[14] Le Calvados n°103 mar/avr/mai 2011
[14] Le Calvados n°103 mar/avr/mai 2011
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°103 de mar/avr/mai 2011

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Conseil Général du Calvados

  • Format : (230 x 300) mm

  • Nombre de pages : 48

  • Taille du fichier PDF : 9,8 Mo

  • Dans ce numéro : le Calvados, champion des raids nature.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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34 Onze siècles d’âge pour Trouville la Viking On dit qu’à l’origine la ville si chère à Fernand Moureaux devrait son nom à un Viking nommé Thorulfr. Cet homme du Nord venu s’installer en Normandie il y a 1 100 ans aurait installé son domaine à l’embouchure de la Touques, domaine qui fut baptisé Thorufrvilla avant de se transformer en Trouville. À moins que ce ne soit un certain Turold, un autre guerrier scandinave, dont le nom viendrait du norrois Thorwaldr signifiant « gouverné par Thor », dieu du tonnerre et fils d’Odin, allez savoir ! Ce qui est sûr, c’est que ni Turold ni Thorulf, l’un et l’autre grands amateurs de cervoise, n’ont eu la chance de pouvoir goûter à la gentiane de Fernand Moureaux. www.calvados.fr histoire & légendes par Michel de Decker Garçon, une Suze * s’il vous plaît ! L’heure de l’apéritif venue, si par hasard vous vous installez, boulevard Fernand Moureaux, à la terrasse du Bar des Amis ou à celle de La Taverne du Port, ou encore à celle du Joinville ou pourquoi pas à celle du Café du Phare, il sera vraiment de bon goût que vous commandiez une Suze. Et que vous la buviez lentement – et modérément ! – à la mémoire de son inventeur. Car cet homme-là, qui a d’ailleurs laissé son nom au boulevard sur lequel vous siroterez votre verre, a véritablement été le bienfaiteur de la grande et belle station balnéaire de la Côte fleurie qu’est Trouville. – Garçon, une Suze s’il vous plaît ! Il existait deux petites distilleries, De l’Or à Paris, rue Quincampoix, à la fin du XIX e siècle : celle de la famille des Alpes Rousseau et celle de la famille au Picotin Moureaux. Les Rousseau avaient une fille, Marguerite ; les Moureaux avaient un fils, Fernand. Et il se trouva que Marguerite et Fernand eurent envie de faire alambic en commun. – Je vais te mitonner une liqueur de gentiane dont tu me diras des nouvelles, ma chérie, lance un jour Fernand à Marguerite. * L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération. D’où tenait-il la composition de ce breuvage délicatement amer ? Il est possible qu’il ait acheté la recette auprès d’un certain Hans Kappeler, un vieil herboriste de Sonvilier, un petit bourg du Jura bernois. Le bonhomme Kappeler gagnait en effet sa vie tant bien que mal en vendant sa mixture, baptisée « Or des Alpes », dans les fermes des vallons suisses. Plutôt mal que bien, d’ailleurs. Aussi, lorsque Fernand Moureaux lui avait proposé une somme rondelette pour en obtenir le secret de fabrication, il n’avait pas hésité. Et il avait ajouté, en regardant la rivière qui serpentait dans la vallée : – Topez-là ! Et si vous êtes habile, monsieur Moureaux, mon « Or des Alpes » coulera bientôt en France comme la Suze qui coule à nos pieds ! En 1889, lors de l’Exposition universelle de Paris, pour laquelle Gustave Eiffel avait dressé une tour majestueuse, Fernand Moureaux avait, de son côté, concocté des hectolitres de « Picotin ». C’est le nom que, dans un premier temps, il avait imaginé donner à sa liqueur GFDL/Kilom691/Wikimédia Commons
qui titrait alors entre 35° et 37°. Il avait également fait imprimer de nombreuses affiches sur lesquelles figuraient deux ânes, penchés sur une bassine de « Picotin » et se léchant joyeusement les babines. La réaction de la concurrence avait été aussi immédiate que violente ! Des bandeaux annonçant « Les ânes ont enfin trouvé leur apéritif » avaient aussitôt été placardés sur les panneaux publicitaires de Fernand. Par la maison Picon, par exemple. Le mari de Marguerite décida alors de changer son fusil d’épaule. Premièrement, comme il était lui-même très sportif – brillant tennisman, notamment –, il diminua de moitié le taux d’alcool de son « Picotin » et, deuxièmement, il le débaptisa pour en faire « La Suze ». Du nom de la rivière suisse du vieil herboriste Hans Kappeler, alors ? – Non, racontera toujours Fernand Moureaux, je dois tout simplement le nom de mon apéritif à ma belle sœur, Suzanne Jaspart, qui s’en régalait vraiment. Elle disait que ma gentiane était l’amie de son estomac, cette chère Suzanne, que tout le monde appelait « Suze », bien sûr, dans l’intimité. La bouteille de la Suze ? continue Fernand. Ah ! c’est une trouvaille, cette bouteille de couleur ambrée, râblée, au col court tassé sur le corps du flacon. Je la dois à mon associé Henri Porte. Il en a déniché une de ce genre, un jour, dans son grenier et il a pensé qu’elle habillerait très bien notre nectar. Henri Porte ne s’était pas trompé, puisque cette bouteille sera même l’héroïne d’un collage de Picasso, en 1912, et que, depuis quelques années, elle est même sérigraphiée et vendue à un nombre limité d’exemplaires. On songe aux séries de Jean-Charles de Castelbajac ou de Christian Lacroix, par exemple, ou à celles de Sonia Rykiel ou encore de Paco Rabanne. Aujourd’hui, avec plus de sept millions de bouteilles vendues chaque année, la Suze est donc bel et bien « un apéritif qui ne s’use pas ». Trouville doit à Fernand Moureaux la poissonnerie néo-normande qui date de 1937. La Côte fleurie Sans gentiane, puisqu’elle pousse plutôt en montagne qu’en bord de mer, la côte normande du Pays d’Auge est toujours merveilleusement couverte de fleurs. Elle doit son joli nom de Côte fleurie au comte Raymond Coustant d’Yanville. Un jour de 1906, félicitant les jardiniers qui se dépensaient sans compter pour qu’elle soit belle comme un bouquet, ce président de la Société d’Horticulture de l’arrondissement de Pont-l’Évêque a eu en effet la bonne idée de déclarer : – La Méditerranée a sa Côte d’Azur ! Grâce à vous, messieurs, la Manche a sa Côte fleurie ! Fernand Moureaux est un homme riche, maintenant. Sa Suze a coulé comme le pactole. Il est un homme de goût, aussi, puisqu’il a décidé histoire & légendes De la Suze dans le Calvados de s’installer à Trouville, où il a fait l’acquisition du château des Roches. Une grande demeure pseudo-médiévale qui n’existe plus aujourd’hui. Et, à soixante-dix ans, il rêve de faire de sa ville d’adoption une station balnéaire qui n’aura rien à envier à sa voisine. Il le dit ! Il proclame haut et fort que Trouville, tant aimée d’Alexandre Dumas, de Gustave Flaubert, de Claude Monet et de combien d’autres, mérite d’être vraiment bichonnée. Il le proclame et on l’écoute. À tel point qu’en 1934 sans aucun appui politique, il est invité à s’installer dans le fauteuil du premier magistrat. Alors, les grands travaux vont pouvoir commencer et, grâce à lui, Trouville va changer du tout au tout. Côté mer, par exemple, il va équiper la plage d’un établissement de bains, de tennis et de piscines ; le tout, dans un style moderne, un peu à l’exemple de ce que l’on construisait en face, dans les stations de la côte anglaise. Côté Touques, en revanche, il tient à conserver le caractère typiquement normand. Ainsi les Trouvillais lui doivent-ils leur poissonnerie néo-normande qui date de 1937, une poissonnerie qui, hélas, a subi un petit coup de chaud, en 2006 ! Ils lui doivent encore l’appontement où s’amarrent une quarantaine de joyeux bateaux de pêche. Ils lui sont également redevables du musée Montebello, sans oublier une école maternelle, une crèche et une justice de paix ! La liste des réalisations de Fernand Moureaux est tout bonnement stupéfiante : l’église, c’est encore lui. Le stade aussi. La gare routière, des parkings, des hôtels, comme le Palais normand ou le Flaubert, sans compter des toilettes ou des kiosques à fleurs ! Merci Monsieur Suze ! D’autant plus que dans cette histoire, les Trouvillais n’ont pas trinqué ! Car lorsqu’il ne subventionnait pas telle ou telle réalisation de ses propres deniers, le maire-mécène avançait lui-même les fonds nécessaires sans réclamer le plus petit centime d’intérêt. Dès 1945, il rasera rapidement les blockhaus, ouvrira les nouveaux bains de mer, réparera la digue des Roches-Noires, inaugurera la deuxième promenade des planches… le tout, bien sûr, sans attendre éternellement l’argent des dommages de guerre. Jusqu’en 1951, année où il se retirera de la vie politique, avec « sa fée jaune de la gentiane », Fernand Moureaux aura donc été une manière de magicien de Trouville… – Garçon, une Suze s’il vous plaît ! www.calvados.fr 35



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