02 n°92 déc 19/jan-fév 2020
02 n°92 déc 19/jan-fév 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°92 de déc 19/jan-fév 2020

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Association Zoo galerie

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 7,8 Mo

  • Dans ce numéro : Teresa Margolles, Peter Friedl et Corentin Canesson invités de ce numéro.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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7 7 r e v i e w s 4 Lorsque s’inaugure la biennale des Lofoten, c’est déjà la fin de la haute saison touristique et le calme olympien qui règne dans l’archipel fait ressembler à un fantasme l’idée de hordes de vans le traversant en file indienne chaque été. Pourtant, des résidents à l’année se voient de plus en plus congédiés les mois d’été par des propriétaires désireux de profiter de cette manne humaine 1. La discrétion physique du phénomène, tout à l’opposé de la transparence dont se prévaut généralement le pays, n’a d’égale que son emprise économique tentaculaire. Dans un mouvement de perversion de l’infrastructure de soit-disant économie de partage, Kateřina Šedá propose de redonner un sens à ce terme en instituant un échange de bons procédés. Les termes en sont inscrits en toutes lettres sur la caravane de tourisme qu’elle a installée dans le centre de Svolvær, principale base pour les visiteurs saisonniers et centre de la biennale cette année. Something for Something (2019) propose à qui le souhaite d’y résider gratuitement en échange de la réalisation d’une action souhaitée par des habitants de la petite ville. Aider au chargement du camion de déménagement d’une petite famille, faire un grand ménage chez quelqu’un qui ne le peut plus vraiment, ou encore confectionner des gâteaux pour les anciens de la communauté  : toutes ces requêtes ont été honorées par des personnes de passage, permettant, par-delà l’échange de services, des rencontres qui n’auraient sans doute jamais eu lieu autrement. Si l’histoire du peuplement des îles Lofoten est constituée de migrations saisonnières1 à commencer par celle des morues qui viennent y frayer chaque année, João PedroVale & Nuno Alexandre Ferreira ont choisi de la remettre en perspective d’une histoire plus globale en ouvrant une cuisine collaborative au sein du principal lieu d’exposition, une cuisine centrée autour de l’un des plats emblématiques du Portugal habituellement réalisé avec de la morue importée de Norvège et, pour l’occasion, ici réimportée sur ses terres d’origine. Semiotica do Bacalhau/Semiotics of the Cod (2019) est l’occasion pour eux de partager avec leurs convives les côtés sombres de ces relations commerciales ancestrales avec force anecdotes, comme le rappel que le mot Bacalhau a aussi désigné le fouet avec lequel étaient maltraités les esclaves brésiliens. Tout près des grandes tables sur lesquelles a été servie la Bacalhau à Braz, des bancs permettent de s’installer pour écouter des conversations de Signe Lidén (The Tidal Sense, 2019) avec Grace Dillon, notamment spécialiste de science-fiction autochtone, mais aussi avec un biologiste théoricien des médias et un neurologue spécialisé dans la musique. L’on y parle vibrations et membranes — « une cellule est formée de membranes, les membranes sont la base de toute chose » —, rythme biologique — « non pas de vingtquatre heures mais variable, comme la marée » — et mouvements incessants — les Anishinaabes, peuple indigène de la région frontalière États-Unis/Canada dont est originaire Dillon, « ont un langage à quatrevingt pour cent composé de verbes, ils décrivent les mouvements du monde et nos relations à eux ». Au cœur d’un paysage si prenant, dans un bâtiment aux larges baies vitrées qui attirent constamment l’œil à l’extérieur, difficile pour l’art de tenir la compétition sur un plan purement visuel. Beaucoup d’œuvres sont ainsi des appels à éprouver le moment autant qu’à s’en abstraire en une introspection toute contemplative, et inversement. Complétant sa collection de conversations sur l’état du ciel recueillies sur un navire d’observation scientifique du zooplancton (Small Talk #4, Everything Weather, 2019) d’une chaise haute — comme celle des sauveteurs en mer — placée face à l’une des fenêtres perchées tout près du plafond du bâtiment décati, Michaela Casková offre à chacun un temps d’observation du temps, et de quoi en prendre note. Ces observations précisément Lofoten International Art Festival* par/by Aude Launay Signe Johannessen, The Kelp medal of Honour, 2019. Photo  : M.Miller. Svolvær, Lofoten, 30.08—29.09.2019 annotées (date et heure exacte de début et de fin), pour lesquelles l’on se relaie, forment non seulement une tentative d’épuisement d’un lieu à la Perec mais aussi un roman protéiforme, chacun le complétant de ses talents. Si le changement climatique forme le fond de certaines œuvres, ce n’est jamais sous un angle catastrophiste mais pluôt mélodramatique et humoristique — comme dans l’excellent moyen métrage de Trygve Luktvasslimo, Shallow Water Blackout (2019), dont les personnages en incarnent les différentes facettes archétypales — ou érotique — comme dans ceux d’Anne Duk Hee Jordan qui choisit de représenter des scènes de reproduction aquatiques colorées et sensuelles mais aussi des entretiens avec des biologistes marins au sujet de la transexualité animale et notamment du devenir femelle de certaines espèces au moment de la fin de vie. Le féminin est assez traditionnellement associé à certaines qualités telles que le mou, le doux, le visqueux, l’humide, le gélatineux, des qualités rarement appréciées et encore moins mises en valeur. Prenant le contre-pied de la tradition du dédain pour ces attributs, Signe Johannessen a choisi de rendre hommage à ce qui a sauvé l’un des membres de sa famille lors des assauts nazis contre les villages de la côte nord de la Norvège, lorsque bâtiments et habitants furent dévastés par le feu. L’un de ses ancêtres se réfugia en effet dans l’eau sous un amas d’algues pendant plusieurs jours, ce qui lui permit de survivre à l’attaque. Moulant en étain diverses algues et coquillages qui y vivent, avec la collaboration des passants de la grand place, elle réalisa donc The Kelp Medal of Honour qu’elle remit au maire de Svolvær au cours d’une émouvante cérémonie qui fut précédée d’une traversée de la ville en compagnie de musiciens jouant des morceaux écrits par Signe Johannessen pour l’occasion. Le discours d’acceptation du maire fit rapidement changer la tonalité de la scène, prompt qu’il fut à remercier les algues de toutes les richesses qu’elles allaient procurer à la région grâce à leur exploitation grandissante par les start-ups qui s’y implantent. *Curateurs/curators  : Hilde Methi, Neal Cahoon, Karolin Tampere & Torill Østby Haaland. 1 La gentrification de l’archipel revient évidemment dans les préoccupations des curateurs, notamment ceux de l’édition 2015 dont j’avais rendu compte dans le numéro 76 de 02 à l’hiver 2015-16. 2 J’évoquais l’origine de l’implantation des habitants de l’archipel dans ma review de l’édition précédente parue dans le numéro 83 de 02 à l’automne 2017.
7 7 r e v i e w s 5 When the Lofoten Biennale opens, it is already the end of high season and the Olympian calm that reigns in the archipelago makes the idea of hordes of vans crossing it in a single file every summer sound like a fantasy. Yet, more and more year-round residents are being kicked out during the summer months by landlords who want to take advantage of this human manna1. The physical discretion of the phenomenon, which opposes the transparency to which the country gives pride of place, is matched only by its sprawling economic hold. In a hijacking of the infrastructure of the so-called sharing economy, Kateřina Šedá proposes to give a new meaning to this termby instituting an exchange of good practices, the terms of which are clearly written on the tourist caravan she has installed in the centre of Svolvær, the small city being the main base for seasonal visitors and the centre of the biennale this year. Something for Something (2019) offers anyone who wishes to reside there free of charge in exchange for an action desired by the local inhabitants. Helping load a family’s moving van, cleaningup a house for someone who can no longer really take care of it, or baking cakes for community elders : all these requests have been honoured by people passing through, allowing, beyond the exchange of services, meetings that would probably never have taken place otherwise. While the history of the settlement of the Lofoten Islands is madeup of seasonal migrations 2 starting with that of the cod that spawn there each year, João PedroVale & Nuno Alexandre Ferreira have chosen to put it in perspective with a more global history by opening a collaborative kitchen within the main exhibition space, a kitchen centred around one of Portugal’s emblematic dishes usually made with cod imported from Norway and, for the occasion, here re-imported onto its original lands. Semiotica do Bacalhau/Semiotics of the Cod (2019) is an opportunity for them to share with their guests the dark sides of these ancestral trade relations with forceful anecdotes, such as the reminder that the word Bacalhau also namedthe whip with which Brazilian slaves were abused. Close to the large tables on which the Bacalhau à Braz was served, benches are available to listen to conversations by Signe Lidén (The Tidal Sense, 2019) with Grace Dillon, an Indigenous Futurism specialist, but also with a biologist-media theorist and a neurologist specialized in music. We hear about vibrations and membranes—«a cell is full of membranes, everything is membrane-based»—, biological rhythm—«not twenty-four hours long but variable, like the tide»—and incessant movements— the Anishinaabe, the indigenous people of the United States/Canada border region from which Dillon r originates, «have aneighty percent language composed of verbs, they describe the movements of the world and our relationships to them». In the heart of such a fascinating landscape, in a building with large windows that constantly attract the eye on the outside, it is difficult for the art to hold the competition on a purely visual level. Many works are thus calls to experience the moment as much as to abstract from it in a contemplative introspection, and vice versa. Completing her collection of conversations about the state of the sky collected on a zooplankton scientific observation vessel (Small Talk #4, Everything Weather, 2019) with a sort of lifeguard chair placed in front of one of the high windows of the decrepit building, Michaela Casková offers everyone a time to observe time, and what to note it. These precisely annotated observations (exact date and time of beginning and end), for which we take turns, formnot only an attempt at exhausting a place in the Perec style but also a protean novel, each complementing it with his own talents. If climate change forms the basis of some of the works, it is never from a catastrophist point of view but rather from a melodramatic and humorous angle—as in Trygve Luktvasslimo’s excellent medium-length film, Shallow Water Blackout (2019), whose characters embody the different archetypal facets of it—, or erotic—as in the films by Anne Duk Hee Jordan, who chooses to present colourful and sensual aquatic reproduction scenes, but also interviews with marine biologists about animal gender fluidity and in particular the female future of certain sea creatures at the end of their life. Femininenessis traditionally associated with certain qualities such as softness, moistness, viscosity, qualities rarely appreciated and even less emphasized. In contrast to the tradition of disdain for these attributes, Signe Johannessen chose to pay tribute to what saved one of her family members during the Nazi attacks on villages on Norway’s northern coast, when buildings and residents were set on fire. Her ancestor took refuge in the water under a cluster of kelp for several days, which allowed him to survive the attack. Moulding various algae and shells that live there in tin, with the collaboration of the passers-by in the main square, she created The Kelp Medal of Honour, which she presented to the mayor of Svolvær during a moving ceremony that was preceded by a march in the city with musicians playing pieces written by Signe Johannessen for the occasion. The mayor’s acceptance speech quickly changed the tone of the scene, quick as he was to thank the kelp for all the wealth it would bring to the region thanks to its growing exploitation by the start-ups that are settingup there. Some.,9.> 1.16F.enonatt, Oome IselinIX Med en en Re", SCAETHIN Kateřina Šedá, Something for Something, 2019. 1 The gentrification of the archipelago is obviously a recurring concern of the curators, and particularly those of the 2015 LIAF, which I reviewed in issue 76 of 02 (Winter 2015-16). 2 I mentioned the origin of the settlement of the inhabitants of the archipelago in my review of the 2017 LIAF published in issue 83 (Autumn 2017).



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