[34] L'Hérault n°220 janvier 2013
[34] L'Hérault n°220 janvier 2013
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°220 de janvier 2013

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Conseil Général de l'Hérault

  • Format : (192 x 240) mm

  • Nombre de pages : 52

  • Taille du fichier PDF : 12,1 Mo

  • Dans ce numéro : en mer avec les pêcheurs du Grau-d'Agde.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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LA GRANDE HISTOIRE couchettes sont fixées à la coque, comme deux grands tiroirs ouverts. À gauche, elles font davantage office de fourre-tout. À droite, elles accueillent de vieux matelas en mousse. Sur l’un d’eux, un plaid au motif kitsch laisse deviner qu’il n’a pas vu la lumière du jour depuis un bon moment. Les odeurs mêlées de renfermé et d’humidité n’empêchent pas les deux hommes de finir leur nuit. Le privilège des matelots. Car là-haut, en vigie, le capitaine ne dort pas. Jamais. Debout devant son tableau de bord, cinq écrans lui font face. Ici ça clignote, là ça défile. Sur la droite, clairement ajouté à l’appareillage d’origine, un écran plat diffuse un concert aphone de Pete Doherty. « Si j’ai pas la télé, je suis malheureux. C’est le premier truc que j’ai installé quand j’ai acheté le bateau, concède le capitaine avec sa voix du matin. Même si je la regarde pas, elle est là, ça fait une compagnie. » Jean-Marie appelle quelques collègues à la radio. « Quel temps t’as làbas, Francis ? », « Essaie l’anchois, Cyril, il était joli hier ». Y aurait-il de la solidarité dans le métier ? « Sur chaque port, il y a un ou deux bateaux avec qui on a des affinités, on se parle. Mais après ça, y’a aucun cadeau... » Le capitaine raccroche sa radio et se met au clavier. « Lui, c’est mon gendarme à bord. Il faut que je note les filets que j’ai, les espèces de poisson que je remonte. Et si je le fais pas, attention ! » Le capitaine a déjà une idée de sa pêche du jour, avant même d’avoir calé ses premiers filets. « Il faut bien choisir sa zone et sa profondeur. Aujourd’hui, on va aller à la ligne des 90 mètres de fond. C’est là qu’on va trouver la baudroie, le rouget, le saint-pierre. Si on pêche plus près, on va faire de l’encornet mais pas de baudroie. Après, ça dépend aussi du prix à la criée. » Des bancs de la fac aux bancs de poissons 3 h 30. Pete Doherty laisse place à des minettes qui se déhanchent au son du moteur. Strass et paillettes dénotent en cabine. Il reste vingt kilomètres à faire avant d’arriver sur zone. Ça laisse le temps de discuter un peu. Et de poser au capitaine les questions qui brûlent les lèvres de celui qui est le témoin des conditions de travail : pourquoi ce métier ? « J’aurais pu faire autre chose, j’avais le choix. L’été, je voulais faire barman, mais ça, ça lui plaisait pas à mon père, se souvient Jean- Marie, sourire en coin. Nous, on est pêcheurs depuis quatre « On va aller à la ligne des 90 mètres de fond. C’est là qu’on va trouver la baudroie, le rouget, le saint-pierre. Si on pêche plus près, on va faire de l’encornet. » générations. Mais quand j’étais jeune, ça m’attirait pas. Alors, je suis allé à la fac de sciences à Montpellier, mais je pensais trop aux gonzesses et à faire la fête. Alors je suis revenu. Je faisais les campagnes de pêche au thon, je travaillais mai, juin et juillet, la vie était meilleure. Mais j’ai dû arrêter quand il y a eu les quotas. Aujourd’hui, j’ai une vie de clochard, pas de congés. Mais je me régale. Avant, le thon, on le faisait pour l’argent. Aujourd’hui, on fait ce métier par vocation. » Sur l'écran plat, Pete Doherty laisse place à des minettes qui se déhanchent au rythme du moteur. Strass et paillettes dénotent en cabine. 360 mètres de câbles 4 h 15. Le capitaine se dirige vers l’interphone. « On va y aller, les gars ». Alain arrive en cabine deux minutes plus tard. Entre ses mèches hirsutes et sa barbe de trois jours, le regard espiègle est bleu clair, délavé par des années d’eau salée. Sur le visage, quelques rides creusées au large par le soleil et le froid. Dans la main droite, un café chaud pour le capitaine qui ne lui a pourtant rien demandé. Sûrement un rituel quotidien entre les deux hommes. Dehors, on devine à l’horizon que la nuit n’en a plus pour très longtemps. Alain et Yves enfilent leur ciré. Il s’agit maintenant de dérouler et d’immerger les filets. C’est Jean-Marie qui, de la vigie, actionne les treuils. Sur le pont, les deux matelots ne ménagent pas leurs efforts pour accompagner les filets qui glissent lentement vers le fond. Rien ne doit accrocher, rien ne doit s’emmêler. Pêcher à 90 mètres de fond signifie qu’il faut dérouler 360 mètres de câbles. Ça y est. Les filets sont en bas, déployés sur une largeur totale de 100 mètres. « Deux petits filets pêchent mieux qu’un grand, résume le capitaine. Les matelots retournent en soute finir leur nuit. Le Raymond-Elise 4 continue vers le sud à faible vitesse. Ils remonteront les filets une première fois dans quatre heures. Le temps de poursuivre la discussion. Et de savoir un peu ce que le capitaine pense des quotas de pêche. « Pour moi, le constat est un peu alarmiste, même si c’est vrai qu’il y a moins de poisson qu’avant. Vous savez, le pêcheur, il est un peu con. Si on ne nous avait pas calmés, le thon, on l’aurait exterminé. Cela dit, j’en veux quand même à la France qui va encore plus loin que l’Europe dans les restrictions, alors qu’en Italie et en Espagne, le gouvernement protège les pêcheurs. » Des pays qui sont davantage mangeurs de 34 —Janvier 2013
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