Agir Par la Culture n°25 jan/fév/mar 2011
Agir Par la Culture n°25 jan/fév/mar 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°25 de jan/fév/mar 2011

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 40

  • Taille du fichier PDF : 1,3 Mo

  • Dans ce numéro : dossier... contre vents et mainstream ?

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 4 - 5  |  Aller à la page   OK
Pages suivantes >
4 5
entretien marcel gauchet : UNE DÉMOCRATIE EN VOIE DE TRANSFORMATION Marcel Gauchet est philosophe et historien. Il est rédacteur en chef de la revue Le Débat et il est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Il était l’invité du cycle Philo, organisé par PAC et Philosophie Magazine, le 10 février dernier à propos de son livre « A l’épreuve des totalitarismes ». Entretien. Je souhaite vous demander, vous qui êt es un gr and philosophe, un gr and historien, un gr and penseur, avec un parcours tout à fait passionnant dans toute l’histoir e de la 2 è me moitié du 20 e siècle des idées en Fr ance, si c ette opposit ion entr e le m on de démocratique et le monde totalitaire, qui est l’objet de v otr e der nier livr e de 1914 à 1974, le début de la crise et pas 1989 avec la chute du Mur de Ber lin, pour quoi aujourd’hui, est-ce encore si impor tant que la démocratie ne soit pas oublieuse de cette périodet otalitaire ? C’est important d’abord parce qu’elle est oublieuse et que j’ai été très frappé, étant pris depuis longtemps dans des études sur cette question, de voir la métamorphose du regard. Nous ne comprenons plus de cette période que par les dégâts qu’elle a fait. Les études d’aujourd’hui montrent que le problème c’est la victime. Ces régimes ont fait effectivement des victimes épouvantables donc il s’agit de ne pas oublier les victimes. Il s’agit de savoir aussi de quoi elles ont été victimes et pourquoi. 4 Il est très important de comprendre pour la démocratie d’aujourd’hui les épreuves qu’elle a traversées, les grandes difficultés qu’elle a eues à s’établir. Nous sommes dans un moment heureux de la démocratie. Personne ne discute plus ces principes même si on en fait de très mauvais usages et de très mauvaises interprétations. Mais sur les principes nous sommes en Europe tous d’accord. Je crois que ce qui peut arriver de pire à la démocratie, c’est qu’elle oublie son passé et qu’elle se considère comme une évidence. À ce moment-là, je crois qu’elle serait vraiment menacée d’un dépérissement de l’intérieur très grave. Cer tains disent, par donnez-moi d’être un peu provocateur dans les questions, qu’en fait nous vivons en démocratie politique, selon tous les principes tr aditionnels hérités de la Révolution française, l’élection au suffr age univer sel, mais qu’en fait, il s’agit d’une for me de démocr atie d’apparence parce que les vraies décisions sont prises principalement par le monde économique. Au fond certains disent : on ne vit pas en démocr atie mais en dictature. Et les% ",7 g h'° It 1 m « M AMEN #:..r.Pi 1.. ri, r, A 1" 11.rie [INC des totailiarismes 1r !..r, _. ILLEICE1 N.11:1:13127 4 nrf dictateurs ne sont plus des personnes physiques, ce sont les marchés financier s par exemple. Qu’est-ce que vous r épondez à cet te analy se- là un peu caricaturale et un peu br utale telle que je l’exprime ? Le constat exprime des vérités. Nous vivons d’abord dans des régimes très oligarchiques, de plus en plus oligarchiques à beaucoup d’égards, cela ne fait pas de doute. J’observerai une chose, c’est que cette critique n’est pas nouvelle. C’est très exactement celle-là qui est devenue une sorte d’évidence à un moment donné, vers 1900, et c’est de cela que s’est nourrie justement l’inspiration révolutionnaire à travers le 20 e siècle à trouver un régime qui maîtriserait l’économie. Les Trente Glorieuses, c’était les Trente Glorieuses de la maîtrise collective de l’économie où l’on arrivait non seulement à la faire marcher, mais aussi à faire qu’elle redistribue de manière de plus en plus égalitaire ses fruits. Et nous l’avons perdue volontairement parce qu’il y a eu des choix de fait dans la dernière période qui nous ont ramenés vers une orientation que nous pensions avoir définitivement surmontée.
La réponse à cette question, c’est que, en effet, la démocratie c’est le régime qui a une vertu principale, c’est qu’il peut se transformer. Et bien, je pense que la démocratie dans 50 ans et dans un siècle ne ressemblera pas à celle que nous connaissons aujourd’hui. Il s’agira de trouver de nouvelles réponses parce que la situation est très nouvelle sur des tas de plans. Le problème posé à nos sociétés, c’est la maîtrise de l’économie, mais seule la démocratie peut le faire. La thèse de Dominique Bourg, c’est de d ir e qu’il faut ab solument que la démocratie se transfor me parce que nous entrons dans une toute nouvelle è r e de l’histo ir e de l’huma nité où l e temps du monde fini, où la natur e et la préser v ation des écosystèmes sont a bsolument fondamentaux. Dominique Bourg dit, sans vouloir caricaturer sa pensée, la démocratie actuelle telle qu’elle a été pensée, la dém ocr atie moder ne n’est pas apte telle qu’elle fonctionne aujourd’hui à répondre à ses nouveaux défis majeur s de demain. Qu’est-ce que vous pensez de ce type d’analyse de la démocratie aujourd’hui ? Figurez-vous que vous tombez en plein dans mes préoccupations actuelles parce que j’ai même écrit un texte de réponse au livre de Dominique Bourg sur ce thème. C’est vous dire combien la question me paraît très pertinente et importante. Je suis tout à fait convaincu du diagnostic, à savoir qu’il y a un hiatus actuellement entre les périls écologiques et le débat politique tel qu’il a lieu dans nos sociétés. En même temps, je ne suis absolument pas convaincu par les remèdes institutionnels que proposent Dominique Bourg et Kerry Whiteside. Je pense que c’est une impasse et je crois que la démocratie n’a pas dit son dernier mot. Je ne suis pas contre les innovations institutionnelles, mais je pense que dans le cas précis la question qui nous est posée est d’un ordre vraiment décisif, c’est-à-dire que seule une vraie démocratie peut être écologique. Une vraie démocratie, c’est une démocratie qui reprend dans la conscience des citoyens la discussion collective la plus large. Mettre simplement des bons spécialistes dans quelques endroits névralgiques du pouvoir ne changerait rien à mon avis. Est- ce que la d if ficulté n’est pas que le temps de la démocratie, le temps de la délibération, est un temps qui était adapté à cer taines prises de décision pour répondre à cer tains défis mais que le temps de la nature, l’accélération des per turbations c limatiques ou des catastrophes naturelles, ne change pas notre vision du temps ? Est-ce que ces deux temps-là ne sont pa s aujourd’hui dif ficilement compatibles ? Non, je ne le crois pas mais vous savez, ce n’est pas une objection nouvelle. C’est déjà ce qu’en France par exemple les monarchistes opposaient à la République. Ils disaient : « C’est un régime de l’instant mais qui est incapable de s’occuper des intérêts à long terme du pays, ce qu’un monarque qui n’a pas à être réélu peut faire, lui ». La démocratie, telle que nous la connaissons aujourd’hui, est dans un moment très particulier de son Histoire où elle paraît dans un sommeil général devant le long terme, entretien mais ce n’est pas une fatalité. Rien n’oblige à ce qu’elle soit comme cela. C’est un état temporaire de la conscience collective qui, à mon avis, est voué à changer assez rapidement. Je vais prendre le problème autrement. Vous dites, je pense très justement, la démocratie ce n’est pas que les institutions, c’est d’abord la conscience des citoyens de par ticiper à la délibér ation publique. Qu’est-ce que vous pensez du caractère obligatoire ou non du droit de vote ? Je n’ai rien contre mais cela ne me paraît pas la panacée. Si les gens vont voter pour faire n’importe quoi, ce n’est pas nécessairement un remède à tous nos problèmes. I l y a t oute une séri e de nouve aux mouvements historiques, per tinents ou non, l’histo ir e le juger a, j e p ense à l’objection de croissance, aux gens qui sont en tr ain de c ontester le modèle d ominant du développe ment, infini et prométhéen de l’homme par rappor t à la finitude de la biosphère. Cer tains sont très favorables à la revitalisation de tout ce qui est la démocratie délib ér ati ve, par ticipa tive, aux nouvelles procédures, à la démocr atie directe. Qu’est-ce que vous pensez de ce fourmillement d’expériences ? Je pense que ces expériences augurent d’un remaniement très important du processus politique. Je pense que nos démocraties sont en voie de transformations très profondes. C’est l’objet de mon prochain livre. 5



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :