Agir Par la Culture n°25 jan/fév/mar 2011
Agir Par la Culture n°25 jan/fév/mar 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°25 de jan/fév/mar 2011

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 40

  • Taille du fichier PDF : 1,3 Mo

  • Dans ce numéro : dossier... contre vents et mainstream ?

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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dossier de manière stricte, mais dans d’autres pays on a repris la syntaxe européenne et elle n’est quasiment pas appliquée. Il n’y a donc pas de réelle mesure européenne effective pour l’industrie des contenus. L’enjeu n’est donc pas de se battre contre le mainstream mais bien de s’assurer que l’Europe garde sa capacité de création, de différence. Il faut qu’il existe un mainstream local, comme par exemple en Flandre, ainsi qu’un vrai mainstream européen s’y superposant, qui viendraient l’un et l’autre se frotter au mainstream américain existant, dans des proportions d’audience et de succès un peu rééquilibrées ! Il y a différentes politiques de quotas dans les médias audiovisuels chez nous. En télévision, il y a par exemple, les 50% de programmes européens. En matière musicale, les radios et les télévisions qui diffusent de la musique doivent diffuser 4,5% de musiques produites, réalisées, créées en Communauté française de Belgique. Il s’agit d’un intéressant levier de politique culturelle qui respecte aussi la liberté éditoriale : cette obligation n’est pas liée à la langue ou au genre musical. Mais on constate que certaines chaînes télé ou radio qui diffusent principalement du mainstream éprouvent, selon elles, d’énormes difficultés à remplir ce quota. Ceci ne doit pas forcément amener à remettre en question l’existence du quota, mais bien de réfléchir aux initiatives à développer, de la part des acteurs privés ou publics ou ensemble, pour continuer à stimuler l’émergence d’artistes musicaux mainstream en Wallonie et à Bruxelles. Le quota légal est donc un incitant utile à faire bouger les choses. Que faut-il faire selon vous au niveau des aut orités publiques ? Les autorités publiques doivent chercher à développer une culture mainstream chez eux, tout en ne se trompant pas sur l’objectif : développer une culture mainstream est avant tout un moyen et pas une fin. C’est un moyen pour faire tourner et dynamiser la création de manière générale à côté et en plus des efforts spécifiques pour soutenir la création artistique hors mainstream. Il faut donc essayer de créer un cadre favorable au succès économique d’un mainstream européen, d’un mainstream local à l’instar des Américains. Il est synonyme de création d’emploi, d’activité et créateur d’une dynamique culturelle. Il faut se réapproprier et assumer, ce n’est qu’un exemple, une politique de quotas 16 forte, idéalement aussi au niveau européen. Dans le livre de Martel, toute la partie sur la formation aux métiers de l’audiovisuel, au niveau de l’enseignement supérieur, doit nous interpeller, doit nous inspirer. Il faut aussi réfléchir à un vrai accompagnement de nos créateurs aux aspects entrepreneuriaux de leurs activités, les aider à se former en permanence, à gérer leur finances, à les accompagner à l’exportation, etc. Mais, à côté de cela, les autorités publiques doivent utilement continuer à soutenir et stimuler toutes les formes de création parallèles au mainstream. Continuer à favoriser le foisonnement créatif, alternatif, novateur. Cela se fait par des moyens indirects. Il est fondamental, par exemple, de continuer à développer l’esprit critique dans les écoles, dans les différents cours d’histoire, de français, etc. Continuer à distiller l’esprit critique chez nous, de façon à toujours réagir, répondre, dialoguer avec la culture mainstream omniprésente. Il y a des moyens plus directs aussi : soutenir financièrement la création alternative, assurer l’existence d’espaces de diffusions. C’est le cas dans la FM, où nous sommes attentifs à conserver des places pour des radios d’expression et associatives assurer une diversité dans la bande FM ; les chaînes de services publics en télévision jouent un rôle important également ; les salles de cinémas d’auteur doivent être soutenues. Même chose pour les différents festivals, qu’ils soient de musique, de théâtre ou de cinéma. La « résistance » au mainstream, c’est des artistes qu’elle doit venir, pas des gouvernements. La vraie réponse au mainstream, d’où qu’il vienne, c’est sa coexistence avec une culture subversive, novatrice, décalée, choquante, emballante, secouante. Le télé charge ment illég al, très pris é aujourd’hui r ep rés ente-t-il un frein pour la culture mainstream ? Je n’en sais rien. On tombe vite dans les lieux communs en ce qui concerne l’impact des bouleversements technologiques. Je sais que le numérique est en train de tout changer, parfois rapidement parfois moins rapidement. A titre personnel, j’y vois surtout des effets positifs. Il y a une démocratisation des outils, un moyen de s’exprimer autrement, d’une manière plus facile et moins coûteuse ce qui n’est pas négligeable, il faut toujours s’en réjouir. Les vraies questions, celles qui me préoccupent en matière de téléchargement, sont évidemment liées à la rémunération des auteurs, et à l’émergence potentielle d’une culture de la gratuité, qui est un leurre. Pour répondre plus spécifiquement à votre question, je pense que le téléchargement illégal pose évidemment des problèmes aux créateurs et producteur de mainstream, mais pas au mainstream lui-même. Il ne faut pas oublier que ce qui se télécharge le plus, ce sont les plus gros succès commerciaux. Est-ce que selon vous la puissance culturelle américaine est dangereus e ? Sur le plan économique oui, et donc aussi sur le développement du secteur créatif en Belgique, en Europe. Sur le plan des valeurs, par rapport à des possibles « lavages de cerveaux » ou impérialisme US des valeurs, je ne pense pas que cela soit un danger. Le mainstream américain n’est pas, par son caractère américain, plus dangereux qu’un autre mainstream ou a fortiori qu’un mainstream européen si tant est qu’il existe un jour. La puissance et le rôle du mainstream, et donc la nature et l’importance de notre distance critique par rapport à lui, renvoie directement aux effets structurants de l’hégémonie culturelle théorisée par Antonio Gramsci. Il ne faut pas oublier que le mainstream reflète autant, voire plus, qu’il ne façonne le consensus social. Quel que soit le regard critique que l’on peut ou que l’on doit porter sur le consensus social, celui-ci n’est pas fondamentalement différent qu’il soit américain, français ou anglais. Un consensus social, heureusement, évolue, synthèse des thèses conservatrices et antithèses progressistes. Il bloque et ralentit parfois aussi, évidemment, quand diminue notre capacité ou notre volonté de distance critique. Mais le mainstream, précisément, apporte des points de positionnement et de débat si on prend le temps de réfléchir à ce qu’il nous montre. Le mainstream américain a fait comme la société américaine, et même parfois plus encore qu’elle, de grand bonds en avant ces dernières décennies. La place des femmes, des minorités raciales ou sexuelles a évolué à l’écran de télévision, tant sur le plan quantitatif que qualitatif. Même le culte de l’argent n’est pas aussi univoque à l’écran que certains critiques aiment à le penser ou le dire. On voit que le mythe du « petit homme » contre « la grande entreprise » reste fermement ancré dans l’imaginaire collectif américain, par exemple. Certaines faiblesses ou problèmes persistent.
D’abord des problèmes qu’on trouve dans le mainstream européen aussi, comme par exemple la présence de stéréotypes sexistes. Et puis, certains problèmes plus spécifiquement américains. Ainsi, on doit constater, la négation de la réalité de l’avortement. La difficulté aussi de parler de la politique sans angélisme, sans simplisme. Une série comme « The West Wing » y arrivait, mais la plupart des séries mainstream abordent la politique sans les nuances essentielles à la bonne compréhension du débat démocratique et de la gestion collective et conflictuelle de la société. Il y a aussi, dernier exemple, un unanimisme spécifiquement américain sur la religion. Ces particularités américaines ne deviennent « dangereuses » que si on ne prend pas la peine de s’y arrêter et d’y réfléchir. Le mainstream doit être et rester un objet de discussion, de débat, tant culturel que, osons le mot, politique ! Ceci ne veut pas dire s’opposer farouchement au mainstream, mais garder un esprit critique sur ce qu’il nous livre, ce qu’il montre, ce qu’il nous raconte. Et, encore une fois, cessons de nous braquer sur les États- Unis ; le simplisme consensuel est le lot de toute culture de masse. Selon moi, « Joséphine Ange Gardien » ou « Julie Lescaut » n’offrent pas de vision politico-sociale plus complexe ou plus subversive que « Dr House » ou « Grey’s Anatomy ». L es mouvements d’éducation per manente n’ont-il justement pas une place impor tante à jouer vis-à-vis du mainstream ? Encore une fois, je ne m’inscris pas dans un combat contre le mainstream. Mais par contre, il faut se réapproprier ou utiliser le mainstream comme objet de débat, objet de critique, objet de réflexion et notamment dans des outils d’éducation permanente. Le mainstream, par définition, touche énormément de gens et des milieux très différents. La télévision est un média populaire. Utilisons-le donc aussi comme outil de débat et d’échange constructif. Si on veut parler politique, discuter du rôle qu’elle doit exercer, de son fonctionnement, de ses complexités, on peut partir de la manière dont on parle de politique dans des séries télévisées, américaines ou autres, et se demander si cela a du sens d’en parler de telle façon. Ouvrir un débat sur la condition des femmes aujourd’hui et la manière dont on parle des femmes à l’écran, dans notre société, peut se faire en faisant parler les gens de manière participative de ce qu’ils décodent en regardant par exemple « Desperate Housewives ». Vous libérez la parole d’une manière très efficace en partant d’une série que beaucoup de gens connaissent et qui n’est ni parfaite ni complètement à jeter. Il s’agit très justement de réintégrer un discours réflexif et critique sur les valeurs, sur la manière dont notre société fonctionne. Il s’agit de continuer à se poser des questions tout en prenant du plaisir à regarder une série télévisée, à lire un livre, à écouter de la musique ou à aller au cinéma. Ceci est à la fois légitime et positif mais peut déclencher aussi un sujet de discussion. Il serait formidable que les gens en famille, lorsque leur série préférée est terminée, éteignent leur téléviseur en prolongeant la discussion entre eux. Il s’agit d’un véritable outil culturel, un média tellement présent dans nos vies qu’il façonne la manière dont on voit les choses : n’hésitons donc pas à parler des choix moraux qu’il nous propose, les styles de vies, les portraits qu’il nous présente. dossier Nous devons pouvoir les utiliser comme sujet de débat, entre nous, entre collègues, en repas de famille. Cela concerne donc bien aussi ceux qui veulent faire réagir sur le consensus social dont on parlait : la culture populaire est un outil précieux. Un dernier aspect au sujet des séries télévisées que je voudrais aborder. Dès leur lancement, un article sortira chez nous dans les journaux, dans les magazines et généralement, on s’en tient à raconter l’histoire et dire si elle a connu un certain succès aux États-Unis ou pas. C’est tout. Il serait vraiment intéressant de lire un discours critique plus nourri et plus permanent sur le mainstream audiovisuel dans les journaux, sur certains sites Internet, dans les magazines etc. Toutes les séries télévisées ne se valent pas, le concept-même de « série américaine » est souvent brandi uniformément soit comme un épouvantail soit comme une panacée uniquement dans le but de faire de l’audience. Cela ne veut pourtant rien dire, des choses très différentes se produisent. La plupart des passionnés de séries télévisées que je connais ne sont pas ceux qui regardent « Louis La Brocante », ou « Les experts » ou des séries télévisées plus standardisées de type policier américain. Ce sont ceux qui se nourrissent de séries, le plus souvent américaines, comme « Mad Men », « Lost » ou « The Office ». Toutes les séries américaines ne se ressemblent pas, ne se valent pas. Et une même série connaît des hauts et des bas qualitatifs, d’une saison à l’autre ou au sein même d’une saison. Cela semble une évidence pour ceux qui les regardent, pour les amateurs. Mais ce débat critique sur la production mainstream est quasi-absent des médias. Or, il peut mener à des discours intéressants sur la représentation des rapports sociaux, mais aussi surtout sur la création elle-même. Se poser des questions sur la définition d’un bon scénario, d’une bonne réalisation, d’un bon acteur. Le mainstream séduit et lasse, il innove parfois et copie beaucoup. L’enjeu politique véritable est bien de stimuler la production d’un mainstream chez nous et par nous pour alimenter la dynamique créative et économique globale d’un secteur qui nous tient à cœur, tout en stimulant aussi une saine distance critique entre œuvre et public, pour que chacun s’approprie plus activement et plus consciemment le divertissement qui lui est fourni. Propos recueillis pas Sabine Beaucamp 17



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