[02] l'Aisne n°164 jan/fév 2008
[02] l'Aisne n°164 jan/fév 2008
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°164 de jan/fév 2008

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Conseil Général de l'Aisne

  • Format : (230 x 297) mm

  • Nombre de pages : 32

  • Taille du fichier PDF : 2,9 Mo

  • Dans ce numéro : mieux que le fioul... dossier bois énergie.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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10 Mal connu dans son propre pays, Pierre Paulin est pourtant une figure incontournable du design français. Ses sièges aux formes arrondies comme le mythique « fauteuil ruban « ou le « mushroom « ont profondément marqué le style « pop « des années 60 et 70. Aujourd’hui âgé de 80 ans, il évoque pour nous sa jeunesse laonnoise et ses rapports complexes avec la France où il aura fallu attendre 2007 pour voir ses créations présentées dans une exposition à la hauteur de son talent. Installation présentée à la Villa Noailles à Hyères. Les années laonnoises Pierre Paulin pose dans un fauteuil 675, en cuir et métal, une création de 1963. Laon L’Aisne : vous êtes né à Paris en 1927, mais vous avez passé toute votre enfance et votre adolescence à Laon, par quel hasard vous êtes-vous retrouvé sur la montagne couronnée ? Pierre Paulin : mon père était chirurgien dentiste à Paris, il travaillait pour un cabinet très réputé dans le 16 e mais ses moyens ne lui permettaient pas d’ouvrir sa propre affaire dans la capitale, il a donc cherché en province et nous avons atterri à Laon, au 13 rue Sérurier. J’avais ma chambre tout en haut du Pignon et j’allais à l’école communale qui se trouve sur les remparts, une très jolie petite école dans mon souvenir. Je me rappelle même certains professeurs, il y avait M. et Mme Maignot et M. et Mme Morbois ! Je suis arrivé à Laon à l’âge de 4 ans et j’y ai vécu jusqu’à mes 17 ans, jusqu’à la fin de la guerre en fait. L’Aisne : quels souvenirs gardez-vous de cette jeunesse laonnoise ? Pierre Paulin : un souvenir un peu mitigé je dois avouer. De mes très jeunes années d’écolier je me souviens d’une ville sombre. En allant à l’école, je passais près de la cathédrale, puis rue de la Herse, en hiver il y avait souvent du brouillard auquel se mélangeait l’espèce de cock polonais avec lequel les gens se chauffaient. Cela générait parfois une pollution qui vous montait jusqu’au visage et faisait mal à la gorge. Le quartier de la cathédrale était un quartier très populaire et c’est vrai que moi, j’arrivais là, j’étais un petit garçon bien habillé, venant d’une famille où ma mère suisse allemande étais assez stricte. J’étais un peu bousculé là dedans, j’ai même pris quelques bonnes raclées. Plus tard arrivèrent les années de guerre, que j’ai passées en bonne partie à Laon également. L’Aisne : une période encore plus sombre ? Pierre Paulin : pour le jeune garçon que j’étais, les choses n’étaient pas évidentes. Il faut dire aussi qu’ayant grandi entre ma grand-mère zurichoise et ma mère de Lucerne, ma première langue était l’allemand, même si pour l’anecdote, ma grandmère avait décrété vers mes 4 Denis Rouvre ans que "petit Pierre ne doit plus parler allemand, car M. Hitler n’est pas un gentleman". Parler allemand était très mal vu déjà bien avant la guerre. Au lycée, je passais pour le « boche « … C’est une période pendant laquelle les Laonnois ont terriblement souffert. Je me souviens des bombardements, des Américains tentant de prendre la gare avec leurs chairmans, de l’hôpital en flamme. Il y avait des bombes à retardement aussi, l’une d’elles savait explosé rue du Cloître et nous avions été enrôlés pour transporter les blessés légers. J’ai aussi passé quelque temps au collège de Vervins, mes parents voulaient m’éloigner des bombardements. Ce fut d’une efficacité discutable car à Vervins, nous étions entourés de pièces d’artillerie lourde qui tiraient sur les Américains ! Pour toutes ces raisons, mon souvenir de cette période laonnoise est assez complexe. Cela reste une très belle ville que j’ai aimée malgré tout. J’ai un souvenir ému de la chapelle des Templiers, une architecture très rare qu’on ne trouve que sur deux où trois sites dans le monde dont un à Jérusalem, si je ne me trompe pas. L’Aisne : comment vous êtes-vous orienté vers le design ? Pierre Paulin : mon oncle Georges était designer. Il fut fusillé par les Allemands, mais avant guerre il s’était fait connaître en dessinant des modèles de voitures pour de nombreuses firmes, Peugeot, Bentley, Rolls Royce. Moi, mon parcours scolaire fut plutôt chaotique, je n’ai pas eu le bac et j’ai un peu erré quelque temps. J’ai fait de la céramique dans l’Yonne puis à Vallauris sur les traces de Picasso. En Bourgogne j’ai tenté d’imiter mon autre oncle, l’oncle "Flettie" qui était suisse allemand et qui s’était fait un nom comme sculpteur. Mais un accident m’a paralysé durablement la main droite et j’ai dû abandonner. Refusé aux Arts Déco parce que je n’avais
pas le bac, j’ai finalement atterri à l’école Camondo. On y apprenait les styles, tous les styles à la française. Ca ne m’intéressait pas beaucoup, mais, avec le recul, je dois avouer que c’est là que j’ai appris mon latin. Fort heureusement, un des professeurs s’est bien rendu compte que je n’étais pas fait pour ça et m’a orienté vers un bureau d’étude de tendance moderne qui dessinait du mobilier pour la reconstruction. C’est là que j’ai découvert certains de mes futurs confrères. Parallèlement, c’est aussi à cette époque que j’ai effectué une forme de voyage initiatique, entre jeunes gens dans une vieille guimbarde à travers l’Europe du nord. Nous avons traversé l’Allemagne détruite, le Danemark et un bout de Scandinavie. Professionnellement, ce que je vis durant ce voyage fut déterminant. J’ai été choqué de constater à quel point la France était arriérée vis-à-vis de ce qui allait être mon métier. L’Aisne : la France semble d’ailleurs vous avoir plutôt boudé alors que vous bénéficiez d’une grande notoriété internationale. Comment expliquez-vous cela ? d’un maître designer "J’ai un souvenir ému de la chapelle des Templiers, une architecture très rare qu’on ne trouve que sur trois sites dans le monde" Pierre Paulin : mes rapports avec la France ont toujours été un peu ambigus. Professionnellement, ce qui se faisait en France était en tout cas très loin de mes appétits. J’ai découvert un jour à Paris une boutique américaine qui proposait du mobilier incroyablement moderne comparé à ce qui se faisait ici. C’était du mobilier de chez Knoll International, Hans Knoll étant un juif allemand qui avait fui l’Allemagne nazie comme le firent également beaucoup d’architectes à la même époque. D’une façon générale, cela me fait plutôt sourire quand on parle de "design français", les créations marquantes de la seconde moitié du XX e siècle sont surtout le fait des Anglos-saxons, des Nordiques, des Italiens du nord, milanais et turinois et globalement, tous ces gens là sont plutôt des Germains. En France, si l’on veut citer quelques grands designers on parlera bien sûr d’Alain Richard ou de Roger Tallon, le créateur du TGV qui était d’ailleurs ingénieur à l’origine, mais la liste est vite bouclée. Pour ma part, j’ai beaucoup travaillé avec des sociétés étrangères comme Artifort aux Pays-Bas avec qui je collabore depuis 1958. En France, mes principales réalisations furent des commandes de l’Etat comme l’aménagement de l’appartement des Pompidou à l’Elysée. J’ai aussi travaillé pour Citroën et Calor- Tefal, de grands industriels chez qui nous avons mis en place les fondements d’une vraie politique d’identité de la marque, chose qui n’existait pas vraiment avant. L’Aisne : aujourd’hui, le terme « design « est devenu un mot un peu fourre-tout pour parler de modernité comme de création artistique, quelle serait votre définition à vous ? Pierre Paulin : certains designers se font effectivement passer pour des artistes alors que cela n’a absolument rien à voir. L’artiste a une démarche individuelle là où le design est une pratique collective en direction de la moyenne et de la grande industrie. Comme tous ceux qui exercent un métier, le designer est au service du public et cette mission est aujourd’hui complètement dévoyée par ceux qui, à mon sens, profitent de la situation dramatique dans lequel se trouve le marché de l’art aujourd’hui. Pour une société industrielle, le design d’un produit est aussi étroitement lié à certaines techniques, à un tour de main particulier. Chez Artifort, ce sera par exemple l’utilisation du tissu élastique sur des structures de siège en acier souple de façon à pouvoir enfiler les housses facilement. C’est ainsi que je suis arrivé à des formes plutôt féminines et sensuelles, mais sur la base d’une démarche au départ purement technique. L’Aisne : la France aura attendu vos 80 ans pour consacrer une grande exposition à votre travail avec une rétrospective à la Villa Noailles de Hyères. Une reconnaissance un peu tardive ? Pierre Paulin : aux USA comme au Japon, j’ai toujours été accueilli avec beaucoup de gentillesse et d’ouverture. La France, elle, m’a beaucoup résisté c’est vrai. On me disait arrogant, je pense surtout que j’étais jeune. Avec cette exposition, on me demande souvent si je suis l’entretien 11 content. J’aime faire la nuance : non je ne suis pas « content «, je suis « satisfait «. parcours 1927 : naissance à Paris. 1931 : arrivée à Laon. 1953 : expose au salon des Arts ménagers. 1965 : crée le fauteuil « Ribbon « ou « ruban «. 1971 - 1972 : aménage les appartements des Pompidou à l’Elysée. 1973 - 1993 : travaille pour l’agence industrielle AD SA. 2007 : Rétrospective à la Villa Noailles à Hyères. Le fumoir du palais de l’Elysée réalisé en 1972. La série des 560 en mousse Pirelli et mousse extensible est un classique des années 60. Réédition de la série 160, fauteuil dit "cygne".



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