont fait résolument l’éloge du « divertissement ». J’ai voulu sortir de ce débat franco-français entre l’art et le divertissement et c’est la raison pour laquelle j’ai choisi le mot « mainstream ». On m’a dit que mon « concept » était flou : c’est vrai ! Car ce n’est pas un concept, c’est un mot. Ce terme polysémique de mainstream permet de déplacer le débat, en contournant la question ressassée de savoir si on est dans l’art ou le divertissement. Adorno ne voulait pas admettre que le jazz était de la musique (il disait du coup que c’était de la radio) et Alain Finkielkraut rejetait le rock dans le divertissement et le jazz dans l’art. Tout cela n’a plus grand sens aujourd’hui et le débat ne se pose plus en ces termes grossiers. La frontière entre l’art et le divertissement est plus poreuse ; le mélange des genres est fréquent et le « crossover » parfois souhaitable. La culture ne peut pas être seulement pensée par l’élite comme de l’« art et essai », comme un chemin de croix, une punition, un moyen de défendre son propre statut social contre le peuple : la culture peutêtre aussi un simple divertissement, pour passer un bon moment « sans se prendre la tête », comme disent les jeunes. Les pratiques culturelles, elles-mêmes, montrent que les Français peuvent à la fois aimer Avatar et un roman expérimental, voir Le Monde de Nemo et s’intéresser à Serge Daney. Il faut sortir d’un certain catéchisme culturel, celui du contrôle culturel que tentent encore d’exercer les critiques culturels – mais leur influence est, pour cette raison même, en voie de disparition. Je me souviens, il n’y a pas si dossier longtemps, combien l’actualité littéraire était faite, pour moi, par Le Monde des livres ; je n’allais jamais au cinéma sans avoir écouté la critique du Masque et la plume ou lu la recension de Libération. Aujourd’hui, ces critiques n’ont plus aucune influence sur moi, et je pense qu’ils n’ont plus aucune influence sur le public. Conflits d’intérêts, élitisme, refus de la diversité, rejet du mainstream, renvois d’ascenseurs : tout cela a contribué à la fin de leur légitimité. Mais surtout, avec le Web, le buzz, et l’économie de la recommandation, le petit « J’aime » de Facebook ou le « retweet » de Twitter ont mille fois plus d’influences qu’une critique. Un libraire que j’interviewais pour le site nonfiction.fr disait récemment : « Si un ouvrage fait aujourd’hui la « une » du Monde des Livres, cela ne se traduit plus en ventes. Le Monde n’est plus vraiment un prescripteur, Le Figaro plus guère, et Libération plus du tout. C’est la fin des suppléments littéraires comme nous les connaissions et de leur rôle comme prescripteur culturel ». Une différence persistante, c’est que le diver tissement mainstream consiste à faire confiance au public en concev ant les produits culturels par sondage, par focus groups ou mar keting, bref en pilotant leur création à par tir de l’aval de la production. Ce que ne fait aucun ar tiste digne de ce nom, qui se refuse à penser en ter mes d’audienc e ni de r en tabil ité, et préfère créer en suivant son propre caprice… Vous avez raison et c’est d’ailleurs à l’analyse de ce marketing culturel très professionnel et de plus en plus centré sur Internet que je consacre plusieurs chapitres de Mainstream. 9



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