02 n°92 déc 19/jan-fév 2020
02 n°92 déc 19/jan-fév 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°92 de déc 19/jan-fév 2020

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Association Zoo galerie

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 7,8 Mo

  • Dans ce numéro : Teresa Margolles, Peter Friedl et Corentin Canesson invités de ce numéro.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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7 7 r e v i e w s 6 Inaugurant le nouveau cycle de programmation du CAC Brétigny Esthétiques de l’usage, usages de l’esthétique  : premier mouvement, l’artifice, l’exposition « Slash Universe » organisait, sur une proposition de Marie Bechetoille et dans une scénographie de Romain Guillet, un duo entre l’artiste Yoan Sorin et la chorégraphe danseuse canadienne Dana Michel. Marque d’une pratique curatoriale mettant en avant le projet collectif et l’idée d’équipe, l’échange et la conversation dans l’élaboration d’une exposition, « Slash Universe » développe le format gigogne, l’idée de pluriel et d’identités complexes qui va de pair avec la façon collaborative de travailler de Yoan Sorin et Dana Michel, habitués depuis une douzaine d’années à intervenir l’un et l’autre dans leurs projets respectifs. Réunion de ces différents prismes et imbrications — à l’image de son titre, renvoi au guitariste iconique du groupe Guns N’Roses, Slash, et à un dessin animé intitulé Steven Universe — l’exposition s’apparente au collage, mêlant citations liées à la pop ou la low culture, orchestrant une dérive des statuts, à l’instar de sa grande fresque peinte aux formes semi abstraites. Carnavalesques dans leur facture, les sculptures de papier mâché de Yoan Sorin se déclinent selon l’esthétique de l’ersatz et de l’assemblage, de l’ornementation de pacotille et de la customisation débridée. Si la pratique de l’artiste participe du bricolage et d’une conception composite, en écho à la pensée du divers de Victor Segalen, au-delà de la question d’une identité qui ferait image, c’est bien cette idée de textures et d’attitudes, ainsi que du matériau autobiographique, qui fait le liant entre Dana Michel et Yoan Sorin. Ensemble de références communes, manière de vivre une relation amicale déplaçant l’intime dans le champ professionnel ou artistique  : l’un comme l’autre proposent un principe de contamination ou de reconnaissance, de partage d’univers et de mise en relation, un travail de sape par l’intérieur d’un regard porté sur des natures plastiques et des rôles ou des rapports figés et univoques. Placée sous le signe de cette porosité des points de vue, « Slash Universe » s’ouvrait par une performance d’une heure des deux solistes à la manière d’un parcours dans l’exposition activant l’espace comme une façon de se fondre dans un décor. Brouillant les pistes entre les rapports de display et de scène, d’accessoires et d’œuvres, de white cube et de black box, Yoan Sorin et Dana Michel évoluaient au gré d’une improvisation et d’une gestuelle expérimentale mimant le rébus ou la déambulation. Traversant et dépliant les frontières entre l’idée de pratique et de lieu dédié, les notions de discipline et de champ, les contours entre l’art et la vie, Yoan Sorin et Dana Michel proposaient d’interroger les habitudes de réception en bougeant les lignes  : faire étirer les temporalités et les limites à la façon d’un espace qui contre joue les différentes grilles de lecture et les termes des genres, d’exposition et de performance, de spectaculaire et de diffus. Pendant deux mois, l’espace de « Slash Universe » s’appréhendait selon la forme protée, théâtre d’ateliers et lieu ouvert ou de passage en voisinage avec le lycée et la médiathèque, pour se clore par une seconde et ultime intervention du duo. Prétexte aux glissements et à une non-définition des registres, à travers une logique d’addition des dimensions, l’exposition jouait avec le visible et le furtif, la perte et la confusion des repères, à l’image de la scénographie de Romain Guillet remodelant l’espace du centre d’art. Renversement généralisé quant à la perception des séquences, à la façon d’une performance sans fin, « Slash Universe » tenait de la composition non autoritaire et aléatoire, fiction utopique dans ses réagencements, multipliant les échos et les boucles, rediffusant captations et images en mouvement en surimpression. Déclenchant des décalés et des décalages selon des temps différés qui déroutent les principes d’activation et de vision d’une exposition dans un centre Dana Michel & Yoan Sorin Slash Universe par Frédéric Emprou CAC Brétigny 13.10 — 15.12.2019 Stephan Balkenhol, Relief, tête femme (beige), détail, 2010. Bois d’abachi peint, 80 × 60 × 2 cm Dana Michel et Yoan Sorin, Courtesy Slash Universe de l’artiste I, dimanche et Deweer 13 Gallery, octobre Otegem, 2019, performance Belgique. dans le cadre de l’exposition « Slash Universe Vue de », l’exposition. CAC Brétigny. Le Photo Portique  : Fanny centre Trichet. régional d’art contemporain du Havre, 2019. d’art, Yoan Sorin et Dana Michel organisaient l’endroit d’un déplacement continuel, à l’instar d’une « colonisation par les murs 1 » ou d’une occupation à déranger l’espace comme un chez soi. Ponctuation iconoclaste ou entreprise de déconstruction narquoise de la manière dont nous codifions ce qui est donnée à voir, « Slash Universe », selon un déroulé au fil fractal et discontinu, questionnait le regard du spectateur à la façon d’une théorie du chaos ou d’un « monde du milieu 2 ». 1 Yoan Sorin, entretien, 2019. 2 Breyten Breytenbach, Le Monde du milieu, Actes Sud, 2009.
7 7 r e v i e w s 7 Il n’y a rien de plus intrigant qu’une exposition dont le sujet vous semble magnifique mais pour lequel vous n’imaginez pas à l’avance les formes qui pourraient l’incarner. C’est le cas de « Syncopes et Extases. Vertiges du Temps », présentée au Frac Franche-Comté à partir d’un ensemble d’œuvres contemporaines envisageant ces troubles au sens large et de quelques œuvres anciennes figurant des représentations peut-être davantage prévisibles  : évanouissements d’Esther ou d’Atalide, visages révulsés et cireux, yeux humectés de larmes... Le commissariat de Stéphanie Jamet, dont les recherches préalables sur le sommeil et la syncope ont donné lieu à différentes publications, s’organise en trois temps bien distincts, jalonnés par des contrepoints. Si je décide ici de considérer cette exposition à rebrousse-poil en débutant par ce qui la conclut, c’est parce que l’ultime salle m’a paru être la moins convaincante du parcours, et que je souhaiterais plutôt me concentrer sur les deux premiers espaces. En effet, il m’a semblé que les choix plastiques de la commissaire avaient plus de force tant qu’ils ne touchaient pas au grandiloquent ou qu’ils ne cherchaient pas à tout prix à adopter un propos ostensiblement politique. De ce point de vue, la dernière pièce, qui aborde la syncope sous un angle historique, peut sembler étriquée. La rhétorique visuelle — efficace mais agaçante — employée par Thomas Hirschhorn souffre de la proximité avec les œuvres voisines, lesquelles auraient sans doute nécessité plus de silence et d’isolement. C’est le cas par exemple des sabliers de Julian Charrière, remplis de sables issus de différentes périodes géologiques, brisés sur un mur de façon à ce que les temporalités se mêlent au sol en poudres colorées que plus rien ne distingue les unes des autres. La pellicule volontairement dégradée du film Priya (2008-2011) d’Alia Syed, montrant une danseuse de Kathak tourbillonner sans sembler s’arrêter, s’avère être une respiration salutaire. Si l’on remonte par la suite le fil de l’exposition, la salle qui précède celle qui la clôt présente des œuvres au sein desquelles l’extase s’incarne par les corps et les visages et s’engage dans le vif du sujet avec une réelle poésie. Bien que l’accrochage soit très dense, les découvertes sont réjouissantes. Trois photographies de la série Out-and-out (ecstasies) (2002) du photographe István Balogh montrent de jeunes personnes, oscillant entre la fin de l’adolescence et l’entrée dans cet état mystérieux que l’on nomme adulte, mimer avec grâce l’extase. Les corps, capturés debout au cœur d’espaces urbains, échappent aux clichés du genre  : l’expérience de la sortie de soi est finement rendue par des délicatesses — joues à peine colorées d’un rose vif ou paire d’yeux aux pupilles asymétriques. Un certain mystère nimbe l’installation La vie… une hésitation (1990) de Marie-Jo Lafontaine, composée d’une imposante photographie en noir et blanc d’une jeune femme au visage grave, le regard baissé et des quelques mots du titre, composés en lettres de laiton sur un panneau de bois. On oscille  : s’agit-il d’un monument funéraire, d’une invite amoureuse, du commencement d’une élégie ? Une sculpture présentée dans cette pièce pourrait bien faire le lien entre les représentations des corps extatiques et les tentatives d’incarnation abstraite de la sensation de syncope qui ouvrent l’exposition. Stéphanie Solinas a réalisé un double moulage du visage de la célèbre sainte Thérèse d’Avila taillée dans le marbre par le Bernin, dont on dit trop peu qu’il est à peine visible, placé en hauteur au-dessus d’un autel de l’église Santa Maria della Vittoria à Rome. Le voici offert à notre contemplation, dans une verticalité peu fidèle à l’original, recouvert d’une peau de silicone que l’on imagine potentiellement décollée. Un visage peut se révéler sous le visage, mais on ne le verra pas  : la sensation d’arrachement, de petite mort, est simplement suggérée. Syncopes et Extases. Vertiges du Temps par Camille Paulhan FRAC Franche-Comté, Besançon, 13.10.2019 — 12.01.2020 Stephan Balkenhol, Relief, tête femme (beige), détail, 2010. Vue de l’exposition « Syncopes Bois d’abachi et Extases. peint, Vertiges 80 × 60 du × 2 Temps cm », Frac Franche-Comté, avec  : AnnVeronica Janssens, Courtesy Sans de titre, l’artiste 1996, et sculpture Deweer murale, Gallery, disque Otegem, en Belgique. aluminium, collection Frac Grand Large – Hauts-de-France Vue l’exposition. ; AnnVeronica Le Portique Janssens, centre Untitled régional (Blue d’art Glitter), contemporain 2015, paillettes bleues, Collection du Havre, 49 Nord 2019. 6 Est – Frac Lorraine ; Gerhard Richter, Athen, 1985, huile sur toile, collection Frac Grand Large – Hauts- de-France. Photo  : Blaise Adilon. Les corps s’effacent cependant petit à petit pour laisser place à la sensation pure du tourbillon qui saisit lors des anesthésies générales, des douleurs exquises et autres pâmoisons. Une femme apparaît encore dans la vidéo de Myriam Mechita, Le mont des désirs (2007), mais ses formes se dissolvent au gré des reflets de l’eau de la piscine dans laquelle elle flotte. Autour de son buste et de son visage, des miroitements blancs, semblables aux crépitements de bougies étincelantes d’anniversaire, l’enveloppent d’un halo grésillant. Les œuvres d’AnnVeronica Janssens prolongent cet état de grâce en renvoyant les spectateurs aux seuls corps disponibles  : les leurs. Il faudra faire attention à ne pas piétiner le nuage de paillettes bleues proliférant sur le sol, surtout si l’on souhaite se perdre à loisir dans un volume de l’artiste en forme de tour de force. Ce disque en aluminium reflète les lumières mais pas les silhouettes, et vibre au gré des déplacements de la personne qui lui fait face. Enfin, comme une conclusion idéale — toutefois pensée ici de manière introductive — l’œuvre sonore d’Hannah Rickards, Thunder (2005), qui se déclenche de manière aléatoire  : c’est le son du tonnerre qui retentit dans un couloir, joué par un ensemble de bois, cuivres et cordes, comme l’ouverture des yeux au milieu d’une salle de réveil d’hôpital ou le claquement de doigt de l’hypnotiseur qui vient signifier la fin de la torpeur. Et, en un instant, s’extirper du vertige.



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