Agir Par la Culture n°25 jan/fév/mar 2011
Agir Par la Culture n°25 jan/fév/mar 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°25 de jan/fév/mar 2011

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 40

  • Taille du fichier PDF : 1,3 Mo

  • Dans ce numéro : dossier... contre vents et mainstream ?

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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dossier marc janssen : LA CULTURE MAINSTREAM, UN MOYEN ET NON UNE FIN Le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) est l’autorité indépendante de régulation des médias audiovisuels. Il est chargé de promouvoir la liberté d’expression et de création, de garantir le droit à l’information et de veiller à au respect des lois (par exemple en matière de pratiques publicitaires) et des différentes règles. Au-delà de ces missions premières, le CSA tente également d’engager et de nourrir les débats. C’est à ce titre que Marc Janssen, Président du CSA, nous a accordé une interview au sujet de « Mainstream » de Frédéric Martel. Qu’avez-v ous pensé du l ivr e de Frédéric Mar tel ? Comment tr ansposezvous les enjeux culturels qu’ils soulignent au niveau de votre inst ance audiovisuelle ? Un livre comme celui de Martel fait réagir parce qu’il dit des choses importantes avec une perspective différente, une approche neuve et rafraîchissante. Il faut en tout premier souligner que le vocable choisi par Frédéric Martel pour désigner le sujet de son enquête, c’est-à-dire le mot « mainstream », est utile et pertinent. Le mot n’est pas connoté comme peuvent l’être « culture de masse » ou « culture populaire », ces connotations pouvant d’ailleurs varier d’un interlocuteur à un autre. « Culture de masse » a, par exemple, souvent des connotations négatives, notamment dans les discours de résistance de ceux qui sont attachés à la différentiation des cultures et à la notion de culture des différences. Or, dans le contexte précis de ce livre, le « mainstream », cette culture qui « plaît à tout le monde », est approchée sans jugement de valeur, c’est-àdire sans en exagérer les mérites intrinsèques, ni en l’opposant dichotomiquement à la « Grande Culture ». 14 Il faut donc ne pas se tromper sur ce que Frédéric Martel essaye d’exprimer. Le livre n’est pas un brûlot anti-impérialiste américain ou une dénonciation de l’abrutissement de nos esprits par une culture américaine de masse. Ce livre met en lumière des enjeux principalement économiques, et par conséquent, des enjeux culturels qui, eux-mêmes, soulèvent des questions sociales ou morales. Ce dont Frédéric Martel parle fondamentalement, c’est du succès des Américains dans la conquête des marchés économiques, et non pas d’un impérialisme culturel qui infiltre nos esprits. L’impact socioculturel du succès américain n’est pas la préoccupation première de l’auteur, ni celle d’ailleurs des grands capitalistes américains, soucieux avant tout de faire du business. Tout part du constat comparatif qu’il fait des États-Unis avec le reste du monde, avec donc aussi l’Europe, sur laquelle je vais concentrer mon propos. Martel écrit que nous avons des cultures nationales, parfois fécondes, parfois de qualité, parfois populaires dans certains pays (dont la taille peut aider, mais n’explique pas tout), mais qui pourtant ne s’exportent pas. Et que finalement la seule culture mainstream commune aux Européens qui reste, il faut bien l’avouer, est la culture… américaine. Dès lors, à partir de ce constat, il faut réfléchir, agir, interpeller. Contrairement à Jean Cornil (Agir par la culture N°23), je ne vois pas le mainstream (américain ou européen) comme « paralysant toute expression » et donc constituer une culture à combattre. Au contraire, je pense que nous devons retrouver notre place dans la production du mainstream. Comment trouver cette place face à la Cultur e Mainstr eam ? Pour mieux l’appréhender et pouvoir agir collectivement, il faut commencer par le dédiaboliser. Il faut même sortir de ce cloisonnement rétrograde, parfois imbécile, parfois élitiste, mais toujours contre-productif entre la grande culture d’une part et le divertissement populaire de l’autre. Selon moi, la création au sens large (le fait de créer, de produire des contenus artistiques) est toujours une dynamique. La création est un espace d’émulation, c’est une dynamique active et réactive où les gens se croisent, s’opposent, copient, moquent, détruisent, réagissent. Le mainstream est un acteur majeur de ce dialogue global, il faut donc absolument retrouver une place européenne dans la production, la création de mainstream. Un exemple concret. Je crois que quand quelque chose fonctionne en culture, il existe souvent deux réactions - au risque de schématiser. Soit on le copie, soit on y réagit, on s’y oppose. Encore une fois, il y a dialogue avec la dominance, avec le succès. Je ne suis pas du tout opposé à la culture américaine. Ce que je trouve inquiétant ou en tout cas regrettable avec l’omniprésence de la culture américaine, c’est que finalement ce dialogue s’installe surtout avec les Américains. D’une part, nous avons tendance à l’échelle européenne à beaucoup copier les Américains - sans que la copie n’égale l’original, il faut bien l’avouer. D’autre part, même le langage de la réaction, de l’opposition est souvent emprunté aux Américains. Historiquement, et ce depuis la nuit des temps, l’un des vecteurs parmi les plus intéressants de la création est celui de l’expression des exclus, des opprimés, ceux qui sont mis à part et qui trouvent dans la création artistique un moyen d’expression interpellant, violent, novateur (souvent d’ailleurs récupéré plus tard par le mainstream). On constate quand même ces dernières décennies, sans toutefois généraliser, que la création issue « de l’exclusion » s’exprime souvent par des codes créés par les exclus américains. La copie et la réaction se mêlent ! Aujourd’hui, le rap européen est devenu un outil
d’expression des minorités qui s’approprient un genre musical qui nous vient tout droit des États- Unis. Il est une réponse, un outil disponible, pour les populations exclues ou qui se sentent exclues. Si on prend les minorités sexuelles, on constate exactement le même phénomène, la culture gay européenne a énormément puisé dans l’expression artistique, mais aussi intellectuelle des mouvements gays américains ; il existe là-bas un important foisonnement mainstream qui est arrivé jusque chez nous, comblant en partie un vide. Une fois encore, lorsqu’on n’arrive pas au niveau européen ou même au niveau local à créer du mainstream, on ne se prive pas uniquement de richesses économiques, on se prive aussi d’un secteur d’activités qui fait tourner globalement la création. D’où une dimension européenne qui se perd dans le dialogue à l’intérieur même de la création. C’est même assez vrai en Communauté française (un petit territoire, un petit marché), où dans toute une série de disciplines, on constate la difficulté de fabriquer du mainstream. Ce qui fait que nous réagissons simplement au mainstream extérieur au pays. Le contraste avec la Flandre est souvent très intéressant : dans cette région il existe un vrai mainstream flamand. Le dialogue, l’émulation doivent avoir lieu et être stimulés. Il ne faut pas oublier toutes les passerelles que cela crée aussi : certains artistes peuvent très bien commencer leur carrière dans le mainstream, y trouver un beau succès puis tourner dans un film d’auteur ou réaliser eux-mêmes leur film, leur album, leur série télévisée. C’est chose fréquente dans les grandes cultures dynamiques. Ces mouvements amènent une partie de leur public vers d’autres produits plus différenciés, plus novateurs. Les mouvements des artistes entrainent des mouvements du public et des mouvements d’autres artistes, qu’ils inspirent, énervent ou interpellent. Le mainstream est une pièce essentielle à cette construction bizarre et instable qu’est la création. Croyez-vous que l’on appor te une réponse, une résistanc e au mainstream, en construisant un mainstream à l’européenne ? Il faut d’abord arriver à sortir de l’opposition entre logique marchande et logique de soutien à la création alternative. Il faut arriver à considérer justement la culture comme un monde global composé d’une série d’acteurs et animé par des dialogues et des oppositions. Et il ne faut plus tarder à le faire. La mondialisation de la culture fait que ce dialogue dépasse déjà les frontières. Je pense simplement que c’est une évidence et qu’il ne sert à rien de s’y opposer. Même les Américains qui tentent de s’opposer par la menace à Internet n’y arriveront pas. Il faut surtout qu’au sein même de l’Europe, cette disparition des frontières puisse jouer un rôle positif et constructif. Il ne faut pas se voiler la face, nous avons vraiment raté l’échelon du dialogue intra-européen de la culture. Lors de durs combats menés notamment par les Belges francophones, certains défendaient le principe de l’exception culturelle, exception devant s’appliquer aux règles européennes de politique économique des autres secteurs. Malgré un combat politique soutenu, cette exception culturelle a constamment été remise en cause et encore aujourd’hui par des biais directs et indirects, on remet toujours sur le tapis les aides publiques à la production cinématographique, par exemple. En matière de politique de médias télévisuels, plus spécifiquement, l’objectif poursuivi par la majorité européenne a été dès le début de favoriser l’émergence et le développement de grands groupes de médias européens. La crainte était, dans les années 80 et du début des années 90, de voir débarquer de grands groupes de médias américains comme Time Warner, Viacom ou Columbia-Sony qui viendraient s’implanter en Europe, faire leur loi, prendre d’assaut tous les marchés, réaliser tous les bénéfices d’un secteur en constante évolution en écrasant toute initiative européenne. Tout est basé sur une logique néolibérale de libre circulation des entreprises plus que sur le développement concurrentiel de la création de contenus européens. Il était clairement question de favoriser l’émergence et la croissance de grands groupes de médias européens du type TF1, Mediaset de Berlusconi ou Bertelsmann. Cette politique a été menée avec détermination et a rencontré de fait un certain succès, comme le montrent les exemples que je viens de citer. Mais favoriser l’émergence, la croissance et la solidité de grands groupes de médias n’est pas du tout la même chose que favoriser l’émergence d’une industrie de contenus. Car ces grands groupes de chaînes ont naturellement une logique économique : eux aussi vont chercher à produire ce qui plait, mais surtout à diffuser ce qui n’est pas trop cher… On sait que dossier diffuser une série américaine de qualité à succès coûte bien moins cher que de produire et diffuser une série locale. Le choix économique prévaut sur l’origine du produit. Finalement, on a mis en œuvre avec détermination toute une série de règles afin d’aider ces grands groupes, tout en délaissant ou ignorant des règles qui pourraient favoriser le développement d’industries de contenus. Un exemple précis. On débat toujours de la politique des quotas ; les Américains ne les apprécient pas et les combattent dans tous les pays. Un courant en Europe, dont la France et la Communauté Française de Belgique ont fait partie, a été favorable à l’instauration de quotas de productions et de diffusion de programmes européens, ils les appliquent d’ailleurs chez eux. C’était un combat très difficile au niveau européen, car beaucoup n’étaient pas convaincus par cette logique. Cette division originelle n’ayant jamais clairement été résolue, cette politique audacieuse et ambitieuse est loin de porter les fruits attendus. Ne f aut-il pas modifier cette politique de quotas ? L’idée de départ était d’imposer à toutes les chaînes présentes en Europe que 50% de ce qu’elles diffusent soit conçu et produit en Europe ; cela ne veut pas dire pour autant dans leur pays. Il ne s’agit pas d’une mesure de protection nationale, mais de promotion européenne. Cet outil aurait été puissant et efficace, non pas sur la qualité, mais bien sur le quantitatif. Synonyme de productions, de créations d’emploi, de création de richesses. En effet, si des groupes étrangers, qui viennent s’installer en Europe avec une déclinaison européenne de leur chaîne, comme MTV, CNN international, ou National Geographic, s’étaient vus obligés de diffuser 50% de programmes européens, si cette obligation avait été effective alors ils se seraient adaptés. Or, que s’est-il passé ? Les pays européens ne se sont jamais réellement mis d’accord et ont accouché d’une directive qui, en voulant faire plaisir à tout le monde, perd toute sa force de frappe potentielle. La directive européenne spécifie en effet que les 50% sont d’application « dans la mesure du possible ». Dès lors, il ne faut pas être grand juriste pour se rendre compte qu’avec une phrase telle que celle-là on peut tout justifier et tout contourner. La politique de quotas, dans certains pays comme en France ou en Communauté française de Belgique, a été reprise 15



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