02 n°91 sep/oct/nov 2019
02 n°91 sep/oct/nov 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°91 de sep/oct/nov 2019

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Association Zoo galerie

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 92

  • Taille du fichier PDF : 9,6 Mo

  • Dans ce numéro : les frères Quistrebert.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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8 8 r e v i e w s 6 Stephan Balkenhol sculpte à même le bois des figures humaines, de l’ordre du monumental ou du petit format. Il a choisi le bois d’abachi pour sa texture, sa couleur, semblable à celle de la peau. Le corps constitue le fil rouge de sa pratique et se retrouve autant par une présence de la figuration que par ses gestes de sculpteur. Ses œuvres sont nourries de l’enseignement d’Ulrich Rückriem et furent à contre-courant de l’art minimal au moment il s’est mis à sculpter. Par la figuration, il traite de l’importance de la relation entre la sculpture et l’espace. Ses figurent humaines, par leur répétition, nous amènent à nous y confronter comme dans un miroir. Invité à exposer au Portique, Stephan Balkenhol s’est imprégné de l’architecture du Havre et de celle de l’espace d’exposition pour penser sa scénographie. Il réunit un ensemble d’œuvres qui présentent chacune une relation particulière à l’architecture, incitant le visiteur à vivre des situations à la fois familières et étranges. Le spectateur est d’abord invité à plonger son regard dans deux bas-reliefs constitués d’images de paysage. En creusant à même le matériau, l’artiste met en lumière certains éléments de ces milieux naturels dont l’immensité provoque la sensation de pouvoir se perdre. L’un sert de décor à une figurine qui émerge d’un socle, Homme en chemise blanche et pantalon noir, motif récurrent chez Balkenhol. Par son positionnement, la sculpture de petite taille acquiert un caractère monumental. Relief au sol homme-femme — deux personnages, nus, une anamorphose — se révèle au gré du déplacement du visiteur. Cette œuvre laisse l’espace la faire exister. Au fil du temps, l’artiste allemand a fait naître une famille de personnages, des anonymes qui marquent les lieux. Ses sculptures convoquent un va-et-vient du singulier au multiple, de l’unique au singulier, de la sculpture sur socle à l’œuvre qui prend forme selon les lieux. Ses personnages sculptés associent des références à l’histoire et une contemporanéité dans l’utilisation du bois. Est-ce un personnage réel, fictif, un autoportrait, un double de l’artiste ? Stephan Balkenhol sème le trouble en nous confrontant à ce personnage standardisé. Un couple sculpté en relief, au mur, crée la surprise  : les deux corps, de loin, sont comme des présences, apparitions qui habitent le lieu. Un autre parait être leur double sculpté dans l’espace d’une surface du bois. L’artiste allemand combine l’art d’inciser, de tailler dans la matière, à un travail d’aplat de la couleur. En contrepoint de ses personnages, le thème de la nature, dans la série des Fleurs, l’amène à expérimenter autrement son matériau fétiche. Ses plantes font face à des portraits, gravures sur bois. Ses figures, plongées dans leur intériorité, reflètent chacune une personnalité. Le corps et la citation se retrouvent dans un duo de sculptures qui font référence au Kouros, une statue de jeune homme datant de la période archaïque de la sculpture grecque. Les figures humaines semblent ici prendre vie au fur et à mesure des gestes de taille. « Le bois détermine le temps pour achever la sculpture. Il définit la juste résistance » précise l’artiste. Par son travail sur l’échelle et sur le rapport au socle, Stephan Balkenhol suscite une réflexion sur la manière dont l’individu peut acquérir une aura, une reconnaissance en tant que personne. Ses œuvres expriment une ambiguïté entre leur apparence familière et une certaine étrangeté. Son bestiaire, présenté ici, est pour lui l’occasion de montrer qu’animaux et hommes font partie du même monde. Un portrait sculpté semble le gardien de ce zoo d’étranges bêtes de bois. Ce personnage, cet homme en chemise blanche et pantalon noir, nous suit tout au long du parcours. Face à lui, nous pouvons nous interroger sur notre place d’individu dans le monde. Stephan Balkenhol par Pauline Lisowski Le Portique, Le Havre, 29.06 – 29.09.2019 Stephan Balkenhol, Relief, tête femme (beige), détail, 2010. Bois d’abachi peint, 80 × 60 × 2 cm Courtesy de l’artiste et Deweer Gallery, Otegem, Belgique. Vue de l’exposition. Le Portique centre régional d’art contemporain du Havre, 2019. Les œuvres de Stephan Balkenhol condensent différents temps, l’atemporalité de son personnage, la vie de son matériau naturel, l’histoire réelle, des références à des époques artistiques, et ouvrent vers d’autres récits. L’exposition du Portique convie le visiteur à prendre différentes positions et à se laisser regarder par les anonymes qui lui livrent leur secret. Elle s’inscrit dans le cadre de la manifestation estivale « Un été au Havre ». Sur les façades des immeubles Perret de la rue de Paris, l’artiste a installé des céramiques qui répondent au rythme de l’architecture. Il poursuit là ses expériences d’installations dans l’espace public qui ont fait sa renommée depuis sa participation au Skulptur Projekte de Münster en 1987. Au Havre, même si ses figures nous troublent par l’effet de trompe l’œil, elles revendiquent leur statut de bas-relief, d’image de corps. Elles resteront en nos mémoires telles des présences fantomatiques à travers lesquelles nous nous sommes reflétés. Chez Balkenhol, l’anonyme frôle le singulier, l’aplat et le volume se rencontrent, dans un renouvellement constant d’un geste de sculpteur qui ne cesse d’apprendre du corps humain pour donner un souffle à ses personnages.
8 8 r e v i e w s 7 Elle ouvre les yeux et nous fixe, ses paupières tremblotent légèrement. Elle ne sourit pas  : et pourquoi le ferait-elle, d’ailleurs ? Et si ses lèvres ne bougent pas, on l’entend parler. C’est une lettre, une adresse polie à l’évêque de Paris, qu’elle a écrite. Une autre entame un monologue sur le plaisir féminin. Si on la voyait dans un reportage télévisé, il est évident que ce sont son âge ou ses cheveux blancs qui attireraient l’attention, alors que seul son propos est ici mis en valeur. Une troisième porte son visage comme un masque impassible, fixe apparemment un mur de façon dépassionnée  : une main masculine située hors-champ vient lui caresser les cheveux, la chiquenauder. Il est évident que cet homme l’ennuie, la harcèle, s’adresse à elle avec ironie et sans ménagement, mais elle ne bronche pas. D’autres femmes, rassemblées pour broder, parlent sans fard de leurs mères, de leurs sœurs ou de leur vie quotidienne, de la violence ou des espoirs qu’elles nourrissent pour l’avenir. Elles s’appellent Chloé Delaume, Thérèse Clerc, Maja Bajevic, Bonifacia Cocom, Silvia Menchú ou Claudia Nimacachi. Elles sont écrivaines, artistes, militantes, citoyennes, elles ont des existences proches des nôtres ou pas, leurs expériences résonnent avec celles que nous vivons ou nous semblent plus distantes. De l’extérieur, les descriptions de femmes que je viens de dresser pourraient donner l’impression d’une forme d’inertie  : tout de même, la lutte devrait d’abord s’envisager dans l’action, on n’est pas là pour papoter chiffons en cousant son trousseau. C’est fini les Pénélope, un peu de bouillonnement que diable. Et c’est bien ici tout l’intérêt de l’exposition présentée à La Criée, co-organisée par Tessa Giblin et Sophie Kaplan. Elle montre que le grand apport du féminisme que l’on appelle aujourd’hui de quatrième vague réside bien dans l’appropriation ferme du « je »  : on ne laissera plus les autres parler en notre nom, on n’hésitera pas à se laisser aller au récit à la première personne, le langage est déjà un acte puissant d’auto-détermination. Précisons cette pensée  : loin de moi l’idée de passer sous silence les œuvres d’artistes militantes des années 1960-1970 qui prenaient pour point de départ l’expérience personnelle de leurs autrices, les Mary Kelly, Hannah Wilke et autres Lea Lublin. Mais disons-le d’emblée  : ces quelques dernières années, ce n’est pas tant la parole qui s’est libérée que l’écoute. Et, dans le domaine de l’art, ce n’est pas tant les formes d’expression qui ont changé que leur perception. Oui, c’est un plaisir de pouvoir voir les bannières violemment colorées de l’Artists’Campaign to Repeal the Eight Amendment côtoyer la vidéo How Do You Want to Be Governed ? (2009) de Maja Bajevic, ou le film Sorcières mes sœurs (2010) de Camille Ducellier la broderie collective de femmes mayas de l’Association guatémaltèque ADEMKAN réalisée avec Teresa Margolles. Dans l’exposition, ce sont les œuvres dans lesquelles les protagonistes prennent elles-mêmes la parole qui paraissent les plus percutantes, moins celles qui « s’intéressent à ». Et, contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas parce que les formes semblent éloignées d’une certaine austérité minimaliste qu’elles ne sont pas rigoureuses. Il ne faudrait pas, sous prétexte d’une invocation du prétendu « bon goût », admirer hypocritement l’art populaire des siècles passés et rejeter les fameuses bannières, utilisées lors des manifestations populaires exigeant l’abrogation du huitième amendement de la constitution irlandaise interdisant l’avortement. Celles-ci, avec leurs iconographies détournées de Vierges de miséricorde, de Marguerite/Georges face au dragon, de cartes du tarot, leurs couleurs criardes qui ignorent délibérément les prescriptions de Johannes Itten, paraissent quelque peu incongrues dans un espace d’art contemporain qui respire plus l’asepsie que l’envol révolutionnaire. Et pourtant  : ces derniers temps, on aura vu dans les institutions toutes sortes de pseudo-installations, At the Gates par Camille Paulhan La Criée, Rennes, 15.06 – 25.08.2019 Stephan Balkenhol, Relief, tête femme (beige), détail, 2010. Artists’Campaign to Repeal theeighth Amendment (Aine Phillips), R-E-P-E-A-L, 2017. Bois d’abachi peint, 80 × 60 × 2 cm Vue de l'exposition « At the Gates », La Criée centre d'art contemporain, Rennes, 2019. Courtesy de l’artiste et Deweer Gallery, Otegem, Belgique. Courtesy de l’artiste. Photo  : Benoît Mauras Vue de l’exposition. Le Portique centre régional d’art contemporain du Havre, 2019. de vidéos pédagogiques, d’expérimentations en tout genre éminemment éloignées de l’art dont on cherchait en vain comment pouvoir les intégrer à une programmation artistique. On aura invoqué l’anthropocène, le champignon de la fin du monde, l’astrophysique, et trouvé des formes vaguement arty pour les exposer. Mais là, rien de tout cela  : les formes, justement, n’ont rien d’arty, elles ne sont pas artificiellement provoquées, elles existent déjà. Et elles sont sous nos yeux. Une dernière remarque encore à propos d’« At the Gates », qu’il s’agisse des bannières déjà amplement évoquées, de Sorcières mes sœurs ou encore de l’affiche du film militant sur l’avortement Histoire d’A (1973) dessinée par Monique Frydman  : c’est précisément à cet endroit que l’exposition se révèle réjouissante, alors même qu’elle évoque des sujets souvent douloureux – féminicides, avortement, invisibilisation des femmes… Elle vient affirmer que l’art n’est pas qu’un simulacre dépassionné qui viendrait profiter à des amateurs avides de se faire un avis. En réalité, elle atteste que l’art change non pas « le monde » mais bien les esprits par le biais des représentations qu’il convoque. De telles propositions paraissent des plus fertiles  : ce n’est pas en sortant du champ de l’art que les institutions se renouvelleront, ni en opérant une artification spécieuse du tout-venant, mais en acceptant une certaine souplesse dans la définition de l’art.



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