02 n°92 déc 19/jan-fév 2020
02 n°92 déc 19/jan-fév 2020
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°92 de déc 19/jan-fév 2020

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Association Zoo galerie

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 7,8 Mo

  • Dans ce numéro : Teresa Margolles, Peter Friedl et Corentin Canesson invités de ce numéro.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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« Tu t’alignes ou on t’aligne », BPS22, Charleroi, 28.09.2019 — 05.01.2020 1 Le collectif SEMEFO, Servicio Médico Forense, Service médico-légal, actif de 1990 à 1999, a été fondé par Teresa Margolles, Arturo Angulo Gallardo, Juan Luis García Zavaleta et Carlos López Orozco. 2 Thierry Noël, La guerre des cartels  : 30 ans de trafic de drogue au Mexique, éditions Vendémiaire, 2019, 320 p.1 Guest Teresa Margolles 6 Teresa Margolles — par Ilan Michel Dans l’antichambre du monde bruissent les voix des fantômes. C’est le sentiment qui persiste face aux œuvres de Teresa Margolles chez qui les violences se disent à demi-mot. Née en 1963 à Culiacán où le réseau de narcotrafiquants Sinaola fait loi, l’artiste a fait de son travail une dénonciation de la violence ordinaire au Mexique — disparitions, assassinats, menaces adressées par les cartels de la drogue — à l’instar du titre de son exposition au BPS22  : « Tu t’alignes ou on t’aligne ». Des cadavres, elle en a vu beaucoup. Diplômée de sciences de la communication et légiste dans une morgue à Mexico dans les années 1990, elle prélève son matériau sur les corps dont elle a la charge. Les performances réalisées au sein du collectif SEMEFO 1 interpellent directement le spectateur des mises en scène macabres  : organes prélevés sur les défunts, photographies de cadavres en putréfaction, animaux momifiés... Depuis le début de la « guerre aux cartels » déclarée en 2006 par l’ex-président Felipe Calderón, on dénombre 275 000 victimes 2. Le crime organisé s’attaque autant aux bandes rivales qu’aux marginaux  : migrants, sans-abris, drogués, trop pauvres pour recevoir une sépulture ou être identifiés, par peur des représailles. Une balle perdue est monnaie courante. C’est l’une des raisons qui conduit Margolles à s’établir à Madrid, délaissée par le gouvernement mexicain après avoir représenté le pays à la Biennale de Venise il y a maintenant dix ans (Sangre recuperada, 2009). Au flot d’images banalisant la mort, l’artiste choisit de substituer les traces des victimes. Eaux ayant servi à laver les morts, impacts de balles et fluides corporels se trouvent investis du rôle de témoins silencieux. Le langage minimal travaille la condensation  : de la matière, de la charge historique et de l’impact émotionnel. La limite de cette posture tient à une critique presque indiscernable qui conditionne le sens des œuvres à leur exégèse. Invitée pour la première fois en Belgique par le BPS22, musée d’art de la province de Hainaut, Teresa Margolles est venue arpenter la ville par trois fois, depuis février dernier. Sur les traces des économies parallèles et des signes apparents de la misère, elle a réagi aux inégalités sociales de cette région, la plus pauvre de Belgique, en remobilisant les procédés qui lui sont chers. C’est ce qui fait la valeur de cette exposition composée pour moitié de productions in situ. Dans l’aile reconvertie en white cube, spatialement déconnectée des œuvres de Charleroi, une sélection de travaux réalisés depuis 2016 rend compte de la précarité des femmes d’Amérique latine  : enlèvements, viols et féminicides se multiplient à Ciudad Juárez mais aussi en Bolivie ou au Venezuela. Pička (2018) est un rituel d’exorcisme  : dans cette vidéo, une jeune femme répète de façon compulsive, comme un animal pris au piège, l’insulte qui l’assigne violement à son sexe  : « Pička », « chatte ». Elle appartient au groupe de celles qu’on s’autorise à violer. Auparavant, elle avait remis à l’artiste le pull qu’elle portait lors de sa dernière agression, comme une preuve dont les mots cherchent détricoter le poids, à abstraire le sens. Le long de la coursive, l’alignement des reproductions d’affiches d’étudiantes et d’ouvrières disparues semble se prolonger au-delà du mur. Lacérées et desquamées, au bord de la disparition, elles nous prennent à témoin (Pesquisas [Enquêtes/Avis de recherche], 2016-2019). Cette année, la Biennale de Venise présentait aussi certaines de ces photocopies, placardées sur de grandes vitres de magasins, vibrant au son du train, celui de marchandises sur lequel les migrants grimpent clandestinement pour rejoindre la frontière (La Búsqueda (2) [La Recherche], 2014). Ce grondement sourd, nous en percevons ici la violence contenue. Les grandes halles industrielles de 1911, dans leur architecture basilicale, résonnent particulièrement avec ces œuvres qui tirent leur force de l’iconographie religieuse. Les pierres chargées par les passeuses de marchandises du Venezuela à la Colombie sont autant de portements de croix (Trocheras con piedras [porteuses de pierres]. L’imaginaire du linceul et des reliques court en filigrane dans ces formes qui touchent au sacré. C’est notamment le cas avec le tissu trempé dans le sang d’une femme assassinée en Bolivie, brodé de motifs traditionnels par des artisanes en signe de réparation et de réappropriation (Wila Patjharu/Sobre la sangre [Sur le sang], 2016). L’empathie pourrait se transformer en dégoût si elle ne reposait sur l’aura divine des reliques de saints, accentuée par le caisson lumineux sur lequel l’objet repose, dans une fascination ambiguë. Ces restes matériels font des victimes des martyres et de la broderie une résurrection par la communauté. Dans la grande halle, dont la structure en fer est encore visible, les nouvelles productions prennent le contre-pied de la monumentalité. Alignés sur un mur, les trente-huit moulages en plâtre de toxicomanes, walking-deads, dealers
Teresa Margolles, Pesquisas (détail/detail), 2016. Courtesy Teresa Margolles ; Peter Kilchmann, Zurich. 1 Guest Teresa Margolles 7



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