[68] Haut-Rhin magazine n°5 sep/oct 2005
[68] Haut-Rhin magazine n°5 sep/oct 2005
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°5 de sep/oct 2005

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Conseil Général du Haut-Rhin

  • Format : (230 x 280) mm

  • Nombre de pages : 40

  • Taille du fichier PDF : 4,8 Mo

  • Dans ce numéro : à la découverte du Ried.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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30 Retour à Tambov Jean Kaennel Juillet 1944 haut-rhin Entre 1942 et 1945, 130 000 Alsaciens et Mosellans des classes 1908 à 1928 sont incorporés de force dans l’armée allemande. Presque tous sont envoyés sur le front russe. 90 000 d’entre eux seront faits prisonniers, en grande partie par l’armée soviétique, et regroupés dans des camps, dont celui de Tambov où beaucoup mourront. Si la plupart retrouve la liberté dans les premiers mois qui suivent la fin de la guerre, il faudra attendre dix ans pour voir revenir en Alsace le dernier Malgré-Nous. Retour sur ces années sombres. Dictionnaire Le Robert, page 2012. Tambov : ville de Russie,sur la rivière Tsna. 335 000 habitants. Industries mécaniques, chimiques et alimentaires. Nœud ferroviaire. Pas un mot du camp,celui de la déchirure, lieu de souffrances, de privations, de déshumanisation et de mort pour des milliers d’Alsaciens. Certes, à Tambov, il n’y a pas eu cette volonté délibérée, scientifique, d’extermination. Les prisonniers, en regardant par les fenêtres de leurs baraques, ne voyaient pas la sombre silhouette de la cheminée du crématoire. N’empêche, on mourait beaucoup aussi dans ce camp ; de froid, de fatigue, de malnutrition, de maladie. Pour Jean Kaennel comme pour beaucoup d’autres jeunes Alsaciens, l’âge adulte débute brutalement ce 25 août 1942,date à laquelle le Gauleiter Wagner, après avoir persuadé ses homologues en Moselle et au Luxembourg, promulgue l’ordonnance d’embrigadement qui instaure le service militaire obligatoire en Alsace. Terrible apprentissage pour ces garçons de 18 ou 19 ans, parfois moins, qui croyaient que la guerre n’était pas une affaire de leur âge et que l’histoire n’appartenait qu’aux « vieux ». Ni héros, ni salaud Il y a bien eu quelques insoumissions à l’autorité et des manifestations francophiles à l’occasion des premiers départs, mais les nazis ont promis des mesures répressives d’une telle sévérité à l’égard des familles des éléments réfractaires, que la conduite la plus courageuse n’était pas de déserter mais d’obéir. La guerre, pour Jean, fort heureusement sera courte.Né en octobre 1926,il ne part au front qu’en juillet 1944 après une courte période d’instruction. Les alliés ont alors déjà débarqué en Normandie et les offensives russes se multiplient à l’est.Un peu plus de deux mois plus tard, début octobre, il est fait prisonnier « par un gamin de quatorze ou quinze ans tout au plus ». Clin d’œil ironique et cruel de l’histoire,il passe son dix-huitième anniversaire en captivité dans la forteresse de Dunaburg en Lettonie, là même où son père avait fêté ses vingt-et-un ans en 1917 alors que lui aussi, Alsacien annexé,se devait de servir sous l’uniforme allemand.Peu de temps après, c’est le départ. Les Russes effectuent un tri entre Allemands et incorporés de force. Noël dans un wagon Leur destination ne sera pas la même. Dans la cohue, Jean est séparé de ses camarades alsaciens et le voilà embarqué dans un train au milieu d’un groupe de prisonniers allemands. A travers les planches disjointes du wagon à bestiaux, il voit défiler Moscou. Le train n’en finit pas de rouler vers l’est. Plusieurs hommes meurent en cours de route.Au bout du voyage,Omsk. « Dieu merci je n’ai pas eu à souffrir du froid sibérien car très rapidement on m’embarque à nouveau
avec quelques autres prisonniers. Nous reprenons la direction de l’ouest. On se dit que peut être ça va être la liberté.Nous « fêtons » Noël et Nouvel An dans un wagon. Le froid est glacial. Un camarade meurt. Finalement, c’est dans un camp de prisonniers situé à 450 kilomètres au sud de Moscou que le convoi nous emmène. » La vie et rien d’autre C’est à Tambov que Jean va véritablement faire l’expérience du tragique. « Arrivé au camp, ma première idée est de trouver des copains de mon village. Et il y en avait en effet plusieurs. Pour un homme coupé des siens, de son pays,l’amitié est un véritable oxygène moral. » Le camp s’étend à l’écart de la ville,en pleine forêt.Les nuits sont froides, elles sont interminables surtout.Couchés sur de longues estrades faites de simples planches, les hommes n’ont qu’une couverture pour se protéger. La nourriture se réduit à un bol de soupe claire matin et soir faite souvent de feuilles de betteraves fourragères et d’un morceau de pain. Les vêtements sont infestés par la vermine. Les hommes sont condamnés au dépérissement. « Je suis rapidement tombé malade. Une forte fièvre. La dysentrie. On m’emmène au Lazaret. Je savais que j’avais très peu de chance de m’en sortir. L’infirmerie manquait de tout et la très grande majorité de ceux qui y étaient admis y mouraient. Affecté au « Kommando » Les nombreux cadavres étaient entassés dans l’une des baraques du camp. Le sol était gelé et il y avait de la neige. Il fallait attendre le redoux afin de pouvoir leur offrir une sépulture.Finalement, je m’en suis sorti.Parce que j’avais une constitution solide mais aussi parce qu’un ami de mon village, Marcel, m’apportait régulièrement un peu de nourriture dont lui-même, très certainement, se Reportage de Pascal Herrscher privait. Je me suis rétabli et j’ai rapidement été affecté au Kommando chargé de l’extraction de la tourbe située à quelques kilomètres du camp. C’était un travail pénible et extrêmement physique.Mais nous jouissions d’une certaine liberté et avions la possibilité d’améliorer notre ordinaire en cueillant baies et champignons. Lorsque je suis revenu au camp début septembre 1945, la plupart de mes camarades avaient déjà pris le chemin du retour.Je suis parti moi-même quelques jours plus tard pour arriver à Colmar le 25 septembre, près de cinq mois après la fin de la guerre ». Le devoir de mémoire Le récit de Jean, sobre, pudique, sans grandiloquence ou effet de manche s’arrête là.Les mots peuvent-ils seulement rendre compte de l’horreur vécue ? Témoigner, inlassablement dire la souffrance est pourtant la seule arme pour lutter contre la marée de l’oubli qui trop vite submerge tout.Quel peut être l’avenir d’une société sans mémoire ? L’amnésie est une porte ouverte pour le retour du règne de la barbarie.Pour ne pas être condamné à revivre l’histoire, souvenons-nous. Expo au Conseil Général Mémoire de Tambov du 10 au 21 octobre 2005 Pendant 40 ans,les archives russes étaient interdites à la consultation. Depuis 1995, et grâce à l’action du Département du Haut-Rhin et de la Fédération des Anciens de Tambov, les familles ont enfin accès aux dossiers des prisonniers de guerre. Les dix ans de cet accord franco-russe sont l’occasion de rappeler ce qu’a été l’épisode très douloureux de l’incorporation de force dans l’histoire récente de l’Alsace. Heures d’ouverture : de 9h à 12h et de 14h à 18h, entrée libre - Hôtel du Département, 100 avenue d’Alsace à Colmar Réservation groupes et scolaires : 03 89 21 97 00 mémoire Jean Kaennel Juillet 2005 haut-rhin 31



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