02 n°91 sep/oct/nov 2019
02 n°91 sep/oct/nov 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°91 de sep/oct/nov 2019

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Association Zoo galerie

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 92

  • Taille du fichier PDF : 9,6 Mo

  • Dans ce numéro : les frères Quistrebert.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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8 8 r e v i e w s 4 Peut-on créer des rapports tangibles entre les différentes composantes de notre environnement, à savoir l’ensemble des milieux humains et non humains ? Isabelle Stengers, philosophe belge, dans son texte « Penser à partir du ravage écologique¹ », introduit la question de la valeur intrinsèque des espèces à l’ère de l’anthropocène, suggérant par là le besoin imminent de générer des relations d’équivalence entre ces dernières. Objectif  : tenter de gommer les dominations qui découlent bien souvent de la logique capitaliste dans laquelle nous évoluons. Afin d’imaginer de nouveaux possibles entre l’espèce humaine, autodésignée comme composant central au sein de la biodiversité, et les autres figures, animales, végétales et mécaniques, nous devons faire appel à notre sensibilité pour faire face à la crise écologique, c’est ce qu’elle nomme « le devenir sensible ». Là où tout devient à terme vecteur de marchandisation, il n’y a désormais plus de différences palpables entre les biens matériels, culturels ou naturels  : Stengers nous incite à convoquer de nouvelles connexions en développant des récits communs inédits grâce à une approche plus attentive à notre contexte actuel. Vanessa Billy, dans « Impressions de vies », l’exposition monographique qu’elle met en scène à Pougues-les-Eaux, formule des équations d’interdépendance entre les différentes catégories d’espèces. Elle met ainsi à mal les binarités homme/nature et technique/nature. Inventant des formes inédites à base de collages plastiques, élaborant des greffons génétiques, l’artiste parvient ainsi à dissoudre les frontières humain/non-humain et laisse apparaître des empreintes inconnues issues de ces mariages impossibles. Dans l’espace principal du centre d’art trône une installation faite de câbles d’acier étirés qui tissent une toile métallique dans les airs et sur laquelle sont déposées des algues vertes réalisées en silicone et en latex naturel. Au milieu de ces végétaux aquatiques de synthèse, deux imposants moteurs de voiture suspendus par une chaîne effectuent de lentes rotations sur eux-mêmes. Le contraste entre les deux éléments est assez frappant, les algues semblent délaissées, dénuées de toute vie, tandis que les machines s’activent lentement dans un mouvement continu marquant le temps qui passe et l’action prégnante de la technologie sur nos organismes. Par ce geste de reconfiguration, l’artiste attire notre attention vers le vivant. Une autre pièce, Chenille, un moulage serpentueux de plusieurs mètres en latex noir qui épouse les reliefs d’un pneu de tracteur, a l’apparence d’une mue reptilienne et vient accentuer l’idée d’un paysage pollué aux allures de vestiges de fonds sous-marins. Jouant aussi avec l’histoire du Parc Saint Léger, ancienne station thermale, l’artiste active ainsi la mémoire du lieu. Quant à Vertèbres, elle renvoie au champ lexical de l’anatomie, ce qui laisse à penser que les sculptures éparses ne forment qu’un seul corps, renforçant l’impression d’avoir affaire à un phénomène de mutation qui ferait s’enchevêtrer les différents milieux. Dans ce travail, on retrouve souvent un aspect très maîtrisé dans la conception même des œuvres  : l’artiste suisse parvient à développer, grâce à des formes simples, une dimension éminemment poétique, mais cette première approche ne fait que présager un message inquiétant vis-à-vis de notre avenir commun. L’artiste se mue alors en archéologue du futur. La possibilité de figer le moment présent par l’évocation de problématiques écologiques est au cœur de sa pratique. Avec Coquilles, ensemble de moulages en plâtre représentant des dos de tailles et d’âges différents — ceux des membres de sa propre famille — elle fait écho au titre de l’exposition  : « Impressions de vies ». La trace de ces existences amenées à disparaître fait penser à un processus de fossilisation. Les « reliques » corporelles sont déposées sur un tapis de sable aux nuances vertes qui rappelle fortement un sol en voie de décomposition. À l’aide d’hybridations Vanessa Billy Impressions de vies par Martha Telliug Parc Saint Léger, Pougues-les-Eaux, 08.06 – 25.08.2019. Stephan Balkenhol, Relief, tête femme (beige), détail, 2010. Vanessa Billy, Bones, 2018, Bois Verre, d’abachi carbonate peint, de 80 calcium. × 60 × 2 cm Photo  : Aurélien Mole, Courtesy Courtesy Galleria de l’artiste Gentili, et Florence Deweer Gallery, Otegem, Belgique. Vue de l’exposition. Le Portique centre régional d’art contemporain du Havre, 2019. formelles et de métamorphoses, à l’instar de Mutations, vidéo fonctionnant sur la technique du fondu enchaîné où la crevette devient embryon puis l’embryon doigt et le doigt crevette, etc., elle pose les questions de la transversalité des espèces et du besoin de créer de nouveaux schèmes de pensée afin d’envisager une coexistence « égalitaire » face aux ravages qui menacent notre environnement. Vanessa Billy raconte des histoires de rencontres inattendues entre vivant et non vivant, créant des espaces d’ambiguïté qui rendent un peu plus imaginable la cohabitation avec la pluralité qui nous entoure. 1 In Christophe Bonneuil, Dipesh Chakrabarty, Déborah Danowski, Giovanna Di Chiro, Pierre de Jouvancourt, Bruno Latour, Isabelle Stengers, Eduardo Viveiros de Castro, De l’univers clos au monde infini, ed. Émilie Hache, Dehors, 2014, p.147.
8 8 r e v i e w s 5 Rentrer dans le travail de Marianne Vitale c’est avant tout se replonger dans une mémoire enfouie, celle d’une architecture monumentale, celle des ponts de chemins de fer, des pontons, des usines, des quais et des structures métalliques qui parsèment le territoire des États-Unis, vestiges d’une Amérique conquérante auxquels le terme d’ouvrages d’art convient tout à fait, qualifiant la volonté d’un peuple de couvrir d’un réseau dense l’immensité de son territoire, pour attirer et drainer au mieux la multitude de migrants de tous pays afin qu’elle le remplisse et le peuple d’est en ouest et du nord au sud. Aujourd’hui, il semble que la priorité en matière de construction d’ouvrages publics aux USA soit plus à la création d’infranchissables obstacles conçus pour stopper le flot de ces mêmes migrants venus tout au long des XIX e et XX e siècles en assurer la prospérité… Le travail de Marianne Vitale s’est nourri de ce riche vocabulaire de formes architecturales et industrielles que les États-Unis, dans leur extraordinaire inventaire d’édifices, ont offert à l’appétit de cette jeune sculptrice basée à Brooklyn. On l’avait découverte au Confort Moderne en 2013 pour sa première apparition d’envergure  : elle avait déployé de monumentales pièces dans la vastitude de l’entrepôt, présentant un travail qui n’hésite pas à se colleter avec le gigantisme mais où se dissimule à peine la nostalgie d’une Amérique disparue à travers la calcification de ces madriers colossaux et autres vestiges d’armatures de pont en acier, de poutrelles brisées, de résidus de voies de chemin de fer. À Mosquito Coast Factory, l’atelier de l’artiste Benoît-Marie Moriceau qui se transforme régulièrement en centre d’art pour accueillir diverses propositions curatoriales, nous sommes accueillis par une forme familière, celle d’une passerelle en acier suspendue dans les airs ; l’artiste affectionnant particulièrement cette forme si reconnaissable des ponts du continent nord-américain. La pratique de Vitale n’a rien à voir avec une quelconque idée de réimplantation d’une sculpture publique dans un white cube ou un autre espace dédié, ce qui pourrait l’apparenter à un travail de ready made hors-norme, au contraire, elle œuvre à la reconstitution de formes reconnaissables, à partir d’éléments agrégés, importés ; ici, il s’agit de la dépose d’un élément de charpente métallique, mais pas de n’importe quelle charpente  : celle de la dernière baraque subsistant sur la commune de Savenay, partie de l’énorme hôpital de campagne de l’armée US construit dans l’urgence de la fin de la première guerre mondiale. De fait, le travail de Vitale se trouve soudainement éclairé et chargé d’une dimension historique qui la relie au séjour de ces troupes américaines qui allait profondément transformer la physionomie de cette petite ville de Loire-Atlantique, puisque ces mêmes troupes, installées en 1917 pour venir soutenir les armées françaises ne firent rien de moins que d’y construire un barrage afin de pourvoir en eau ce contingent de plusieurs milliers de blessés et de soignants. On imagine le bouleversement que fut à l’époque la construction d’un tel ouvrage et l’entrain qu’il suscita. Si l’intervention de l’artiste a forcément à voir avec une remémoration des événements de l’époque, on ne peut pas vraiment dire qu’elle participe d’une symbolique commémorative classique à la gloire de l’intervention américaine  : comme souvent chez elle, il existe dans ces « compositions » une espèce de bancal qui en casse la monumentalité, de même que le semblant de drapeau américain posé sur le plateau de cette fausse passerelle a l’air plus abandonné que fièrement dressé. À l’étage, elle a recréé sommairement l’un des baraquements dans lesquels étaient logés les soldats de l’armée US, récupérant deux fenêtres à guillotine de ces mêmes habitations afin de restaurer l’ambiance de l’époque. Sauf que l’intérieur, inaccessible, de cet habitat reconstitué est peuplé de drôles d’objets anthropomorphes à base de morceaux Marianne Vitale Amputations/Resurrections 08.06 – 28.09.2019 (exposition) Worthies (Installation pérenne) par Patrice Joly Mosquito Coast Factory, Savenay Stephan Balkenhol, Relief, tête femme (beige), détail, 2010. Bois d’abachi peint, 80 × 60 × 2 cm Courtesy de l’artiste et Deweer Gallery, Otegem, Belgique. Vue de l’exposition. Le Portique centre régional d’art contemporain du Havre, 2019. Marianne Vitale, Bridge (Savenay), 2019. Marianne Vitale, photo André Morin/production Mosquito Coast Factory. d’aiguillage ainsi que de traverses de voies ferrées seulement observables à travers les fenêtres qu’un voile opacifie. Le tout dégage une impression plutôt sombre et légèrement décalée du fait du choix des sections d’aiguillages pour signifier le corps abîmé des blessés. On retrouve ces mêmes assemblages anthropomorphes (Worthies) dans ce qui apparaît pour le coup comme un véritable mémorial, commandé à l’artiste par la commune à l’occasion de la célébration du centenaire de la construction de l’hôpital. Ces formes sont disposées comme de véritables stèles dont on comprend qu’elles sont destinées à rappeler que des combats ont eu lieu à proximité et que des hommes et des femmes ont été tué(e)s… Pour autant, Marianne Vitale n’a pas complètement sacrifié au côté solennel qu’une telle inscription ne manque pas d’engendrer  : ces stèles possèdent certes une dimension anthropomorphe mais également un aspect animal, d’une sorte d’insectes dont elles possèdent la couleur et les « antennes » et qui les fait échapper en partie à une catégorisation par trop évidente pour participer du vocabulaire légèrement décalé et totalement singulier de l’artiste.



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