02 n°91 sep/oct/nov 2019
02 n°91 sep/oct/nov 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°91 de sep/oct/nov 2019

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Association Zoo galerie

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 92

  • Taille du fichier PDF : 9,6 Mo

  • Dans ce numéro : les frères Quistrebert.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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8 8 r e v i e w s 2 Si certaines des expositions précédentes transformaient entièrement la Chapelle du Genêteil ou attiraient l’attention sur des détails de son architecture moins en évidence que d’autres, conduisant à les réinterpréter à l’aune des œuvres, l’installation des sculptures en pierre de Stefan Rinck, au contraire, fait d’emblée écho au style gothique du lieu et tape dans le mille de l’art du Moyen-Âge. Mais un « Moyen-Âge fantastique » pour reprendre le titre du fameux livre de Jurgis Baltrušaitis 1. Les monstres imaginaires que ses sculptures représentent, féroces et drôles, rappellent en effet, y compris par leurs dimensions, le bestiaire décoratif des portails et des gargouilles. Décuplée par le thème du carnaval — énoncé en titre mais surtout exprimé par la disposition des pièces, placées les unes à la suite des autres comme si elles défilaient devant un public mis en joie — leur créativité renvoie à la relecture du Moyen-Âge de l’historien de l’art lituanien, centrée sur une liberté d’inspiration méconnue. « Un Moyen-Âge […] peuplé de monstres, de prodiges, se restitue et se développe à l’intérieur du Moyen-Âge évangélique et humaniste 2. » Alors, bien sûr, les sculptures de Stefan Rinck ne sont pas littéralement néo-médiévales, elles peuvent aussi être perçues comme la transposition dans un médium traditionnel et quasi sacré de figures ou d’avatars contemporains — personnages de dessins animés, de jeux vidéo, bestioles imaginaires d’aujourd’hui  : allons jusqu’aux Pokémons. Ce sont des avatars populaires autant que des gargouilles classées au patrimoine mais les gargouilles n’étaientelles pas elles-mêmes des avatars populaires de leur époque, carnaval de chimères composées de sources hétérogènes ? Quand on entre dans l’espace de la Chapelle, face à nous, sur un socle qui peut aussi être perçu comme un podium, un lion merveilleux nous accueille tel un gardien des lieux, plastron arborant une fleur de lys, épée à la main, mais peu effrayant  : il nous tire la langue. Bienvenue au carnaval. Derrière lui, les autres personnages semblent se suivre en boucle et à la queue leu leu, tête ou posture malicieuse. Un monstre au museau pointu, coiffé d’un chapeau qui surprend par rapport à son vêtement, armure ou chasuble, suit immédiatement le lion, lui-même talonné par un hibou couronné de grandes plumes, écarquillant d’immenses yeux tout blancs comme lui. Parmi les plus fous, un personnage sur roulettes tend les bras devant lui. Il semble pourchasser son prédécesseur, un drôle de monopode sans tête. Un pauvre quadrupède à la face innocente est enchaîné à un boulet dont la forme rappelle les pierres de curling. Un gentil chien porte une belle blouse assortie de chaussures mocassins-charentaises. Mais le plus extraordinaire est sans doute l’un des personnages du fond, d’un blanc aux reflets étincelants, tête de dinosaure rigolard, grandes dents et yeux ronds, assis et portant sur ses genoux une maquette d’église, du type de celles que les ecclésiastiques offrent au Christ dans les fresques médiévales. La joyeuse parodie carnavalesque atteint ici son comble. En outre, au blanc de cette pièce s’opposent les variations de tons de celles qui l’entourent, nuances de beiges aux marrons, noir, vert oxydé, grâce aux différentes roches utilisées par l’artiste. Car, en plus de leur inventivité iconographique, les sculptures de Stefan Rinck relèvent d’une recherche autour du potentiel esthétique et expressif des matériaux, grès, diabase, calcaire autant que granit ou marbre, sans oublier la sculpture représentant un singe dont la pierre s’est recouverte de mousse suite à un long séjour en extérieur. Ces caractéristiques inscrivent les œuvres de Rinck dans une histoire de la sculpture qui n’est pas forcément celle à laquelle on s’attend au départ, la tradition de la statuaire en pierre du Moyen-Âge aux plus grands maîtres, mais plutôt une pratique Stefan Rinck Carnival par Vanessa Morisset Chapelle du Genêteil, Château-Gontier, 25.05 – 25.08.2019 Stephan Balkenhol, Relief, tête femme (beige), détail, 2010. Stefan Rinck, exposition Bois « Carnival d’abachi », 2019, peint, Le 80 Carré, × 60 × Scène 2 cm nationale – Centre d'art contemporain d'intérêt national, Château-Gontier Courtesy de sur l’artiste Mayenne et Deweer Marc Gallery, Domage. Otegem, Belgique. Vue de l’exposition. Le Portique centre régional d’art contemporain du Havre, 2019. populaire, celle du papier mâché des masques et des déguisements, magnifiée dans la durée de la pierre, comme un plaidoyer en faveur d’un esprit de fête. Presque une philosophie de vie, presque une position politique. L’exposition est un exemple réussi de proposition accessible à tous, à différents niveaux d’interprétation, du plus simple et amusé au plus curieux, tentant par exemple d’identifier le monstre isolé au sol (le cyclope Polyphème) qui a l’air de vouloir terrasser avec une grosse boule de pierre tous les autres, comme au bowling. « Le Moyen-Âge ne renoncera jamais au fantastique » affirme Baltrušaitis 3 dans son livre, espérons que l’humanité non plus. 1 Jurgis Baltrušaitis, Le Moyen-Âge fantastique. Antiquité et exotismes dans l’art gothique, Paris, Flammarion, 1981. 2 Jurgis Baltrušaitis, op.cit., coll. Champs Flammarion, p.293. 3 Jurgis Baltrušaitis, op.cit., préface, p.7.
8 8 r e v i e w s 3 Quiconque est intéressé par le rapport entre l’art et l’industrie, en particulier par la manière dont l’art, dès le XIX e siècle, a tenté de résister aux problèmes sociaux, géopolitiques et même écologiques que l’industrialisation allait poser — on peut à cet égard relire les textes des conférences hyper lucides de William Morris 1 — sera un peu désorienté. « Gigantisme », en réalité pas une mais un ensemble d’expositions au FRAC, dans la Halle HP2, au LAAC et hors-les-murs, une triennale même nous dit-on, organisée par quatre commissaires associés (Keren Detton, Sophie Warlop, les deux directrices du FRAC et du LAAC, plus deux invités, Géraldine Gourbe et Grégory Lang), plus que de traiter le thème de l’industrie et de la démesure de ses sites, semble avoir été pensée elle-même comme une manifestation à grande échelle. Ce flou quant au contenu surprend d’autant plus que le FRAC, il y a quelque mois, avait organisé la remarquable exposition « Que fut 1848 ? » qui évoquait l’industrie et ses conséquences — humaines, politiques, en lien avec l’histoire locale et plus largement en France. Elle mettait en regard des œuvres judicieusement choisies, présentées à la fois en elles-mêmes et pour construire une réflexion par leurs interactions, à commencer par 1848 !!! de Liam Gillick, une double affiche qui recense les événements de cette année-là et avait servi de point de départ à Arnaud Dejeammes, commissaire invité. Parmi les pièces marquantes, L’Horloge d’une vie de travail de Julien Berthier côtoyait une installation d’Harun Farocki, et les lettres du mot Avenir de Thierry Verkebe étaient posées au sol contre la baie vitrée, dos à la mer. Le souvenir de cette exposition laissait envisager une belle proposition. Mais, en matière d’art et d’industrie, « Gigantisme » exhibe surtout des exemples de collaboration (notamment la production pour l’exposition par ArcelorMittal — l’un des partenaires principaux — d’une pièce de Bernar Venet) ou un rapport de fascination (on peut voir le très beau film de Peter Stämpfli et Peter van Gunten Firebird de 1969), ne pensant quasiment pas la possibilité d’un antagonisme entre le processus de création, source d’émancipation, et la mécanisation comme aliénation. Toutefois, l’événement étant présenté comme une triennale, on est amené à être finalement moins exigeant quant au traitement du thème annoncé, tant ce type de manifestation s’y tient généralement peu, et à ne regarder que ça et là les belles pièces présentées. Dans l’espace de la Halle HP2, au chapitre 1 intitulé Paysage mental (assez étrangement d’ailleurs puisque le bâtiment, avec ses grandes ouvertures, donne à voir de toutes parts le paysage extérieur, ce titre faisant du lieu d’exposition un espace coupé du réel alentour), la Cathédrale de l’artiste portugais Carlos Bunga, une construction éphémère in situ en carton et peinture, occupe une partie du bâtiment et s’y adapte dans les détails en intégrant par exemple les extincteurs, incarnant avec humour la contradiction d’une architecture monumentale avec des matériaux de fortune. Cette œuvre est l’une des rares à exprimer une relation problématique entre art et industrie. Dans le chapitre 3, Space is a House, au FRAC, on renoue avec le design, l’un des points forts de la collection du fonds, où on a grand plaisir à voir un paravent de Carla Accardi, artiste italienne trop peu connue en France, qui a travaillé après-guerre au sein du groupe Forma Uno à une démocratisation de l’abstraction. La pièce présentée ici, un paravent de 1972 orné de motifs all over en forme de virgule, est représentatif de sa démarche visant à déplacer la peinture des cimaises des galeries élitistes vers les intérieurs de tout un chacun. Sa présence dans l’exposition est justifiée dans le document d’aide à la visite par le fait que les motifs sont peints sur un plastique produit par une entreprise (Mazzucchelli, « le leader de l’acétate de cellulose dans le monde », dit le premier site internet venu). Ailleurs, dans le chapitre 2 Gigantisme — Art & Industrie par Vanessa Morisset FRAC, HP2, LAAC et divers lieux, Dunkerque, 04.05.2019 – 05.01.2020 Stephan Balkenhol, Relief, tête femme (beige), détail, 2010. Carlos Bunga, Cathédrale, Bois 2019. d’abachi peint, 80 × 60 × 2 cm Installation in situ, carton, Courtesy scotch, de colle l’artiste et peinture et Deweer latex. Gallery, Vue de Otegem, l’installation Belgique. dans le cadre de GIGANTISME Vue de – l’exposition. ART & INDUSTRIE, Le Portique Halle AP2, centre Dunkerque, régional d’art France. contemporain Production GIGANTISME du – Havre, ART & 2019. INDUSTRIE Courtesy de l’artiste. Photo  : Aurélien Mole. au LAAC, au titre révélateur du parti pris général de « Gigantisme »  : À l’Américaine !, ce sont des œuvres de Jean Dewasne qu’on est heureux de découvrir, tant l’artiste, lui non plus, n’est pas habituellement mis en avant. Sa Voix lactée, pièce de 1966 qui est à la fois sculpture et peinture, un carénage de moto peint de couleurs vives en des motifs géométriques, remet en cause les idées reçues sur le caractère obligatoirement spirituel et éthéré de l’abstraction. À l’extérieur, entre le FRAC et le LAAC, les énormes bouées balises transformées en sculptures par l’artiste turque Hera Büyüktasciyan apportent un peu de poésie mélancolique, comme si la mer avait pu un jour monter à ce niveau et recouvrir le paysage. Mais, non loin de là, en repartant de ce « pôle art contemporain » vers la ville, on passe devant la stèle installée récemment par les veuves d’ouvriers victimes de l’amiante qui rappelle tristement un tout autre aspect du gigantisme de l’industrie. 1 Par exemple « Comment nous vivons, comment nous pourrions vivre », texte d’une conférence donnée dans plusieurs lieux en Angleterre autour de 1880, traduit en français et publié dans le recueil du même titre, éditions Payot & Rivages, 2013, p.19-59.



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