[02] l'Aisne n°169 nov/déc 2008
[02] l'Aisne n°169 nov/déc 2008
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°169 de nov/déc 2008

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Conseil Général de l'Aisne

  • Format : (230 x 297) mm

  • Nombre de pages : 32

  • Taille du fichier PDF : 2,4 Mo

  • Dans ce numéro : toques en stock.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Rozières sur Crise Philippe Bilger, un haut magistrat qui s’arroge « le droit de tout dire ». 10 l’entretien Quand Philippe Bilger, grande figure de la magistrature et de la vie intellectuelle française, raconte sa vie à Rozières-sur-Crise, ça ressemble à un film de Claude Sautet. Une grande maison de famille, des discussions enflammées, et un personnage central, Suzanne, la mère. Suzanne qui a réussi à assumer seule une histoire douloureuse : séparée de son mari, Josef, condamné après guerre pour des faits de collaboration, elle parvient à mettre sur orbite ses quatre enfants, Philippe, avocat général, ses deux frères, Pierre, ex-Pdg d’Alstom et François, économiste de renom, et la grande sœur, Marie-Christine. Le manoir de Rozières, bien plus qu’une maison de vacances, est le lieu où s’est construite la destinée d’une famille française. l'Aisne 169 - Novembre/Décembre 2008 L’Aisne : pendant trente ans, la maison familiale de Rozières a été centrale dans votre vie. Par quel hasard vous êtes-vous retrouvés dans l’Aisne ? Philippe Bilger : nous sommes arrivés à Rozières en 1964. Avant, ma mère avait connu une période extrêmement difficile à Paris. Elle est passée par une chambre rue de Mogador, puis un appartement rue de La Rochefoucaud et enfin un autre, rue Condorcet dans lequel j’ai longtemps vécu. Ma mère a alors créé une société d’importation de machines agricoles, qui a connu la prospérité. Elle avait dans la tête de trouver un endroit suffisamment vaste pour que toute la famille puisse s’y rassembler. Bien sûr, nous aurions pu être attirés par un achat sous des cieux ensoleillés, mais notre mentalité profonde ne nous conduisait pas volontiers vers cela. Non pas que je veuille dire que sous le soleil, il y a forcément une forme de vulgarité, mais nous sommes une famille plus proche de l’austérité et d’une forme de rigueur que nous offrait cette province de l’Aisne. Nous étions assurés, à Rozières, d’éviter ce que j’appellerais les mondanités friquées. Et puis il y avait un paysage qui nous touchait et correspondait au tempérament de ma mère, dans une région tout à fait acceptable dans sa majesté grise. On s’y est beaucoup plu, pendant longtemps. A Rozières, tout tournait autour de ma mère, dans le bon sens du terme. Elle était le centre, elle irradiait. Nous y avons connu des années de bonheur collectif et une effervescence intellectuelle considérable. Puis, peu à peu, les enfants ont grandi, nous avions nos servitudes, nos échanges intellectuels n’avaient plus la même incandescence. Avec le temps, il y a un inévitable délitement… on venait moins souvent, jusqu’en 1994, où Rozières a été vendue. L’A. : vous en parlez avec tendresse, mais sans nostalgie, semble-t-il… P.B. : je ne suis pas un fanatique des lieux. J’ai une immense tendresse pour ce que j’ai vécu, mais dès lors que je suis assuré d’avoir la même intensité dans la vie d’aujourd’hui que celle de l’époque, le lieu m’importe peu. Et puis je n’ai pas une passion frénétique du passé. Je ne sais pas toujours goûter le présent, mais je me sens plutôt projeté vers l’avenir. Au fond, je n’ai qu’un regret : mon épouse actuelle, Pascale, n’a pas connu cette vie, je n’ai pas pu la partager avec elle. Ce sont des regrets parfaitement vains, mais ça ne me suffit pas de lui raconter… C’est mon seul regret. L’A. : en quoi ces années à Rozières ont-elles profondément marqué l’homme que vous êtes aujourd’hui ? P.B. : cette période m’a marqué parce qu’au fond, j’ai l’impression de m’être situé, pendant ces trente ans, avec une personnalité qui est exactement la même que dans l’univers judiciaire ou la vie intellectuelle. C’est-à-dire ce mélange d’adhésion et de retrait, d’enthousiasme et de lucidité, le goût du groupe et l’envie de m’en dissocier… Il y a des périodes dans Rozières qui ont été extraordinaires, qui m’ont fait un bien fou sur le plan intellectuel et affectif, et d’autres où j’en sentais les limites. Rozières a été une chance inouïe pour les enfants de ma mère que nous étions, mais était plus difficile à vivre pour les autres générations. Nous avions une passion quasiment exclusive pour la chose politique dans nos discussions, et les autres pouvaient avoir le sentiment d’être dans un second cercle. J’ai ainsi accepté l’idée que l’en-
Les luttes de la maison Bilger thousiasme, le bonheur, l’échange collectif pouvaient avoir des limites. Lorsque ma mère est morte, en 1996, on a eu pendant quelques temps l’impression que la vie familiale était morte avec elle, que nous étions condamnés à mener désormais notre vie chacun de notre côté. Depuis trois ou quatre ans, grâce notamment à mon frère Pierre qui a lancé un blog familial, on a recréé une vie familiale intense, sans Rozières, sans singer une vie qui n’est plus. Je ne suis pas persuadé que si nous avions conservé la maison, nous irions si souvent. Sans ma mère, Rozières n’avait plus de sens. L’A. : vous vous êtes défini comme austère et en cela en phase avec la région. Mais à vous lire ou vous entendre, cette austérité n’est pas ce qui ressort en premier de votre personnalité… P.B. : quand je parle d’austérité, ce n’est peut-être pas le bon mot. Disons que nous avons été habitués à des valeurs, des vertus, qui ne sont pas forcément à la mode aujourd’hui : le devoir, l’exigence du travail, la politesse, le savoir-vivre, la capacité de s’intégrer dans la vie d’une manière cohérente et efficace et, pour ma part, sans prétendre avoir atteint l’idéal, une volonté de parler-vrai. On pourrait résumer en disant que nous avons une certaine méfiance envers la futilité, l’inutilité, tout en ayant une saine détestation de l’argent facile. Il y a tout ça qui vient d’une éducation, du parcours de ma mère qui avait dit joliment qu’elle n’était pas une parvenue mais une revenue. Et puis, sans vouloir faire Hector Malot, il y a des enfances et des jeunesses plus gaies ! Longtemps, j’avais occulté l’image du père. Lorsqu’il était attaqué, je cherchais, dans la limite de mes connaissances, à restituer le vrai, mais le père en tant qu’être intime, je l’avais complètement occulté. Ma nouvelle épouse m’a contraint à remettre des souvenirs du père en moi, et ça m’a remis doucement sur pied. Vous savez, sauf quand je suis parfaitement bien en société, je ne suis pas l’être le plus apte à me plonger dans une gaité qui, lorsqu’elle est purement gestuelle, m’agace au plus haut point. Cette gravité peut, objectivement, être épuisante pour les autres. Ca m’a fait du bien, qu’on m’oblige presque à épouser les deux faces d’une existence. Pascale, ma femme, m’a permis de ne pas m’éloigner de la face ludique de la vie. « J’ai connu à Rozières des années de bonheur collectif et une effervescence intellectuelle considérable. » L’A. : dans votre profession d’avocat général, vous êtes d’ailleurs contraint à une certaine gravité. P.B. : au fond, on ne choisit jamais un lieu ou une profession par hasard. Sans doute cette gravité judiciaire correspond à la mienne. Dans la magistrature, il y a cette possibilité de tenter de faire coexister la sensibilité et l’intelligence ; la culture et le droit ; l’humanité et la rigueur. C’est au fond ce rêve que j’ai sans arrêt poursuivi et que j’espère avoir atteint le mieux possible de faire coexister en moi et dans ce que j’accomplis l’alliance des contraires. C’est l’obsession, l’ambition, le rêve d’une plénitude. Entendons-nous, j’y aspire… L’A. : dans cette quête de plénitude, le langage - comme à Rozières - semble tenir un rôle important. Quel est votre rapport au langage ? P.B. : le langage, c’est capital. Il arrive que j’aie des accusés exceptionnels, dont le maniement de la langue s’inscrit dans l’espace judiciaire, comme Bob Denard ou François Le manoir de Rozières-sur-Crise a abrité la famille pendant 30 ans. Besse. Alors là, ce sont des débats formidables. Parfois, j’aimerais poursuivre un dialogue avec un accusé, mais je suis gêné par la présence du président ! Le procès est alors moins engagé contre eux qu’avec eux. Ils sont rares, ces procès là, mais sur le plan intellectuel et judicaire, c’est alors vraiment gratifiant. Je suis très mal à l’aise lorsque je n’ai pas en face de moi quelqu’un qui m’offre de façon lisible, grâce au langage, l’expression de ce qu’il est. Il me faut des mots en face de moi et j’ai bien conscience qu’il y a des êtres qui n’ont pas les mots et sont tout à fait remarquables par ailleurs… mais c’est une forme de communication très difficile pour moi. C’est important d’entendre l’accusé. Madame de Staël disait « La parole n’est pas son langage ». La plupart des accusés ont un langage quasi inexistant ou alors imparfait au point de risquer de créer des malentendus. J’essaie toujours de mettre en garde les jurés contre cette tentation de prendre au pied de la lettre un langage imparfait. L’A. : dans votre vie intellectuelle, vous êtes particulièrement attaché à défendre la liberté d’expression. Elle est en danger ? P.B. : Je suis comme beaucoup passionné par la liberté d’expression et je trouve très dommageable pour notre démocratie qu’il n’y ait plus de gens, dans les phares prétendument intellectuels, qui épousent absolument toutes les causes dans lesquelles la liberté d’expression est contestée. Nous assistons à son démembrement, car il existe aujourd’hui une forme de communautarisme intellectuel, ou chacun reçoit un petit bout de la liberté d’expression, au lieu de la garder comme lien fondamental de la société. Parcours Philippe Bilger est né en 1943, en Alsace. Il est le dernier d’une famille de quatre enfants. Son frère aîné, François, est un économiste renommé. Son second frère, Pierre, ancien PDG d’Alstom, a défrayé la chronique en refusant les 4 millions d’euros de prime de départ lorsqu’il a quitté son strapontin présidentiel. C’est dire si, dans la famille Bilger, on cultive une réussite atypique. Philippe, lui, choisit la justice. Il réussit le concours de la magistrature, après avoir échoué à Normale Sup. Depuis dix ans, il est avocat général près la cour d’appel de Paris. Des fonctions qui l’amènent régulièrement à requérir comme avocat général à la cour d’assises de Paris, dans des procès à fort retentissement médiatique : le lieutenant de Mesrines François Besse, le tueur en série Emile Louis, le mercenaire Bob Denard ou Christian Didier, assassin de René Bousquet… Très actif sur la scène intellectuelle, Philippe Bilger est l’auteur de différents ouvrages, dont "Le Guignol et le magistrat", avec Bruno Gaccio. Son dernier livre s’intitule, tout simplement, "J’ai le droit de tout dire". Il tient également un blog, "Justice au singulier", qui est, selon le journal Le Monde, l’un des plus influents de France. Suzanne, la mère, décédée en 1996. « Sans elle, Rozières n’a plus de sens ».



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