Agir Par la Culture n°24 oct/nov/déc 2010
Agir Par la Culture n°24 oct/nov/déc 2010
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°24 de oct/nov/déc 2010

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Présence et Action Culturelles

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 16

  • Taille du fichier PDF : 1,7 Mo

  • Dans ce numéro : à livres ouverts... le monstre doux de Raffaele Simone.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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L'ÉDUCATION POPULAIRE : RÊVE GÉNÉRAL ? Les hommes ont depuis longtemps imaginé « un autre monde » : plus juste, plus égalitaire, plus fraternel. C'est par exemple le projet d'une île idéale décrite par Thomas Moore au 16ème siècle sous le nom d « utopia », c'est-à-dire « de nulle part ». Au 19 ème siècle, Marx avance que pour changer la société, il ne suffit pas de la rêver mais d'exercer la critique du réel pour le transformer. Les mouvements d'éducation populaire vont traduire ce projet par des pratiques de conscientisation comprise comme « réflexion de démystification et d'imagination d'inédit viable » (Paolo Freire). Puisqu'il ne s'agit pas de remplir les cerveaux, mais bien de favoriser, à partir des vécus et des expériences de chacun, une émancipation collective de tous les hommes, il est important de réfléchir les conditions d'exercice de cette dynamique. Est-ce qu'il existerait des moments exceptionnels où l'histoire et les mentalités font un bond en avant ? C'est la thèse soutenue dès 1869 par la section belge de l'Association Internationale des Travailleurs : « une grève générale, avec les idées d'affranchissement qui règnent aujourd'hui dans le prolétariat (...) ferait faire peau neuve à la société » L'écrivain américain Jack London, illustre admirablement ce « mythe » dans une nouvelle qui se réfère aux grèves de 1886 à Chicago : « le rêve de Debs ». Arrêter le travail tous ensemble est à la fois conçu comme le moyen de pression par excellence pour obtenir des changements sociaux majeurs, qu'il s'agisse d'amélioration des conditions de travail et de rémunération ou de revendications plus politiques : l'opposition à la guerre, le suffrage universel, la démocratie politique, économique et sociale. Doc IHOES 12 -ltist I:Pas,aii I IMBIInEI— Yd lag hIIIe.F r Le mouvement ouvrier belge a en la matière une longue expérience : il prend l'initiative de recommander, au 3ème Congrès de la Première Internationale cette « méthode de lutte contre les Gouvernements qui fomenteraient la guerre » puis soutiendra le projet de Jaurès de décréter simultanément une grève générale dans les pays capitalistes européens pour s'opposer à « une grande tuerie entre travailleurs ». On sait que son assassinat, puis la stratégie d'union patriotique sacrée acceptée en Allemagne, en France comme en Belgique tueront ce rêve. Par contre, des grèves générales menées pour les droits démocratiques seront finalement victorieuses : le droit de vote pour tous les hommes sera consacré après les grèves de 1883, 1902 et 1913. Et celle de 1950, refusant la perspective du retour d'un pouvoir fort de Léopold III, aboutira à son abdication. Victorieuse également la grève de 1936, menée nationalement par les deux syndicats et accompagnée d'occupation des lieux de travail, sur des revendications de réduction du temps de travail, d'augmentation salariale et de reconnaissance des droits syndicaux : nous lui devons notamment les premiers congés payés. 1960 engrangera d'autres résultats : perdante sur le court terme, elle renforcera cependant le poids du mouvement ouvrier dans la concertation sociale et la mise en œuvre de certaines réformes économiques, sociales et institutionnelles. Ce mouvement social est aussi intéressant sous son aspect d'éducation populaire. Au long d'une grève à durée indéterminée, il illustre comment apparaissent et se développent des projets de réformes structurelles largement popularisées : nationalisation, planification, fédéralisme deviennent plus que des slogans creux. Ils sont compris, traduits et portés dans la rue. La confrontation avec l'appareil d'état (appel à l'armée, répression de la gendarmerie, censure de la presse) questionne sa légitimité et impulse une dynamique de contre- pouvoir : les bourgmestres socialistes refusent d'appliquer les ordres ministériels alors que la circulation automobile, les 5 actes administratifs, les soins médicaux ou la distribution listribution de l'énergie se font sous contrôle des comitéF comités syndicaux. Pf. Y La grève de 1960 est aussi pratique d'éducation populaire quand les perspectives stratégiques sont discutées : abandon de l'outil, marche sur Bruxelles, voie parlementaire et quand émergent des leaders d'opinion et d'action qui prennent des responsabilités nouvelles et partagées. Elle l'est enfin et surtout, dans toutes les discussions- de famille, de voisins, de piquets, de manifestations, d'assemblées qui concrétisent la réalité d'un début d'émancipation par'auto-socio construction des savoirs et des pouvoirs’. La grève générale est alors cette pédagogie d'action directe prônée par le syndicalisme révolutionnaire : « plus que tout le contenu des bibliothèques, elle éduque, elle aguerrit, elle entraîne et elle crée ». Cette nécessaire création d'un nouvel imaginaire social révèle pourtant la difficulté de rompre avec l'esprit du capitalisme : corporatismes diviseurs, opportunismes personnels, tentations nihilistes, abandons d'esprit critique, morts et désillusions : le rêve peut aussi se révéler cauchemar. Les valeurs d'égalité, de liberté ou d'autogestion se révèlent en dernière analyse dans nos pratiques mises en œuvre : la grève générale peut en être un moment significatif, mais c'est plus souvent qu'il faudrait s'autoriser à (g)rêver : « Il n'y pas d'incompatibilité entre l'action courante et tranquille et les transformations révolutionnaires et rapides : (...) l'action quotidienne n'a de sens que si elle prépare ces mutations » (André Renard) r1P'Jean-Luc Degée
à livres ouverts GAUCHE : S’éDULCORER AVANT DE FONDRE ? A PROPOS DU L IVRE DE R AFFAE LE SIMONE, LE MONSTRE DOUX « Le monde est-il intrinsèquement de droite ? » Raffaele Simone FIAFEAEl# xIIVIONE I _AI Monstre dou x t'occIbEllii DROITE Je viens de refermer le livre de Raffaele Simone, Le Monstr e doux, L’occident vire-t-il à droite ? J’av ais déjà lu un entretien avec ce linguiste italien dans le numéro de Philosophie Magazine con sacré à l’aven ir du socialisme. (1) Je me méfiais d’une vision un peu trop italo-centriste. Le syndrome Berlusconi, le Monstr e doux, projeté sur l’ensemble des dif ficultés et des par ticularités de la gauc he eur opéen ne. Je me su is trompé. L’analyse de Simone est bien plus fine et profonde et rejoint d’ailleur s beaucoup des ouvrages consacrés à la crise de la culture et des v aleur s de la gauche. (2) Nous vivons en effet un paradoxe assez extraordinaire. Depuis 2008, le monde traverse une secousse financière, économique et sociale que certains ont comparée à la crise de 1929. Le capitalisme, dans un stupéfiant emballement, nous a plongé dans une déstructuration du système bancaire puis dans une récession économique et sociale extrêmement préoccupante. Les remèdes appliqués pour tenter de résoudre la crise ont été largement inspirés par les modèles d’intervention publique de la social-démocratie et du travaillisme. J. M. Keynes refaisait surface après des années de néo-libéralisme inaugurées par M. Thatcher et R. Reagan. On aurait pu penser que les valeurs d’intérêt général et de régulation par l’Etat relevaient la tête puisqu’ils étaient abondamment mobilisés comme recettes face aux tremblements planétaires. Et que donc la traduction politique allait s’ensuivre. Et bien pas du tout. Après les élections européennes de juin 2009, seulement un peu plus d’un quart des députés se rattachent à la gauche. Quelle étonnante contradiction. A croire que la gauche ne se déploie qu’en période de prospérité et de croissance économique. Pour Raffaele Simone, cet apparent paradoxe, bien au-delà des revers électoraux, s’explique par un changement de paradigme culturel et une métamorphose des mentalités. Au fond, comme en écho aux prédictions d’Antonio Gramsci, comme la gauche a perdu son hégémonie culturelle, elle régresse sur le plan politique. Car ce sont les valeurs du Monstre doux, prophétisées par Tocqueville, qui président à la naissance d’un nouveau modèle despotique. Bien sûr, pour Simone plusieurs facteurs se conjuguent pour expliquer le recul des forces de gauche : l’échec des expériences communistes, la dissolution du prolétariat, la transformation des classes sociales sur lesquelles s’appuie la gauche, la disparition des jeunes de la sphère politique. Mais, pour lui, l’élément déterminant est le paradigme de la culture de masse de la droite nouvelle. Cette droite-là « est adaptée à un monde fun et à un consumérisme effréné. Elle n’est pas l’allure autoritaire », « son génie, c’est de s’être adaptée aux susceptibilités de la psyché contemporaine, d’hébéter la volonté plutôt que de chercher à la briser ». (3) Ce despotisme, comme l’a extraordinairement anticipé Alexis de Tocqueville, « est étendu et doux et, il dégraderait les hommes sans les tourmenter ». (4) Comme l’écrit Aude Lancelin, c’est « une pieuvre suave, un nouveau Léviathan médiatico-financier, qui transforme les citoyens européens en fétus de paille tournant dans la spirale d’une consommation festive, faite de congés fantasmés et de smartphones perfectionnés ». Nous ne sommes pas loin de l’Homo Festivus de Philippe Muray. Au final, la droite s’est profondément transformée. Elle véhiculait la défense de la différence, de la tradition et de la hiérarchie. Elle est devenue « ubiquiste, amicale, insaisissable ». Elle promeut, selon Simone, les cinq postulats de l’individualisme, de la propriété, de la liberté, de non-intrusion dans la vie de l’autre, de supériorité du privé sur le public : « Et si l’on accepte que le monde est naturellement de droite, il faut aussi admettre que les positions de gauche doivent être techniquement considérées comme des « artifices », des artefacts par lesquels la nature doit être corrigée, modelée, réfrénée et en partie niée » (p. 165). La gauche c’est donc le renoncement, l’effort, la limite, la pudeur, la compassion, le sacrifice, face à une droite qui prône le marché, la compétition, l’appétit, la consommation, le jeunisme, l’impudeur, l’image, le divertissement, le refus des limites, la richesse et la puissance. Bien évidemment le pessimisme de Simone à propos de l’avenir de la gauche – s’édulcorer avant de fondre – doit être tempéré. De folles espérances et des résultats prometteurs éclosent en Amérique latine et des partis socialistes en Europe, chez nous en l’occurrence, restent incontournables. De nouvelles résistances, des expériences citoyennes, des alternatives locales naissent chaque jour pour refuser l’ordre dominant du Monstre doux. L’histoire est par nature incertaine et imprédictible. Mais il n’empêche que les structures mentales de l’anthropologie capitaliste s’étendent inexorablement à l’ensemble des terriens. (5) La bataille culturelle est engagée bien plus encore que la lutte politique. « C’est une tâche terriblement difficile, mais si l’on ne tente rien, le destin est déjà écrit. Il ne reste que très peu de temps ». (p. 173) Larmes à gauche. Jean Cor nil 1 Philosophie Magazine, Le socialisme peut-il renaître ? N°36, février 210, p.44 et 45. 2 Lire à ce sujet l’éblouissant livre de Dany-Robert Dufour, Le Divin Marché, La révolution culturelle libérale, Denoël, 2007 3 Aude Lancelin, Quand l’occident vire à droite, Le Nouvel Observateur, 7-13 octobre 2010, p.110. 4 Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Gallimard, « Bibl. de la Pléiade », volume II, p.835. 5 Voir le beau livre de Christian Arnsperger, Ethique de l’existence post-capitaliste, Pour un militantisme existentiel, Les Editions du Cerf, 2009. Le Monstre doux, L’occident vire-t-il à droite ? Raffaele Simone Le Débat, Gallimard, 2010. 13



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