[02] l'Aisne n°168 sep/oct 2008
[02] l'Aisne n°168 sep/oct 2008
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°168 de sep/oct 2008

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Conseil Général de l'Aisne

  • Format : (230 x 297) mm

  • Nombre de pages : 32

  • Taille du fichier PDF : 2,9 Mo

  • Dans ce numéro : des espaces naturels à redécouvrir.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Saint-Quentin Parcours Devant l’hôtel de ville de Saint-Quentin. Rabia Dhamna a 5 ans quand elle arrive à Saint-Quentin avec sa mère et ses frères et sœurs dans le cadre du regroupement familial. On est en décembre 1969, il neige, il fait froid. Son papa, embauché au Maroc dans les années 1960 par un entrepreneur français a séjourné seul en France pendant 8 ans avant d’être rejoint par sa famille. Il travaille d’abord dans le métro à Paris, puis dans une scierie à Oestres et enfin dans une usine textile à Saint-Quentin où la famille s’est installée. Avec son compagnon Mohamed, Rabia a trois enfants : deux garçons, Maurade, l’aîné, handicapé à vie, Houtman, le dernier, atteint d’une maladie grave, et une fille, Kaotar. A partir de l’adolescence, Isabelle, la femme de son frère aîné Ali, qu’elle évoque dans l’interview, a joué un grand rôle dans sa vie. 10 l’entretien « J’aime maman mais je ne sais pas l’écrire », premier volet d’une série autobiographique. Rabia Dhamna, 44 ans, aujourd’hui devenue femme d’affaires, y déroule son enfance à Saint-Quentin et toute les « batailles » qu’elle a menées, de l’enfance à l’âge adulte, pour trouver un chemin d’équilibre entre son aspiration à devenir une « française absolument comme les autres » et un âpre conflit familial et culturel. Au-delà des épisodes d’une vie de souffrances mise à nu, ce livre touchant témoigne des déséquilibres qu’engendre le manque d’amour. Et, a contrario, de la force que donne sa présence. Une leçon universelle… l'Aisne 168 - Septembre/Octobre 2008 Rabia Dha L’Aisne : quand on referme votre livre, on a le sentiment que la cascade d’ennuis qui vous poursuit depuis votre enfance se tarit enfin et que la vie peut démarrer pour vous… Rabia Dhamna : Oui c’est vrai. J’ai tourné une page, fait le deuil de toute cette souffrance quand je n’ai plus eu peur de moi-même, quand Isabelle (lire « Eléments de parcours «) m’a dit « tu n’as pas fait tout ça pour ça «, quand je n’ai plus eu peur de moi-même et que j’ai pu dire certaines choses à mon compagnon. J’ai commencé à écrire il y a 7 ans. Ce que je ne pouvais lui dire de vive voix, je le confiais à mon PC. L’A : à vous lire, on se dit, voilà quelqu’un qui a toujours eu « tout faux « pour reprendre une expression actuelle. Vous êtes apaisée aujourd’hui ? R.D. : oui, je le suis. J’ai toujours eu l’impression d’avoir tiré le mauvais numéro. Avant, dès que je faisais quelque chose, ce n’était jamais ça. Il y a toujours un fossé qui se creusait devant moi. J’ai souvent pensé plus à mon compagnon Mohamedqu’à mes enfants. Aujourd’hui, je ne conçois plus les choses comme cela, ils sont la priorité. En même temps, je vis enfin ma vie de femme. Je réussis ce que j’entreprends, alors que j’avais toujours raté et que je finissais par me demander si ces échecs ne provenaient pas de ce que j’avais mal agi. Je dirige une société de sécurité de 22 salariés dont le siège est au Maroc mais qui travaille sur Nice. Ça fait deux ans que ça marche bien. Avant, j’étais noyée dans l’amour de Mohamed. A partir du moment où j’ai supporté toute seule l’intervention médicale de mon fils Houtman, j’ai dit stop, ça suffit. L’A : très vite, enfant, vous entrez dans la transgression par rapport aux règles de la famille et de la communauté. Vous les rejetez complètement. Comment expliquer que parmi vos sept frères et sœurs vous soyez la seule à vouloir ainsi tout jeter par dessus bord ? Est-ce le manque d’amour qui vous a poussée dans cette attitude ? R.D. : je ne sais pas. Oui, peut être, ce problème d’amour avec ma mère. J’ai recherché ailleurs ce que je ne trouvais pas à la maison. L’A : vous vivez à Nice. Qu’évoque pour vous aujourd’hui Saint-Quentin ? R.D. : j’ai été très choquée par un reportage télévisé il y a quelque temps sur la rénovation urbaine du quartier Champagne où je vivais étant enfant. Il
mna : vertige du manque d’amour y était présenté comme une cité ghetto. Mais je n’ai pas grandi du tout dans ce qui était décrit comme un ghetto. Ce n’est pas vrai. Il y avait une vie de communauté à l’échelle du quartier entre les gens de différentes origines qui y habitaient : Marocains, Portugais, Sénégalais… Nous étions en famille. C’était convivial. Les unités Soleil* créées par Claudette Lemire ont été une grande bouée de sauvetage. J’avais sept ans. Les débuts ont été difficiles. Les parents éprouvaient une certaine méfiance, hésitaient à nous laisser y participer par rapport à la religion. Puis les réticences sont tombées. Les mamans ont vu qu’en confiant leurs enfants à Claudette Lemire elles les confiaient à une autre maman. Claudette nous poussait à vivre notre propre religion sans chercher du tout à ce que l’on en change. Au contraire, quand j’allais à la communion, elle râlait parce que ce n’était pas ce qu’elle voulait de moi. Elle voulait que je défende mes propres couleurs. Ça m’a vraiment aidée. L’A : vous abordez une fois dans le livre la question de la discrimination. Un jour arrivent en classe trois correspondants alsaciens. Vous êtes une enfant qui fait tout à l’époque pour « s’occidentaliser «. Vos illusions vont s’écrouler net : la maîtresse vous demande de leur céder votre place et d’aller au fond de la classe. C’est terrible ça ! R.D. : oui. J’ai réalisé d’un seul coup ce jour-là que je n’étais pas à l’abri. Ça a été un choc : je n’étais finalement ni d’un côté ni de l’autre. Aujourd’hui je suis vraiment devenue marocaine. Je suis fière de ma culture, je la défends, je suis réconciliée avec mon identité. Il m’a fallu 40 ans pour accepter de m’appeler Rabia et me dire que je suis arabe. Ma fille, elle, le vit très bien. Peut être parce qu’elle a eu l’amour. J’ai appris que revendiquer mes origines ne veut pas dire tout accepter. Tout cela, je le dois à Isabelle. Elle a eu sa bataille aussi qui a été aussi importante que la mienne. L’A : vous n’évoquez pas les huit années que votre père a passées seul en France en attendant de pouvoir faire venir sa femme et ses enfants. Vous a-t-il parlé de cet épisode de sa vie ? R.D. : oui, ça a été huit années très dures, beaucoup de solitude. Après Paris, il est arrivé à Saint-Quentin à la suite d’un très grave accident de la route. Il a passé six mois à l’hôpital. Ce papa, on lui doit énormément. Tout ce qu’il a fait pour nous, c’est énorme ! Il faut se souvenir qu’il ne savait ni lire, ni écrire le français. Partir a été une déchirure. Rester avec sa famille, c’est se dire : on va rester dans le trou. S’en aller, c’est l’espoir de donner de la lumière à ses enfants, la volonté de leur donner un avenir. Je crois que cette expérience a fait qu’à Saint-Quentin il s’est toujours montré à la disposition de tous. Marocains, Français… il était disponible, attentif. Il savait sans doute trop ce que signifient la solitude et l’isolement pour agir autrement. « Les mamans ont vu qu’en confiant leurs enfants à Claudette Lemire, elles les confiaient à une autre maman ». L’A : votre livre met votre existence complètement à nu et expose ceux qui ont traversé votre vie. Il y a ceux que vous remerciez et ceux que vous ne remerciez pas du tout. Est-ce qu’il n’y a pas là une forme d’impudeur ? R.D. : non. C’est simplement ma manière à moi de crier très fort que j’ai eu trop mal. J’en avais besoin. J’avais envie de dire ce qui était le plus important pour moi et pourquoi j’ai avancé ainsi dans la vie. Beaucoup n’ont pas imaginé que j’oserais le faire, que je raconterais des choses dont beaucoup de femmes auraient honte, mais je n’ai pas honte. Je suis comme cela. C’est une forme de thérapie, c’est vrai. L’A : vous écrivez ce que vous ne parvenez toujours pas à dire par la parole, dans un face-à-face… R.D. : c’est vrai, il y a des choses que je ne peux toujours pas dire. Du coup, je vais accepter certaines situations, accumuler, jusqu’au jour où c’est trop, j’en viens alors à « péter un câble ». Aujourd’hui encore, je ne saurais pas dire à certains, alors que nous sommes réunis autour d’une même table, qu’ils sont cons même si je le pense foncièrement du fait de leur comportement. Mais, en revanche, je sais dire non. Rabia et son frère aîné Ali. l’histoire Ça commence par la "réminiscence fugitive" du parfumentêtant de la harcha, cette galette de blé dur qui se mange en partage. Quand, à l’approche de la quarantaine, elle prend la plume pour conter son parcours dans la vie, Rabia Dhamna ne conserve de son Maroc natal que ce souvenir. Ténu. Normal, l’histoire, son histoire, ses vérités racontées sans fard et qu’elle appelle ses « batailles », sont alors ailleurs. En France, pas au Maroc. Dans « J’aime maman mais je ne sais pas l’écrire », Rabia, 44 ans aujourd’hui, femme d’affaires ayant réussi, établie entre Nice et le Maroc, retrace son enfance saint-quentinoise. Puis la rencontre avec l’homme de sa vie, la naissance de ses enfants, ses combats de femme et de mère. En cent quatre-vingt neuf pages éditées à compte d’auteur, elle jette sur le papier trois « batailles » successives : celle de l’enfant arrivée en France à l’âge de 5 ans puis de l’adolescente qui adopte tous les codes de ses copines françaises et tourne ostensiblement le dos à sa culture d’origine jusqu’à la provocation ; celle de la jeune fille puis de la femme éprise qui, pour vivre son amour, bouscule toutes les conventions de la communauté ; celle enfin de la mère de trois enfants qui affronte le handicap, la maladie, la responsabilité du ménage. Dans cette autobiographie où la vie paraît n’être qu’une succession d’avanies, un combat intérieur permanent, un cortège infini de souffrances, Rabia Dhamna n’épargne aucun des acteurs de ses « batailles », à commencer par elle-même. La clé de son histoire est dans le titre même de ce livre confession qui, pour son auteur, a valeur de thérapie. Autant le dire, à la lecture on est parfois gêné de cette mise à nu d’une vie privée et de ceux qui y participent, même si les mots demeurent soigneusement dosés. Rabia Dhamna se défend de toute impudeur, de toute volonté de jugement et plaide pour sa légitimité à témoigner de tant de souffrances endurées. Au fil du récit, on délaisse d’ailleurs peu à peu les personnages, leur grandeur parfois, leurs turpitudes souvent, on se détache des événements et de leurs rebondissements multiples pour s’attacher finalement à ce que ce témoignage a d’universel : la difficulté d’aimer. l'Aisne 168 - Septembre/Octobre 2008



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