Agir Par la Culture n°25 jan/fév/mar 2011
Agir Par la Culture n°25 jan/fév/mar 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°25 de jan/fév/mar 2011

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 40

  • Taille du fichier PDF : 1,3 Mo

  • Dans ce numéro : dossier... contre vents et mainstream ?

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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dossier En même temps, si le divertissement n’était que du marketing, il échouerait. Dans l’expression « industries créatives » que je préfère à « industries culturelles », aujourd’hui inexacte et trop connotée, le mot important est « créatif ». Je ne crois pas qu’Avatar ait été créé uniquement par focus groups, ni en épousant seulement les attentes du public. Le marketing ne peut pas donner naissance, seul, à Stars War, ni à Matrix, Spiderman ni même Batman The Dark Knight. Si les industries créatives n’étaient que du marketing, elles produiraient du Coca- Cola ou des boîtes de petits pois. Or, les séries télévisées américaines, les jeux vidéo, les blockbusters, les mangas sont très créatifs. L’art peut donc exister au cœur du mainstream ; inversement, je ne suis pas certain qu’on analysera encore dans trente ans les films d’Arnaud Desplechin ou les chorégraphies de Mathilde Monnier, alors qu’on continuera sans nul doute à étudier Star Wars. Finalement, le divertissement, autant que l’œuvre d’art, peut être universel et s’inscrire dans le temps. C’est toute notre conception artistique européo centrée qui s’en trouve bouleversée. L’énor me question du rôle, en tout ceci, d’Inter net fer ait aussi l’objet d’un autr e li vre, avec l equel celui-c i demeure mitoyen. En quoi les technologies numériques favorisent-elles cette accélération et ces glissements du m onde ? Facteur de dématérialisation, d’hybridation des ima ges, des sons et des textes, Inter net contribue à la fois à la fluidification de ces phénomènes, et à la désinter médiation qui fait reculer l’impor tance de la signature ou de l’auteur. Moins de genr es, de c loisons, moins de front ièr es bien sûr – cer tains s’en alarment quand d’autres s’en réjouissent ; or votre livre montre au contraire qu’Internet n’abolit pas les frontières entr e différents « mainstreams », qui ont leur s aires de circulation et d’éc hanges ; vous insistez sur la revanche de la géogr aphie, et de par ta ges culturels for tement résistants. Quel est donc sur ce rôle d’Inter net, dans quelques cas ou points précis, votre sentiment ? 10 On défend souvent l’idée en France qu’Internet, allié à la mondialisation, va produire une homogénéisation fatale des cultures. D’autres, au contraire, craignent un morcellement infini, au terme duquel plus personne n’aurait aucune culture commune, mais sombrerait dans une culture de niche strictement communautaire et sectaire. Mon livre, fondé sur l’enquête, démontre que la mondialisation et le basculement numérique produisent l’un et l’autre, c’est à dire aussi, ni l’un ni l’autre. Les deux phénomènes s’observent en effet en parallèle. Or, la mondialisation ne s’est pas traduite par la disparition des cultures nationales ou locales, qui vivent bien aujourd’hui. Et Internet permet de regarder à la fois une vidéo de Lady Gaga en Iran et de défendre sa culture régionale. La musique reste partout dans le monde très national pour plus de la moitié de ses ventes ; la télévision reste très nationale ou locale en dépit de CNN ou Al Jazeera qui ont une influence mondiale mais limitée ; le box-office du cinéma est à près de 50% national en France et en République Tchèque, à plus de 80% en Inde et au Japon. Quant à l’édition, elle est partout très nationale, comme l’information ou le marché publicitaire. Les séries télévisées sont elles-mêmes très peu mondialisées, bien que le succès des séries américaines peut nous le faire croire : les telenovelas en Amérique latine, les feuilletons du Ramadan dans le monde arabe, les « dramas » coréens ou japonais dominent les marchés locaux. Ce n’est pas vrai de dire que la culture se mondialise. Le problème majeur de l’Europe réside là : il y a partout du national – qui tient bien — et du mainstream mondialisé, mais il n’y a plus de culture européenne. Nous devenons en même temps plus locaux et plus globaux – mais de moins en moins européens. Nous avons en Europe une culture nationale plus la cultur e américaine, nous n’avons pas le médiateur supposé que devrait être une culture européenne. Absolument. Pourtant, par optimisme peutêtre, je demeure très européen. Je vois bien, étant fils d’un paysan du midi de la France, ce que l’Europe a pu causer de ressentiment dans nos villages, dans nos campagnes, dans nos cultures. Et pourtant, je me méfie des discours nationalistes, identitaires et inutilement anxiogènes : la vérité c’est que ces cultures locales vivent bien aujourd’hui dans la mondialisation. Il n’y a pas à choisir le local contre le global. On est plus riche grâce au global, mais on est plus fort grâce au local. On a besoin des deux. Et moi, une nouvelle fois, j’aime en même temps le théâtre de Bernard-Marie Koltès et le roman L’Immeuble Yacoubian de Alaa al-Aswani ou Les fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devient milliardaire de Vikas Swarup. D’ailleurs, ce dernier roman est un bon exemple puisqu’il est devenu le film Slumdog Millionnaire : c’est la quintessence du local (Vikas Swarup est indien, le film a été tourné à Mumbai, les acteurs sont pour beaucoup indiens) et en même temps c’est un film de l’Anglais Danny Boyle, financé par Pathé-UK (la branche anglaise du français Pathé) et distribué par les Européens et les Américains. Surtout, c’est un film basé sur un jeu télévisé mondialement connu : Qui veut gagner des millions ? Et que vous alliez dans une salle de projection d’une favela à Rio ou dans un café chic de Shanghaï, en passant par un bar gay de Jakarta, j’ai vu ce film projeté sur tous les écrans du monde. C’est un blockbuster global, et c’est aussi un vrai-faux produit national. Propos recueillis par Daniel Bougnoux et Régis Debr ay Sélection des extraits par Yanic Samzun Chercheur et journaliste, il anime chaque dimanche l’émission hebdomadaire « Masse critique » consacrée aux industries créatives et aux médias sur France Culture. Il dirige le site de critiques de livres et d’idées, nonfiction.fr Frédéric Martel a notamment publié : Le Rose et le Noir, Les homosexuels en France depuis 1968 (Le Seuil, 1996) Theater, Sur le déclin du théâtre en Amérique (La Découverte, 2006) De la Culture en Amérique (Gallimard, 2006) Mainstream, Enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde (Flammarion, 2010).
LE MAINSTREAM EN QUESTION 2 KM VOIE CULTURELLE ALTERNATIVE L’ouvrage de Frédéric Martel propose une nouvelle entrée de lecture possible du monde culturel en utilisant le concept, parfois polysémique, de mainstream. C’est sur base du récit de capitaines d’industries culturelles que le livre répond à la question « comment les produits culturels de masse sont fabriqués, marketés et vendus et comment, ce faisant, cela change peu à peu la manière de percevoir la culture ». En mettant la Culture mainstream en débat, le livre ouvre certaines pistes de réflexion. Réflexions qui restent néanmoins à élaborer quant aux moyens de développer des résistances à ce « courant culturel dominant ». Q U’EST-CE QUI S’OPPOSE AU MAINS- TREAM ? Dans la tradition américaine, l’existence du mainstream (d’un courant culturel dominant) n’empêche pas celles de courants culturels aux périphéries ou en parallèle. Ils peuvent se développer à côté de lui (cultures traditionnelles, cultures populaires) ou encore se développer en souterrain. Ainsi en est-il de cette culture justement appelée underground. Un terme évocateur puisqu’il désigne tant la production artistique à la marge, non-commerciale (« antimainstream » disent les Américains) qui prend place dans un réseau parallèle, que la résistance à l’oppression et à l’occupation pendant la guerre. Cette résistance culturelle est de nature éphémère, car elle est souvent phagocytée par le mainstream, en perpétuelle mutation et à la recherche de nouveauté. Ce mouvement va en retour redéfinir le mainstream. Des œuvres culturelles ont ainsi pu être mainstream à une époque et être complètement sorties du champ commercial aujourd’hui (artistes célèbres puis oubliés redécouverts par des mélomanes, films populaires devenus classiques pour cinéphiles). À l’inverse, l’avant-garde artistique actuelle pourra être complètement commerciale dans quelques années, au gré des modes. Dans cet underground peuvent particulièrement s’inclure des pratiques telles que les pratiques amateurs ou le mouvement do it yourself et plus largement l’autoproduction. Certaines pratiques sont d’ailleurs largement favorisées par internet, comme la mise à disposition d‘œuvres négligées par le marché (souvent gratuitement, souvent illégalement), le détournement d’œuvres ou encore l’autoproduction et l’autodiffusion d’œuvres, de l’auteur à l’auditeur, au lecteur, au spectateur. LA PISTE DE LA RÉCEPTION Dans son enquête, Frédéric Martel s’intéresse avant tout aux conditions de la production des œuvres. Ils montrent comment elles sont destinées avant tout à s’imposer à tout type de publics. Ce faisant, il reste dans un champ proche de celui du marketing et néglige peut-être celui dossier de la réception. C’est toute la question de la différence entre la culture achetée et la culture lue, vue, écoutée, transmise et interprétée. Entre les intentions des producteurs et celles des récepteurs. N’y a-t-il pas des phénomènes de réception critique, ironique ou distante (« oppositionnelle » dirait le sociologue jamaïquain Stuart Hall), de rejets, de détournements, de récupération, d’interprétations très différentes des intentions des émetteurs. La réception de ces productions de masse n’est-elle pas plurielle ? Le « grand public » pas si homogène que ne le pensent les producteurs ? Plus créatif dans son interprétation des « biens » culturels qui lui sont proposés comme a pu le montrer Michel de Certeau ? LE RÔLE DE L’ÉTAT DANS LA CUL- TURE ? Quel rôle les pouvoirs publics doivent-ils tenir dans ce cadre ? Un État, via ses politiques culturelles publiques doit-il permettre l’émergence d’un secteur d’industrie culturelle puissant ou au contraire favoriser une culture moins commerciale ? Faut-il prendre place dans la guerre mondiale des contenus qui voit s’affronter de grandes aires culturelles (États-Unis, Japon, Inde, Chine, etc.) pour la conquête de parts de marché ET la promotion de leurs valeurs ? Frédéric Martel estime qu’une culture nationale (ou même paneuropéenne) qui ne s’exporte pas commercialement est problématique. Il faudrait dès lors favoriser l’éclosion d’un secteur de l’industrie créative européenne performant et grand public afin de diffuser une culture mainstream à l’européenne (défendant ses valeurs propres). Outre le fait que cela interroge la culture et les valeurs européennes à diffuser (quelles sont-elles ?), cela pose aussi la question : faut-il s’engager de plein fouet dans la guerre mondiale des contenus avec le risque de ne faire que suivre que ce que promeut l’idéologie néolibérale ? À savoir : que chaque État possède son industrie créative et que la meilleure gagne… Bref : faut-il cesser de lutter contre la marchandisation de la culture et au contraire la favoriser afin de tirer stratégiquement son épingle du jeu ? suite page 12 11



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