02 n°92 déc 19/jan-fév 2020
02 n°92 déc 19/jan-fév 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°92 de déc 19/jan-fév 2020

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Association Zoo galerie

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 7,8 Mo

  • Dans ce numéro : Teresa Margolles, Peter Friedl et Corentin Canesson invités de ce numéro.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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7 7 r e v i e w s 2 Pour son exposition automnale, la Fondation Beyeler réunit le travail de cinq artistes femmes de renommée internationale, nées entre 1956 et 1972, autour d’une notion classique et philosophiquement aussi vaste qu’indéterminée  : celle d’« espace ». Si « Resonating Spaces » a sûrement le mérite d’apporter un contrepoids dans une programmation principalement tournée vers de grands noms masculins, l’institution suisse préfère ne pas trop s’avancer sur la possibilité d’une spécificité intrinsèque à ces différentes appréhensions de l’espace. Pourtant, la première question qui se pose est la suivante  : pourquoi concevoir une exposition autour d’une telle notion en invitant exclusivement des artistes femmes ? Faut-il voir une relation entre la manière d’appréhender l’espace de Leonor Antunes, Silvia Bächli, Toba Khedoori, Susan Philipsz et Rachel Whiteread, et le genre féminin ? Si la position curatoriale à cet égard reste nébuleuse, il semble évident qu’associer la notion d’espace et celle de féminin n’est pas une opération anodine puisqu’il s’agit d’une relation qui, depuis les années 1970, a fait l’objet d’une considérable problématisation à partir de la célèbre exposition « WomanHouse » de 1972. Organisé par Judy Chicago et Miriam Schapiro dans une maison désaffectée à Los Angeles, ce premier projet d’art féministe visait à mettre en discussion l’espace domestique en tant que produit patriarcal et à questionner la généalogie de la répartition de l’espace entre espace public et masculin d’un côté et espace domestique et féminin de l’autre. Or, si dans « Resonating Spaces » l’attitude des cinq artistes invitées ne pourrait probablement pas être qualifiée d’ouvertement féministe ou de politiquement engagée, l’hypothèse d’un lien entre le genre et une certaine manière d’appréhender l’espace semble néanmoins possible. L’espace est la condition préalable de toute construction identitaire, il n’existe jamais de manière abstraite mais toujours en relation à un corps. Alors l’exploration de ce sujet à travers le travail de cinq artistes femmes pose inévitablement des questionnements théoriques qui se manifestent ici davantage dans un travail des formes et de la matière que dans des propos ou des slogans politiques. Malgré la différence d’approches, de centres d’intérêt et de contextes géographiques, les œuvres de Leonor Antunes, Silvia Bächli, Toba Khedoori, Susan Philipsz et Rachel Whiteread convergent toutes vers un rapport singulier à l’imperceptible. Leur travail mobilise une perception sensorielle élargie s’adressant au corps, à l’ouïe et à la faculté de réminiscence personnelle du regardeur. L’absence de corps qui traverse toutes les œuvres fait appel à un corps étranger, celui du spectateur, qui est sans cesse impliqué à part entière. On pourrait rapprocher cette implication de celle que Lucy Lippard décrit dans son texte « Eccentric Abstraction », publié en 1966 dans la revue Art International. Lippard se sert de l’expression « abstraction excentrique » pour faire référence à un ensemble d’œuvres — dont par exemple celles de Louise Bourgeois, Eva Hesse, Alice Adams — qui, en opposition au minimalisme, « interfèrent avec cette partie du cerveau qui, stimulée par la vue, expérimente les sensations physiques les plus puissantes 1. » Pour la critique new-yorkaise, ce sont notamment les artistes femmes qui ont redéfini les canons du minimalisme en y injectant une dimension sensuelle et affective 2. Cet engagement sensible du regardeur se retrouve dans les pièces sonores de l’artiste écossaise Susan Philipsz (1965) qui ouvre le parcours de manière intime et presque imperceptible avec Filter (1998), une œuvre qui diffuse sa voix chantant sans accompagnement musical, dans la hall d’entrée de la Fondation, ou dans son installation immersive The Wind Rose qui déploie de la manière la plus agissante sa recherche autour du pouvoir que possède le son d’affecter notre perception de l’espace. À partir de l’étude des représentations du vent dans l’art, la littérature et l’architecture, Susan Philipsz occupe Resonating Spaces par/by Elena Cardin Fondation Beyeler, Bâle, 6.10.2019 — 26.01.2020 1 à a g àml k.0. 0 - 4 1 g ig B ej à Vue de l’exposition/Installation view « Resonating Spaces », Fondation Beyeler. Photo  : Stefan Altenburger. l’espace vide de la salle d’exposition uniquement avec du son et amène le spectateur à prendre conscience de l’espace et de l’architecture qui l’entourent. Rachel Whiteread (1963), elle, matérialise l’invisible, l’incommunicable, à travers un processus de prise d’empreinte et de moulage d’espaces vides de bâtiments et d’objets du quotidien. Ses sculptures parlent des strates de la mémoire d’une manière proche de celle des dessins réalisés sur de grandes feuilles de papier recouvertes de cire de l’Australienne Toba Khedoori (1964). Ces dessins, oscillant entre abstraction et figuration, immergent le regardeur dans des univers urbains et architecturaux irréels alors que la matérialité de la cire dans laquelle sont figées des traces de poussière le ramène à l’espace réel de l’atelier. Les dessins de la Suisse Silvia Bächli (1956) témoignent, d’une autre manière, d’un rapport très physique entre l’œuvre et l’artiste. Son abstraction est intimement corporelle puisque ses traits sont réalisés en un seul geste sans arrêt ni reprise. Le travail de Bächli sur la ligne entre en résonance avec les sculptures linéaires de la Portugaise Leonor Antunes (1972) inspirées de l’idée de soft sculpture que l’on retrouve chez Lygia Clark ou Eva Hesse, et qui créent des formes organiques sensibles aux courants d’air produits par le corps du visiteur. S’il y a une spécificité commune aux œuvres d’Antunes, Bächli, Khedoori, Philipsz et Whiteread, il faut la voir dans le fait qu’elles ne se limitent pas à parler d’espace mais se font, elles-mêmes, espace. D’apparence minimale, ces œuvres mettent à mal l’austérité masculine liée à ce mouvement, impliquant un engagement affectif, corporel et mémoriel puissant. À nous d’en faire l’expérience, de les traverser mais aussi de nous laisser traverser. 1 L'-...georAie 1 Lucy Lippard, Eccentric Abstraction, in Changing Essays in Art Criticism, 1971, p.102. 2 Pour une analyse récente de la théorie de l’Eccentric Abstraction de Lippard voir Isabelle Alfonsi, Pour une esthétique de l’Émancipation, éditions B42, Paris, 2019.
7 7 r e v i e w s 3 For its Autumn exhibition, the Fondation Beyeler has brought together the work of five internationally renowned women artists, born between 1956 and 1972, around a classical notion, philosophically as vast as it is indeterminate : that of «space». While «Resonating Spaces» certainly has the merit of providing a counterweight in a programme mainly aimedat big male names, the Swissinstitution prefers not to go too far in considering the possibility of an intrinsic specificity to these different apprehensions of space. However, the first question that arises is the following : why design an exhibition around such a notion by inviting exclusively female artists ? Should we see a relationship between the way Leonor Antunes, Silvia Bächli, Toba Khedoori, Susan Philipsz and Rachel Whiteread approach space and female gender ? If the curatorial position in this respect remains unclear, it seems obvious that combining the notion of space and that of femininity is not an insignificant operation since it is a relationship that, since the 1970s, has been the subject of considerable discussion since the famous 1972 exhibition «WomanHouse». Organized by Judy Chicago and Miriam Schapiro in an abandoned house in Los Angeles, this first feminist art project aimedto treat domestic space as a patriarchal product and question the genealogy of the distribution of space between public and male space on one side and domestic and female space on the other. However, if the attitude of the five artists presented in «Resonating Spaces» could probably not be described as openly feminist or politically engaged, the hypothesis of a link between gender and a certain way of approaching space nevertheless seems possible. Space is the prerequisite for any identitarian construct, it never exists in an abstract way but always in relation to a body. The exploration of this subject through the work of five female artists thus inevitably raises theoretical issues that manifest themselves here more in work involving forms and matter than in political statements or slogans. Despite the differences in approaches, interests and geographical contexts, the works of Leonor Antunes, Silvia Bächli, Toba Khedoori, Susan Philipsz and Rachel Whiteread all converge towards a singular relationship to the imperceptible. Their work mobilizes a broader sensory perception, adressing the body, hearing and the viewer’s personal ability to reminisce. The absence of a body that runs through all the works requires a foreign body, that of the spectator, who is always fully involved. This involvement could be compared to that described by Lucy Lippard in her text «Eccentric Abstraction», published in 1966 in Art International. Lippard uses the expression «eccentric abstraction» to refer to a set of works—including some by Louise Bourgeois, Eva Hesse, and Alice Adams— which, in contrast to Minimalism, «interfere with that part of the brain which, stimulated by sight, experiences the most powerful physical sensations». 1 For the art critic, it is women artists in particular who have redefined the canons of Minimalism by injecting a sensual and emotional dimension into it. 2 This sensitive involvement of the viewer is reflected in the sound pieces of Scottish artist Susan Philipsz (1965) who opens the path in an intimate and almost imperceptible way with Filter (1998), a work that broadcasts her voice singing without musical accompaniment, in the Fondation’s lobby, or in her immersive installation The Wind Rose, which, in the most active way, develops her research around the power of sound to affect our perception of space. Drawing from her study of representations of wind in art, literature and architecture, Susan Philipsz occupies the empty space of the exhibition hall just with sound and prompts viewers to become aware of the space and architecture around them. Rachel Whiteread (1963), on the other hand, materializes the invisible, the uncommunicable, through a process of impression taking and moulding empty spaces of buildings and everyday objects. Her sculptures speak of the strata of memory in a way similar to the drawings made on large sheets of paper covered with wax by the Australian Toba Khedoori (1964). These drawings, wavering between abstraction and figuration, immerse the viewer in unreal urban and architectural worlds while the materiality of the wax in which traces of dust are fixed brings them back to the space of the studio. The drawings by Swiss artist Silvia Bächli (1956) differently illustrate a very physical relationship between the work and the artist. Her abstraction is intimately corporeal since her lines are realized in a single stroke without stopping or repeating. Bächli’s work on the line resonates with the linear sculptures of Portuguese artist Leonor Antunes (1972), inspired by the idea of soft sculpture found in Lygia Clark’s or Eva Hesse’s works, which create organic forms sensitive to the drafts produced by the visitor’s body. If there is a specific feature to be found in the works of Antunes, Bächli, Khedoori, Philipsz and Whiteread, it must be the fact that they are not limited to talking about space but become space themselves. Minimal in appearance, these works undermine the masculine austerity associated with this movement, implying a powerful emotional, corporeal and memorial commitment. It isup tous to experience them, to fill them but also to let ourselves be filled by them. 1 Lucy Lippard, Eccentric Abstraction, in Changing Essays in Art Criticism, 1971, p.102. 2 For a recent analysis of the theory of Lippard’s Eccentric Abstraction, see Isabelle Alfonsi, Pour une esthétique de l’Émanciapation, éditions B 42, Paris, 2019. Vues de l’exposition/Installation views « Resonating Spaces », Fondation Beyeler. Photo  : Stefan Altenburger.



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